14.05.2009
Reflets dans un oeil d'or, de Carson McCullers

Sud
Le sud… Le soleil ne procure pas seulement la joie de vivre. A force de faire transpirer de sensualité les hommes et les femmes, le sud attise les passions.
Le sud, un huis clos où le bonheur est roi. Tout y est parfait. Et l’on s’ennuie. Et lorsque l’on s’ennuie, on se crée des problèmes. Giono a fait de cette théorie le sujet principal d’ Un roi sans divertissement. Un roman du crime.
Un sud imaginaire, imaginé, fantasmé. Dans la pièce de théâtre Sud, Julien Green ajoute cette note si shakespearienne qui caractérise tant l’ensemble de son œuvre. De ce drame se déroulant dans le Deep South, le sud profond des Etats-Unis, le Dixie, sourd une tension tragique dès les premiers échanges ente les personnages. Un liquide rouge sombre plonge le lecteur dans l'inquiétude, sentant dès lors que le pire va arriver. Inéluctablement.
Carson McCullers est la digne héritière de cette Lost generation qui, dans sa littérature, nous brûlait de cette chaleur sudiste redoutable : les Faulkner, Steinbeck, Dos Passos, Hemingway, Fitzgerald….
Un poste militaire en temps de paix est morne. Il s’y passe des choses, mais qui reviennent, toujours semblable. Le plan même de l’ouvrage en accroît la monotonie : l’énorme caserne de béton, les rangées proprettes de maison d’officiers construites toutes sur le même modèle, le gymnase, la chapelle, le terrain de golf et la piscine – ce n’est que lignes rigides. Mais peut-être la tristesse du poste réside-t-elle surtout dans sa solitude et dans l’excès de loisir et de sécurité, car du jour où on s’est engagé dans l’armée, on est destiné à emboîter le pas de celui qui va devant vous. Aussi bien, il arrive parfois des choses dans un poste militaire, qui ont peu de chance de se reproduire. Il y a un fort dans le Sud, où il y a quelques années un meurtre fut commis. Les acteurs de ce drame étaient deux officiers, un soldat, deux femmes, un philippin et un cheval.
Reflections in a golden eye. Le décor est planté. Pour avoir lu d’autres textes de cet auteur, Frankie Addams ou La balade du café triste, j’imagine très bien l’ambiance. Des rangées d’érables, des petits villages aux rues presque désertes, plombés par un soleil silencieux. Un léger vent, mais une chaleur étouffante et poisseuse… Un peu comme l’a si bien présenté les frères Coen dans leur chef d’œuvre O brother, where art you.
Two's a compagny, three's a crowd
Dans ce Dixie qu’elle à l’habitude d’utiliser comme scène dramatique, Carson McCullers utilise un vieux dicton anglais : two’s a compagny, three’s a crowd. On retrouve cette antienne dans l’œuvre de Green. Dans Moira, des liens passionnels et mortels se tissent entre Joseph, Simon et Moira. Dans Epaves, Philippe se révèle à lui-même dans ce qu’il a de pire grâce à un couple d’amants qui se détestent. A chaque fois, la mort physique ou symbolique d’un des personnages est nécessaire, pour ainsi retrouver l’équilibre naturel du duo.
Il en va donc de même dans les textes de McCullers. Dans La ballade du café triste, je trouve le titre en anglais vraiment plus beau, The Ballad of the Sad cafe, Miss Amelia a été marié à peine dix jours à un bon à rien, Macy, un taulard. Elle tombe finalement amoureuse de son cousin bossu, Lymon. Mais ce dernier se prend d’amitié pour Macy lorsque celui-ci sort de prison.
Reflets dans un œil d’or multiplie ses schémas triangulaires, dans une sorte d’écho infini et étourdissant. Mais la solution reste tout aussi dramatique. Dans ce roman, pas de femmes gauches, grandes et masculines telles Miss Amelia ou Frankie Addams. Leonore Penderton est la sensualité même. Une beauté terrible et ravageuse. Elle est l’épouse du Major Penderton, un homme frustre, élitiste, complexe, préférant resté prostré dans son rejet pour des tendances sexuelles inavouables. Il est littéralement attiré par les amants de sa femme, en l’occurrence le Colonel Langdon, un bel homme a qui tout réussi.
" Pour l’amour de Dieu, Léonore, monte te chausser. "
En manière de réponse Mme Penderton chanta en sourdine un petit air guilleret, et passa devant le capitaine pour aller au salon. Son mari l’y suivit. " Tu as l’air d’une souillon à circuler ainsi dans la maison ."
Un feu était préparé dans la grille et Mme Penderton se pencha pour l’allumer Son joli visage velouté avait des couleurs, et des gouttelettes de sueur perlaient sur sa lèvre supérieur.
" Les Langdon vont arriver d’une minute à l’autre maintenant. Tu ne vas pas t’asseoir à table dans cet attirail, je suppose ?
- Mais si dit-elle. Pourquoi pas vieux rigoriste ? "
Le capitaine rétorqua d’une voix froide, tendue : " Tu me dégoûtes ".
Mme Penderton répondit par un rire soudain – rire à la fois harmonieux et sauvage, comme si elle venait d’apprendre une histoire scandaleuse longtemps attendue ou comme si elle avait pensé à un bon mot grivois. Elle enleva son jersey, le roula en boule et le jeta dans un coin de la pièce. Puis elle déboutonna posément sa culotte et sortit ses jambes. En un moment, elle fut nue devant le feu. A la flamme orange et or, son corps était magnifique.
L’amant de Léonore, le Colonel Langdon est marié à Alison, femme délaissée qui ne tardera pas à apprendre les infidélités de son mari. Entre Alison et Morris Langdon, un être a brisé intimement leur relation. Leur fille, quasi-morte née, dont le souvenir rend folle de douleur la pauvre mère. Un autre personnage sépare ces deux époux. Anacleto, un jeune Lorenzaccio philippin, recueilli par Alison qui le prit en pitié. Il sera le confident, l’ami, le fou de la reine et peut-être même le père symbolique de cet enfant d' Alison.
Quel chaos que l’existence ! Pendant le travail de l’accouchement, Alison se tenait agrippée à Anacleto (car lui, le commandant, ne pouvait supporter cela) et elle avait criée pendant trente-six heures sans déparer. Et quand le médecin disait : " Vous ne faites pas assez d’efforts, poussez ", le petit Philippin poussait aussi, les genoux pliés, la sueur lui coulant du visage, répondant à Alison gémissement pour gémissement. Quand tout fut fini, ils découvrirent que le bébé avait deux doigts réunis l’un à l’autre par une membrane, et le commandant pensait que s’il avait dû toucher ce bébé, il en aurait frémi du haut en bas.
On pourrait ajouter l’apparition éphémère d’un autre personnage, un vieux militaire, le lieutenant Weincheick, un amoureux du théâtre, de l’opéra, de la musique classique, qui ne trouvait qu’Anacleto et Alison Langdon pour sortir en ville.
Revenons aux Penderton. Léonore a son cheval, un animal ténébreux, Oiseau de Feu, symbole évident de la virilité. Seule Mme Penderton pouvait le monter, dénotant ainsi le charisme ravageur stupéfiant tous les hommes qui la voyait. Le Major Penderton, jaloux malgrè lui a cru le dompter, et le posséder. Mais Oiseau de Feu, dans une longue chevauchée à travers la forêt que lui seul décida, mit en échec le mari et amant symbolique éconduit, lui faisant goûter la peur et imaginer la mort.
Combien dura cette folle chevauchée, le capitaine ne le sut jamais. Vers la fin, il vit qu’ils étaient sortis des bois et galopaient dans une grande plaine. Il lui sembla que, du coin de l’œil, il voyait un homme étendu sur une roche au soleil et un cheval qui paissait. (…) Le capitaine mit pied à terre, tout tremblant. Lentement et méthodiquement, il attacha le cheval à un arbre. Puis il cassa une longue badine. Et de toute la force qui lui restait, se mit à frapper le cheval sauvagement. (…) Sa colère n’était pas apaisée et c’est à peine s’il pouvait tenir debout, d’épuisement. Il s’affaissa et resta affalé à plat ventre, la tête dans les mains. On aurait dit qu’on avait jeté dans la forêt une poupée brisée. Il sanglotait.
Elgé Williams, soldat du camp, est le seul à s’occuper d’Oiseau de Feu. Personnage mystérieux et lunaire, Penderton s’étonne de l’attirance qu’il éprouve pour ce non gradé, maladroit et incapable de s’exprimer. Il ne sait pas que Williams a vu cette terrible scène où Léonore provoque par sa nudité l’impuissance d'un époux qui ne peut que lui promettre qu’il la tuera un jour. Williams, dans cette vision brutale, s’est révélé en tant qu’homme. Elevé par un père pasteur, on lui répéta que la femme est le démon. Et jusqu’à ce jour il le crut sincèrement. Mais le plaisir charnel longtemps ignoré lui fait faire des folies. Le soir, perché dans un arbre, il observe Mme Penderton dans sa chambre, avant qu’elle dorme. Seulement éclairé par la lumière projeté par la lune et les étoiles, le soldat entre dans la maison et regarde, plusieurs nuits d’affilées, Léonore dormir, touchant seulement une fois la nuisette de satin de celle qu’il désire. Cette intrusion est, pour Williams, l’acte charnel en lui-même, celui-ci ne connaissant rien des ébats amoureux.
Le capitaine était étendu entre le soldat et le cheval. L’homme nu ne prit pas la peine de faire le tour du corps prostré. Il enjamba lestement l’officier. Le capitaine vit tout près de ses yeux, un moment, la plante du pied du jeune soldat : elle était mince et bien faite, avec un haut coup-de-pied marqué de veines bleues. Le soldat détacha le chevalet lui passa la main sur le museau, d’un geste caressant. Puis sans même jeter un coup d’œil au capitaine, il emmena le cheval dans la partie épaisse du bois.
Williams triomphe dans sa virilité divine, ou plutôt animale. Penderton gît seul, à l’orée d’une forêt où il faillit perdre la vie.
Il n’existe qu’une solution qui permettra de stopper net ces relations tourmentées. La mort d’un ou plusieurs de ces êtres qui s’ennuient au fin fond de la Géorgie.
Aïn
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| Tags : carson mccullers, reflets dans un oeil d'or, julien green, litterature, musique, skip james, sud |
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