13.03.2010
Nouri Koufi, le jasmin, et Mouima
Publié pour la première fois le 4 février 2007, ce texte inaugura le chapitre de ma nostalgie d'un espace arabo-andalou qui m'est cher. Un monde qui coule dans mes veines, autant que le sang de cette grand-mère adoptive, que je trouvais si difforme à l'époque et qui est aujourd'hui ce que seule une princesse peut être. Une princesse de cette ville merveilleuse qu'est Tlemcen.
J'ai désiré remettre en une cette note, parce que c'est la plus visitée de ce blog, jusqu'à aujourd'hui encore ; parce que j'ai eu de nombreux et agréables témoignages par mail ; parce que j'aime ma Mouima et Nouri Koufi plus que jamais alors que d'anciennes douleurs viennent de se réveiller ; parce que je pense à des proches qui peuvent compter sur moi et à qui je donnerai tout ce que ma Mouima m'a laissé en héritage et qui se contient dans mon prénom.

A chaque fois que j'entends Nouri Koufi, je chantonne en essayant de suivre le rythme, avec toujours des trémolos dans la voix. Le coeur n'est plus à sa place. Il a remonté jusqu'à la pomme d'Adam. Forcément, la gorge se serre et la respiration devient difficile. On va dire que si les larmes veulent couler des yeux, c'est parce que je m'étouffe. Je les retiens.
La question n'est pas de savoir si j'aime ou je n'aime pas Nouri Koufi... C'est juste la voix de l'insouciance de mon enfance à Tlemcen. C'est une musique qui sent fort et bon le jasmin planté dans des pots de terre cuite, posés sur les dalles blanches et noires du patio, devant les murs jaunes pâles ouvert sur un ciel d'un bleu toujours provocant. C'est la maison de ma grand-mère, ma regrettée Mouima. Celle qui n'a jamais eu d'enfants et qui a élevé une de ses nièces, ma mère, comme sa propre fille. Que tu me manques Mouima, mère de ma mère.
Tu me donnais tous les jours deux dinars que je te réclamais comme un enfant pourri gâté. Moi qui te raillais toujours, moi qui te trouvais vieille et désagréable avec ta mâchoire sans dents.
A dix heures, tous les enfants sortaient dans la rue pour dépenser comme moi ce dinar, lorsque le vendeur avec sa brouette aménagée criait comme un sourd : CARENTICA - CARENTICA. Il nous servait ces quiches aux pois-chiches dans du pain, avec une pointe de harissa liquide. Et on mangeait ça comme des damnés dans ce quartier qui sentait la rose et la menthe âpre. Tout tourbillonnait dehors, dans ma tête. Et les odeurs, et les murs crépis rouges, marrons, verts, oranges, roses, et les rires aigus, et les courses effrénées. Je dépensais le second dinar que je t'arrachais des mains pour m'acheter une crème italienne au citron, le fameux crepone qui se vendait tout en bas de la rue, devant cette grande route que tu craignais.
Et puis les grands repas sur la maida, la table basse. Ma mère coupait le pain rond qu'elle faisait le matin et qu'on trempait tous avec les doigts dans un plat de ragoût unique partagé solidairement. Je me régalais des effluves de cumin, de coriandre et de persil. Pas de verres non plus, seulement un pot à eau que l'on se passait avec respect, comme si justement l'on passait un pacte. Ces tablées étaient sacrées.
Nouri Koufi, c'est aussi les heures où l'on me forçait à faire la sieste à l'étage, ce que je détestais. J'en profitais, une fois tout le monde endormi, pour jouer avec ton antique machine à coudre, ma mouima. Les pieds posés sur cette sorte de plateau en fer joliment forgé, qui basculait d'avant en arrière... En fin d'après-midi, je jouais dehors au ballon, à cache-cache ou au mariage. On désignait une épouse et un époux. Tous les garçons prenaient un bout de carton décoré de fleurs en guise de volant pour préparer un cortège. On partait loin en courant dans l'Antique Tlemcen, au moins jusqu'à la grande mosquée, en imitant les klaxons des voitures, tous en ligne. Les filles, elles, préparaient la mariée avec quelques bouts de tissus multicolores, et des crayons de maquillage.
Enfant, l'appel à la prière me faisait peur. Qui pouvait crier aussi fort dans toute la ville, si ce n'est le ghaoul, un ogre des contes pour enfants ? De peur, je courrais vers ma mère, mais celle-ci me repoussait exprès pour que je me jette sur toi. Tu en profitais pour me serrer dans tes bras, et m'embrasser comme si c'était la dernière fois que tu le faisais. Sur la joue, les yeux, le cou, les lèvres... Tu me mordais les pommettes avec ta bouche sans dents, dans ce moment si sacré de l'Adan.
Alors ensuite, toi qui étais handicapée, plutôt que de t'ablutionner avec de l'eau, tu te purifiais avec tes trois douces pierres qui se trouvaient toujours sous ton coussin. Et tu priais.
Ma Mouima. Ô tendre enfance. Qui pleure sur ta tombe aujourd'hui ? Je ne sais pas où elle est. Ce n'est pas dans l'habitude des musulmans d'aller visiter les morts, ce serait les embêter. Ainsi est la tradition. Mais ce n'est pas grave. Je te trouverai. Je le promets. Tout en chantant Nouri Koufi, je noierai ta tombe de ces larmes que je retiens douloureusement depuis si longtemps. A force, j'y ferai repousser le jasmin.

19:47 | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
| Tags : famille, nouri koufi, tlemcen, musique, algérie, hawzi, andalousie |
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Commentaires
Écrit par : leilouche | 27.05.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Aïn | 28.05.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : djawed | 03.07.2010
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