14.05.2009

Pandora, la première femme

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Les contes de mon enfance ne sont pas ceux de Grimm, Andersen, Perrault... Ni même ceux des Mille et une nuits ou autres contes arabes. Je lisais dès sept ans Les Lettres de mon Moulin d'Alphonse Daudet, un classique en Provence : la chèvre de monsieur Seguin, le curé de Cucugnan, l'élixir du révérand père Gaucher, l'Arlésienne, la Mule du Pape... A peine plus tard, les légendes arthuriennes me fascinaient : la brumeuse Brocéliande, Camelot, Arthur et Excalibur, Merlin, Morgane, Gauvain, Lancelot... Ces aventures étanchaient ma soif de chevaleresque, de combats en armure, et forgeaient très tôt mon attirance pour la Bretagne. A neuf ans, je dévorais le grand classique de ce qu'on appelle aujourd'hui la Romantic Fantasy, Les Dames du Lac de Marion Zimmer Bradley.
Mais il est un monde qui n'a jamais cessé d'ailleurs d'alimenter ma curiosité, tant les histoires sont nombreuses. C'est celui de la mythologie grecque. La création du monde, la guerre entre Cronos et ses enfants, les amours de Zeus, l'Iliade et l'Odyssée, les périples de Thésée, ceux d'Héraclès, la naissance d'Athéna, d'Apollon et d'Artémis, Jason et les Argonautes, Orphée, Oedipe, Tantale et j'en passe. Un univers qui me semblait inépuisable.
Et de là, je m'intéressais à toutes les autres mythologies : scandinaves, japonaises, chinoises, celtes, indiennes...

Je suis de la génération de ceux qui furent marqués par Indiana Jones, et comme bon nombre de mes amis, je voulais devenir archéologue. Captivé par mes cours d'Histoire, je prenais la vie d'Alexandre le Grand , la conquête de la Gaule, la Guerre de Cent ans, la Renaissance, Napoléon... pour d'autres légendes, jusqu'à ce qu'on me fit comprendre qu'il ne s'agissait pas de mythes, mais bien de faits. Devinant assez tôt qu'il était possible de faire dire ce que l'on voulait à l'Histoire, je me mis à m'intéresser plus aux histoires, tendant innocemment vers plus de pragmatisme. Je fis de la littérature, sans trop savoir dans quel domaine d'ailleurs, un objectif pour l'avenir.
A l'université d'Avignon, en suivant plus ou moins mes cours de Lettres Modernes, je ne loupais par contre jamais une option proposée par B. Mezzadri, un de ces professeurs qui vous laissent un souvenir impérissable. Il enseignait, entre autres, une introduction aux sciences de la religion. J'étais captivé par cet homme qui débitait, sans pour autant réciter, un discours d'une heure et demie sans aucune anicroche. J'ai connu avec lui Dumézil et son Idéologie tripartite des Indo-Européens, Freud et son Totem et Tabou, René Guénon et l'Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues et bien sûr Jean-Pierre Vernant avec Mythe et pensée chez les grecs, Mythe et tragédie en Grèce ancienne. J’ai lu cet après-midi le dernier ouvrage de cet homme paru aux éditions Bayard, Pandora, la première femme. Il s’agit en fait de la transcription d’une conférence donnée à la BNF le 6 juin 2005. Comme à son habitude, avec simplicité et humour, Vernant nous explique la création de la femme d’après les mythes grecs, en nous résumant la célèbre Théogonie d’Hésiode. Mais la qualité du spécialiste français de la Grèce antique est que, malgré une apparente vulgarisation du sujet, il arrive à entrer dans le détail sans jamais nous ennuyer, et cela tout en soulignant implicitement les parallèles entre la pensée grecque et ce qu’il en reste dans notre société actuelle. On y apprend donc que la première femme est un cadeau (dora) de tous (pan) les dieux pour l’homme, un cadeau empoisonné, parce qu’elle est une gaster, un ventre, plus affamée que l’homme. Elle est à la fois une œuvre d’art, modelée par Héphaïstos, et un piège dans lequel Hermès a insufflé un esprit de chienne et un tempérament de voleur. Cette femme crée à partir d’eau et de terre, cette femme humide dessèche l’homme. Elle est l’une des causes de la mortalité de celui-ci, rien que ça. Passons l’histoire de la fameuse boîte de Pandore, où les tentatives de Prométhée d’aider l’homme, l’intérêt réside dans la mise en perspective anthropologique proposée par Vernant. D’après lui, l'homme grec n'a plus que deux choix. Soit il veut vivre seul, sans soucis ni problèmes, mais lorsqu'il meurt, il ne reste rien de lui. Soit il accepte la présence de la femme, et la souffrance inhérente qui va avec. En contrepartie il aura la chance d'avoir des fils à son image, sa propre duplication. La procréation devient alors un substitut d'immortalité. Dans cette dualité forcément paradoxale se pose le problème de la bestialité et de la divinité chez l'humain, ainsi que les notions d'apparence ou de faux-semblants.

 

Aïn

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