29.01.2010
Né trois fois (bis)

Chouchinet : l'enfant prophète
Oui, je fais des efforts pour paraître modeste. Je sais, n’en rajoutez pas. J’adore mes chevilles. Mais enfin, vous ne pouvez pas m’empêcher de m’autocongratuler : j’ai la comprenette rapide. Enfin pour certaines choses, parce que pour d’autres, il paraît que je suis buté… Suivez mon regard !
Je me rappelle bien, j’avais quatre ans et demi (et je tiens au « demi »). C’était à l’école. Ma maîtresse nous faisait faire quelques exercices pratiques. Des jeux qui lui permettaient d’évaluer nos capacités. A la fin d’une journée de classe, elle interpella mon père et le fit entrer dans la salle. Je dessinais à mon bureau tranquillement. J’étais ravi qu’ils discutent, ça me donnait le temps de finir mon ouvrage. Je n’aurais absolument pas aimé le laisser inachevé. Entre deux coups de feutre, j’écoutais nonchalamment ma maîtresse. Elle tenait dans ses mains un classeur qu’on tenait à jour, une chemise orange avec une grande étiquette blanche sur laquelle était écrit mon nom et le mot « éveil ».
Chekib est en avance pour son âge monsieur M. il est très éveillé. Mais il a des attitudes étranges parfois. J’avais demandé aux élèves de faire un joli dessin sur ce que représentait la vie pour eux, et Chekib, à la fin de l’heure, m’a rendu une feuille blanche. Quand je lui demandais pourquoi il n’avait rien fait, il me répondit qu’il n’avait pas attendu le cours pour se poser cette question et qu’il n’y avait trouvé aucune réponse. Le lendemain matin, je lui ai demandé d’essayer quand même, pour me faire plaisir. Et voici ce qu’il a dessiné.
Elle tendit une feuille Canson à mon père, une feuille sur laquelle j’avais reproduit à l’identique ou presque (bon, j’avais que quatre ans et demi) un billet de cinq cents francs. Mon père ne dit rien. Il rendit le dessin à la maîtresse. Et puis voilà.
Cinq cents francs… Le pouvoir qu’avait ce billet pour les hommes, ce bout de papier… Je ne comprenais pas. Et ça ne m’intéressait pas. Je voulais juste faire plaisir à la maîtresse. Mais je préférais nettement la feuille blanche. C’était plus complexe, plus fastidieux à penser et à remplir de mes questions. Alors que dessiner un billet, faut juste être pragmatique, rationnel… Un feutre, une règle et une représentation du concret, du matériel, du réaliste.
Sérieusement, vous en connaissez beaucoup des personnes qui se posaient des questions existentielles à l’âge de trois ans ? Et bien moi, non. Ah si, Sartre dans Les mots. Mais lui, c’était d’ordre existentialisto-communiste, et je suis sûr qu’il a arrangé son enfance à sa sauce pour servir son idéologie. Pour finir, son sujet n’était pas la solitude tel que je l'entends…
Cette question de l’Homme et de son devenir, de l’Homme face au monde… Non, je me reprends : cette question de Chekib, de son devenir, et du monde m’a obsédé pendant toute ma jeunesse. Pour preuve, à six ans, je me retrouve dans la voiture de mon père. Il m’arrivait souvent de réfléchir en voiture parce que je trouvais le temps long. J’étais assis à côté de lui. Il faisait chaud et je détestais l’odeur du faux cuir. Ca me soulevait le cœur. Par contre j’adorais voir le capot se soulever lorsque mon père appuyait sur l’accélérateur. J’étais du genre à lui poser des questions simples, après une longue période de silence. On partait d’Avignon pour rentrer à la maison. Ca faisait vingt minutes qu’on roulait sans se parler. Sur une route qui s’allongeait au milieu des vignes, j’imaginais les vies des conducteurs de ces voitures qui nous croisaient dans l’autre sens. Ils avaient bien un but, non ? Ils allaient où ? Qu’est ce qu’ils faisaient là ? Toutes ces questions sans réponses rajoutaient à ma nausée.
- Papa, pourquoi Dieu a crée l’homme ?
- Alors ça, mon fils, c’est une question à laquelle personne n’a encore trouvé la réponse.
Mince alors, même lui, mon père qui savait tout sur tout, ne pouvait me répondre. Alors, c’est allé vite dans ma tête. Très vite. Je me suis dit qui si l’Homme se gâche, perd de sa fraîcheur enfantine, c’est tout simplement parce qu’il est persuadé qu’il n’y a pas de réponse à cette question. Vu que j’étais en avance pour mon âge et que je risquais fort bien d’avoir le bac à douze ans, à ce rythme là, à trente deux ans, je serais prophète… ou Indiana Jones.
Vous imaginez bien qu’avec ce genre de réflexion, je me sentais vraiment seul. Quelle responsabilité tout de même.
Encore une fois, je vous assure, je fais de mon mieux pour paraître modeste.
Cependant, si vous voulez bien faire l’effort de lire la suite qui paraîtra dans les jours à venir, je vous raconterais comment je ne me suis plus senti seul.
Aïn
17:48 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : chouchinet, mesli chekib
28.01.2010
Né trois fois

Le baiser du Sphinx, Frederick Von Stuck, 1895
Este texto pensado en Barcelona es dedicado a la luna
Je me demande encore ce qui a eu de l'intérêt pour moi. Je veux dire par là, qu'est-ce-que j'ai eu peur de perdre réellement un jour ?
Rien...
D'aussi loin que je me souvienne, je me suis toujours senti seul. Ca ne m'a jamais fait de peine. J'ai juste compris très tôt qu'en réalité, même accompagné de mes parents, de mes amis, de toutes ces personnes qu'il m'est possible de croiser, j'ai toujours été invariablement seul... Ou alors deux, disons moi et moi-même. Ce que je suis dans les actes, et la conscience qui juge ces actes.
Two people both equal like I'm Gemini.
Et j'ai très vite saisi, dans une expérience que je vais vous raconter, combien le système humain tel qu'il existe est factice, en ce sens que l'homme est porté, malgrè ses élans mystiques, par le désir du matériel, alors qu'il semblerait que seul le devenir métaphysique ait un véritable intérêt. Aussi, la réussite sociale et l'apparence qui en est inhérente n'a jamais eu pour moi aucune sorte d'importance.
So i keep makin' the street's ballads
While you lookin' for dressin' to go with your tossed salad
You could get the money
You could get the power
But keep your eyes on the final Hour.
Mais je vais déjà trop loin et j'avais promis de raconter une petite histoire pour illustrer mon propos. Une histoire qui est en fait mon premier souvenir. Et ce premier souvenir, c'est le moment où je me suis rendu compte que j'existais.
A l'instar de ma naissance biologique un 28 décembre 1978, je suis né une deuxième fois, trois ans après. Je ne saurais me rappeler de la date exacte, mais je sais que c'était un dimanche matin. J'en suis sûr, parce que c'était jour de marché dans ma ville, et que le marché a toujours eu lieu le dimanche.
J'éprouve une sensation étrange, le sentiment d'ouvrir les yeux, et de décider moi-même qu'il est temps de se réveiller, ou plutôt de s'éveiller. Cette période dans le noir n'a que trop duré. J'ai choisi de naître, je me suis accouché moi-même et sans douleurs.
Je suis entrain de marcher sur du bitume. Je porte un pantalon gris. Non une salopette grise sur une chemise bordeaux. Mes chaussures noires claquent sur le sol à chaque pas et je reste bête... Je marche. De comprendre cela, je n'arrive plus à maîtriser mes jambes. Je les lève trop haut, les rabaisse trop vite. J'apprends à marcher. Ca dure quoi ? Une ou deux secondes ? Jusqu'à ce que je comprenne que je savais déjà marcher.
Je lève la tête et mes yeux rencontrent un horizon bouché par les étals de vêtements alors que j'ai soif d'étendue. Je veux voir loin. Alors je regarde le ciel, gris et nuageux. Les nuages sont gras et le soleil se cache. Etrangement, un quart de lune brille doucement. Aucune sensation olfactive, mais la vue fonctionne. L'ouïe... Je ne sais pas. Aucun bruit. Le toucher non plus. Pourtant, je vois qu'on tient ma main, qu'on la tire même un peu vers le haut.
Ma mère. Elle a les cheveux bruns, si longs, le regard perdu dans la foule. Elle ne remarque même pas que je suis là. Oui, je suis enfin là.
Tout autour de moi, ça crie, enfin je crois, vu les bouches des vendeurs qui s'agitent, les apparentes discussions. Je suis en moi-même, et je ne comprends pas pourquoi, pourquoi ces bouts de tissus sur des tables n'appartiennent qu'à une personne ? Et pourquoi d'autres personnes décident de se les approprier ?
Je comprends bien ce qui se trame là. On vend, on achète. Ce pour quoi nous vivons tous aujourd'hui... vendre et acheter et se sentir mieux ainsi. Et moi, dans ma candeur d'être neuf au monde, je me sens seul. Suis-je l'unique être humain à percevoir l'instant du miracle, celui où je suis le centre de mon monde ? Suis-je le seul à percevoir cette chance que nous avons de marcher ? Suis-je le seul à comprendre que ces grandes personnes jouent à un jeu qui n'a aucune valeur réelle si ce n'est le poids de quelques cailloux dorés, ou la qualité d'un dessin sur un bout de papier signé Banque de France. Un bout de papier, des cailloux... Je les vois échanger objets et veaux d'or, et j'ai envie de renverser tout cela. Ils ne respectent pas ce monde sacré où ils ont eu la chance de venir avant moi, ce Temple où ils font commerce du vide. Ils ont oublié ou ils n'y prennent plus garde.
Oui, ne vous étonnez pas, j'ai ressenti cela. Je ne fais même pas l'effort d'être modeste. Le vice de la vie m'a rattrappé plusieurs fois, j'ai trahi éhontement ce trésor que je garde en moi. Et puis, je suis certain que ce moment de lucidité absolu, cette transcendance unique, nous l'avons tous vécu au moins une fois. Ce sentiment d'être seul, même avec les autres, et que c'est ainsi que cela doit être.
Je n'ai plus trois ans, j'ai compris certaines choses.
Je me demandais ce qui avait réellement de l'importance pour moi. Je crois que je l'ai toujours cherché. Je crois bien que je viens de trouver.
But if I lack love then I am nothin' at all
I can give away everything I possess
But left without love then I have no happiness
I know I'm imperfect
& not without sin
But now that I'm older all childish things end
Aïn
11:17 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : déclaration, mesli chekib
11.01.2010
L'algérien...
01:35 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : algérie, fellag, humour, nostagia andalousia
29.12.2009
Lagos to Cape Town
Dans l'ancienne capitale nigériane, j'ai vu l'horreur, l'indicible, l'inacceptable. Une image restera à jamais gravée dans ma mémoire.

Orumi m'emmena à la bouche, the mouth, lieu connu par tous les crève-la-faim du coin. Cette bouche, c'est de là que sort une grande partie des déchets et du tout-à-l'égoût de la capitale, rejoignant la lagune... Au milieu des immondices, des excréments et des serviettes hygiéniques, Orumi me montra la tête d'un enfant nageant entre les détritus, à la recherche de nourriture ou d'un objet ayant un peu de valeur. Ils sont des centaines par jour, m'expliqua-t-il, à plonger dans les eaux troubles, en quête de moyens de survie. Le soir même, je refusais de jouer à Ikeja, un quartier populaire et invitais mes amis à se produire dans un des bidonvilles monté sur pilotis.
Un peu moins de onze heures, et nous débarquons en Afrique du Sud pour notre dernière étape avant de rejoindre la France. J'ai le coeur endolori, les tripes dans la gorge, une barbe de cinq jours, et des images terribles plein la tête. Je reste silencieux. Mes amis sont dans le même état. Sauf F., notre assistant technique. Je le comprends. Au Cap, nous serons moins exposés à la violence quotidienne, et un programme alléchant nous attend.
En prenant le mini-bus en direction de l'hôtel, je me sens étrange. Hier, ma conscience se débattait pour accepter l'effroyable comme une fatalité à laquelle je n'y pouvais rien, aujourd'hui, je me retrouve dans le faste d'une ville hyper-occidentalisée, dans un véhicule luxueux, traversant le quartier d'affaire aux buildings imposants. Arrivé à l'hôtel, je jette mon sac dans la chambre, passe à la terrasse pour admirer le Waterfront et Tableview, et me dirige illico prendre une douche réparatrice. Après une légère collation, je me décide à faire une sieste, histoire de récupérer un peu, tout en évitant de ressasser des idées sombres.

A vingt heures, nous sommes attendus à un restaurant réputé d'une station balnéaire voisine, Sommerset. Je goûte quelques mets locaux sans grande conviction. F. se régale tout en nous racontant sa visite de la ville. Tant mieux pour lui. Nous nous rendons ensuite à une soirée privée, dans une villa cossue de Sommerset. Un groupe africain nous propose un mélange détonnant de musique electro et de rythme zulu. Au milieu des musiciens, une danseuse noire, sublime, féline, terrible. A voir sa performance, je fus transporté un instant... un instant seulement. F est tout fou. Avec son appareil dernier cri, il photographie toutes les filles qui passent devant nous. Et elles sont nombreuses. Je ne sais pas d'où elles sortent, vraiment... Mais qu'est-ce-que c'est que cette soirée ? En tout cas, ces filles jeunes, fraîches, plantureuses, étalent leur sensualité dans des robes de soirée sexy. On ne bronchait pas devant ce spectacle... Sauf F.
Flash... Flash... Flash...
Elles prennent toutes les positions pour lui, sortent leur plus beau sourire. Avec son accent français et son gadget impressionnant, elles le prennent pour un grand journaliste français. Il en profite, drague à tour de bras... Il branche tout ce qui bouge en général, tente toujours le coup à l'aide de flatteries mielleuses ou d'humour fielleux, histoire de voir si le poisson mord à l'hameçon, s'il y a moyen. Ce soir, il se sent pousser des ailes. Il demande même qu'on le prenne en photo en compagnie de ces gazelles. Je n'en crois pas mes yeux. N'a-t-il pas vécu la même chose que nous à Lagos ? Il s'approche de moi et me crie à l'oreille : Et demain, c'est safari. Grande balade dans la nature du pays, au milieu des autruches et des bêtes sauvages du coin, en 4x4, nuits à la belle étoile après une belle journée ensoleillée à admirer la beauté des paysages...
Je le laisse parler et il retourne vite à ses bimbos.
Trois heures du matin, l'heure de rentrer, enfin. Le chauffeur du mini-bus est obligé de faire un détour à cause d'une route barrée pour cause de travaux de nuit. Pour cause, nous traversons un township redouté, Brown Farm. A travers la vitre, je retrouve l'ambiance de Lagos, quelque chose dans l'air d'indéfinissable. Aucune lumière n'éclaire le chemin cahoteux. Dans l'ombre bleutée de la nuit, je devine les toits en mauvais états, ces maisons en tôles collées les une aux autres... Des odeurs me reviennent, des regards terribles, des mains tendues. Je me sens mal. Ma poitrine est secouée. En tournant le visage vers mes amis, je vois qu'ils ressentent la même chose. F., lui, fait défiler les photos de pin-up sur l'écran de son appareil.
Les pneus crissent. Le mini-bus s'arrête violemment. Mon visage se cogne contre l'appui-tête du siège devant moi. Le chauffeur hurle quelque chose. Devant le véhicule, éclairé par les phares, un nuage de poussière provoqué par l'arrêt brutal ne me permet pas de déterminer la cause de ce coup de frein. Le chauffeur sort. Je fais de même.
Etendu par terre, un enfant noir d'une douzaine d'années, en short et tee-shirt, une main sérrée contre son ventre ensanglantée, l'autre posée sur son front. Il est encore vivant, mais pour combien de temps ? Il bouge légèrement, essaie de parler. Le chauffeur appelle les pompiers, la police et nous propose d'attendre les secours avec lui. Nous resterons jusqu'au petit matin. J'apprendrai plus tard qu'il était la victime d'une vengeance de dealer.

De retour à l'hôtel, impossible de trouver le sommeil. J'en profite pour faire mon sac. Je ne resterai pas une journée de plus sur ce continent.
F., encore une fois, a eu raison de rester la semaine... Il a récupéré des numéros de téléphone de charmantes missis, découvert le spectacle ahurissant d'animaux sauvages protégées, vu une partie de rugby des Cape Buccaneers, etc.
Aïn
14:53 Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : lagos, capetow, afrique
21.12.2009
Paris propre !
13:28 Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : paris, karcher, racailles, hilalune
17.12.2009
Promenons-nous dans les bois

Edward Hopper, Office at night
Rappel : la série Aliénation
1- Un samedi après-midi à Grochan
2 - Oussama Ben Laden nous parle
Une demi-heure que je poireaute comme un imbécile. 'Tain, je le sentais gros comme un camion. Elle pourrait m'envoyer un sms quand même. Ou peut-être que c'est mon Bigophone© qui déconne ?...
Bienvenue sur votre messagerie ÉsÉfÉr© . Vous n'avez aucun message. Pour écouter vos mess...
...
Pas de message donc, et en plus, elle me laisse sur rep ?
Bon, encore dix minutes et je rentre.
C'est qu'elle m'a fait saliver cette Brianna avec son slyblog et ses photos d'elle assez... mmmhh, suggestives, au milieu d'images de désert et de dauphins numérisés, d'autres photos du chat adoré, de la famille, etc.
Pour avoir un rencard, un mois que je la travaille au corps sur ĔmĔsĔn© cette hispano de Brianna.
...
'Tain de lapin. Bon, j'me casse, tellement énervé que sur mon scooter, je double comme un dingue, je klaxonne sur tout ce qui bouge et je fais cracher le son de Paris sous les bombes en augmentant le volume du caisson.
Ok, on est en Avignon. Mais n'empêche, ça peut le faire aussi.
Sorti du centre-ville, je prends la Rocade, notre périph' à nous, zigzague entre les voitures, et prends un raccourci qui m'emmène directement devant l'immeuble de mes parents. 'Tain d'immeuble pourri. Les parcs bétonnés avec des semblants d'arbres, les poubelles éventrées, les chats errants, les canettes de bière brisées jonchant le bitume... Les mêmes gars, toujours avec leur petite sacoche, qui vendent des barrettes de shit à des clients en voiture qui font gentiment la queue, comme si c'était le drive-in du McGros©.
Vous paierez au guichet suivant.
Je gare ma bécane dans le parc à vélo, débranche le caisson de watts et le rapatrie avec moi. Dans le hall de l'immeuble, vitres fracassées, tags pourris raturés au feutre noir, et comme une odeur de merde se mélangeant avec des fumets de friture, de coriandre et autres joyeusetés culinaires préparées par les mamans.
Je grimpe jusqu'au troisième, 'tain d'ascenseur en panne. En trifouillant dans les poches pour chercher les clés, je regarde une fois encore mon portable, on sait jamais : rien. La salope !

Mother : Chérie, je croyais que tu rentrais plus tard ?
Moi : Moua osi je croyé...
Ce qui se passe devant mes yeux me rappelle une scène de ce bouquin qu'on nous avait obligé à lire en cours, Farhenheit 451. La meuf du personnage principal matait toute la journée sur un mur de sa maison ce qui ressemblerait à la télé, je dirais. Je crois même qu'elle en avait deux déjà, un sur chaque mur, et qu'elle en voulait une troisième. Et le pire, c'est qu'elle appelait ces télés sa famille ! Quand la maison crame à la fin, elle chiale à mort parce qu'elle a perdu sa famille.
Bah voilà. Ma daronne est là, affalée sur son sofa en sky noir, une couverture à carreau pour chien sur le râble, à regarder encore cette émission débile de couples bidons là, sur la première. Je connais par coeur son programme. Après, elle mettra la sixième, on bouffera, et elle ira digérer devant Pas jojo la life.
Je traverse le salon pour me rendre à ma chambre, dépose le caisson devant la porte. Il y a de la lumière dans mon chez moi : mon père qui m'emprunte mon ordi, comme d'hab' quand ma mère se légume devant la télé.
Moi : 'Lu pap's, g besoin 2 lordi la !
Father : Salut fiston. Très bien, je finis d'écrire mon message et je te laisse.
Moi : Ok, vé pissé pandan se temp.
A mon retour du chiotte, mon père a quitté la chambre en laissant l'ordi éclairé. Je me connecte sur la toile et vérifie l'historique pour voir où mon père a mis le nez, pour rester poli : au travail soi-disant. Sans déconner ? Je le sais, le pire c'est qu'il ment pas.
Pffff... Le nullard, il a laissé ses sessions allumées. Il a fait un tour sur Jobeo.com, le site n°1 du réseautage professionnel. Bah voyons. Réseautage mon derche oui ! Mon père, sous ses dehors d'ingenieur d'affaire pour une grosse boîte en devenir, c'est un branleur de première qui passe son temps à brancher tout ce qui bouge. Et ses contacts sur Jobeo.com, c'est quasi que des jeunes meufs, et pas môches, évidemment. Il a bon goût le con. Je les vois ses messages. Sous prétexte de résautage professionnel, il drague gentiment, l'air de rien, en tâtant le terrain, en flattant le CV. Il agit même de manière pragmatique, suivant un tableau bien précis, collecte un maximum d'information pour bien cibler la fille. Un ingénieur d'affaire quoi. Entre nous, il a connu beaucoup d'échecs, mais il a conclu quelques fois, mon salaud. Il me dégoûte ce vieux beau. Après, il s'étonne de me voir faire la gueule à table. Tu parles d'un modèle.

Anton Solomoukha, Le petit chaperon rouge
Jobeo.com, c'est pas son seul terrain de chasse. Il y a aussi son travail. J'ouvre sa boîte pro pas déconnectée. Quel blaireau ! Il se sent tellement protégé et hors de toute accusation qu'il ne prend aucune précaution. Et sur sa boîte mail, il drague tout aussi gentiment les filles de son entreprise : les stagiaires, les standardistes, les assistantes... Encore une fois, ça marche de temps en temps. Alors d'une, soit les filles font semblant de ne pas voir, comprennent et acceptent de jouer tout en sachant que mon père est marié . Soit elles sont niaises pour de bon, et ne voient pas que derrière le masque du gentil monsieur se cache un méchant loup aux dents acérées et à la langue baveuse. Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n'y est pas... De vrais petits chaperons rouges ces filles, avec toute l'ironie que ça comporte.
La prochaine cible de mon père, c'est Asuncion, la nouvelle secrétaire de son patron. Il la taquine un peu : La prochaine fois, tu rameneras le café chez moi plutôt qu'au bureau ! Je plaisante. Il échange continuellement des mails pendant deux ou trois jours lors des heures de travail et, au bout, propose un drink après le taf, en tout bien tout honneur bien sûr, ni vu ni connu, histoire de faire plus ample connaissance, d'agrandir son 'tain de réseautage, ou d'alimenter une nouvelle amitié. Quoi de plus normal, hum ?
Quand-est ce qu'il va boire avec Asuncion ? Vendredi, je vois ! Il lui a proposé un bar sympa avec un super happy hour. Mouais.
Asuncion ? C'est quoi ce prénom ridicule, c'est de quel origine ? Hispano ?
Envie de dégueuler. Je pense à ma mère, la pauvre. D'un côté, elle a ce qu'elle mérite. A rester devant la télé, ça devait arriver tôt ou tard.

On annonce à Bush fils qu'un avion s'est écrasé sur une des deux tours jumelles.
Je ferme les sessions de mon père et me connecte sur ĔmĔsĔn©. Tiens, un message dans ma boîte mail, et devinez de qui ? Je clique fébrilement sur le lien :
SaLuT tOi ! Ca Va ♥ ?
J'pEuX pAs VeNiR, t'A vU ! DéSoLé, MoN PaDrE PaR ToUtE a LeUr PoUr Au MoInS 3 SeMèNe ![]()
MoN pAdRe Ai MiLiTaIrE eT iL a EtE mObIlIsE pOuR La GuErE eN AfGhRaNiStRaN eT jE vOuLaIs LuI dIrE bYe. NoRmAl, LoL.
On S'KaPt VeR 21h sUr ĔmĔsĔn©. A tOuT'.
KiSs ♥♥♥♥♥
Ah bah voilà. Je savais qu'elle avait une bonne raison de pas venir me voir. Attends, elle peut pas me lâcher comme ça, non mais.
A taaaaaaaaaaaaaaable !
Je laisse mon ordi en veille. J'ai la dalle. En attrapant le saladier, mon père dit : Chérie, après demain, je t'avertis, j'ai un dîner d'affaire, et ça risque de durer.
Ma mère lui embrasse le front : Il faudra que tu penses à lever la pédale mon amour. C'est bien d'avoir des responsabiltés et de gagner de l'argent, mais il faut penser à toi. Je trouve que ça se répète souvent.
- Ca va durer un temps mon coeur. C'est comme ça. Mais ça va se calmer bientôt. Je vais en discuter avec mon supérieur direct. Et puis, j'ai une bonne nouvelle Manuela, on va déménager, enfin ! Aller à la campagne, ça sera plus sûr... Pour nous tous.
Je me lève et part en courant pour vomir mes pemières bouchées de viande.
Après-demain, c'est vendredi.
Putain d'hispanos.

Les pompiers à l'oeuvre suite à l'attentat terroriste perpétré à la gare Madrid-Atocha, le 11 mars 2004
Aïn
11:52 Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : 21ème siècle, aliénation
05.11.2009
I understand the game
03:05 Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : other side of the game, erikah badu, soul, musique, soulstage




