14.05.2009
Dantec fuoriclasse ?

Et bien oui mon cher Bruno, je ne considère pas Maurice G. Dantec comme un fuoriclasse, d’où cette quatrième position qu’occupe l’auteur canadien dans mon top 6 hors-fuoriclasse de la SF, que je propose juste à la suite de votre propre top 20.
Dantec, à mon sens, n’a pas encore rejoint l’élite des romanciers de l’imaginaire. Je n’ose le sacraliser au côté des Tolkien, Farmer, Herbert, Simmons et autres Lovecraft. Mais il ne faut pas se fier à mon sens. Il est d’autant plus réducteur que je n’ai lu en tout et pour tout que deux œuvres de cet auteur considéré par de nombreux français, sans doute avec raison, comme le grand écrivain de la SF nationale, voire de notre littérature hexagonale actuelle. (La Rock Star du cyberpunk disait de lui Franz-Olivier Giesbert).
Je suis sur le chemin de lire l’œuvre de Dantec. J’ai dévoré La sirène rouge, un polar de très bonne facture, ni plus ni moins. Oserais-je dire un bon roman de gare ? J’entends déjà de toute part les fans m’invectiver. Mais je partage l’appréciation du Transhumain à propos de ce livre : un roman à la fois terriblement efficace, extrêmement violent, et tellement cousu de fil blanc, tellement "hollywoodien" dans sa construction, que c'en était ridicule.
Je me suis promis de suivre l’ordre de publication et viens donc de terminer Les racines du mal. Je me répète sans doute, je n’apprécie guère le Dantec ridiculement subversif des médias (télévision, sites internet). Mais bon sang, il faut bien avouer que je me suis régalé à lire presque d’une traite le poche de quelques 750 pages. Dense et touffu, les rouages du suspense sont maîtrisés. L’originalité tient sur la forme. Dans un premier temps, on suit fébrilement la cavale psychotique d’un meurtrier dérangé dans les années 90. Promiscuité obscène entre le lecteur et le fou furieux Andreas Schaltzmann surnommé par les autorités le vampire de Vitry. Un dégoût aussi profond que les pires scènes d’American Psycho de Bret Easton Ellis. Une descente vers l’horreur. Dans le deuxième tiers du roman, on change d’angle de vue. On entre dans la phase polar psychologique. Le professeur Gombrowicz, psychologue spécialiste des tueurs en série s’entoure de deux jeunes collègues pleins d’avenir, dont Arthur Darquandier, spécialiste des intelligences artificielles, inventeur d’une neuromatrice pas encore tout à fait au point à ce stade du récit. Les trois enquêteurs tentent d’anticiper sur les actions du tueur. Puis, ce dernier arrêté, ils tentent de comprendre les raisons de celui-ci, se rendant vite compte qu’un dernier crime n’a pas été commis par Schaltzmann. Leurs supérieurs n’en sont pas convaincus, critiquent le manque de sérieux de cette équipée à qui l’on retire l’affaire. La troisième et dernière partie des Racines du Mal emprunte à l’anticipation et surtout au cyberpunk. Darquandier revient enquêter finalement sur les fameux meurtres qui n’ont pas été commis par Schaltzmann, et ce à l’aide de sa nouvelle neuromatrice bien plus performante, celle qu’il appelle affectueusement Docteur Schizzo.
On retrouve dans ce roman les idées qui prédominaient dans La sirène rouge, notamment la problématique européenne, continent zombie depuis la seconde guerre mondiale au moins, sombrant dans la barbarie nihiliste, et symbolisé à la fois par Andréas Schalzmann, franco-allemand perturbé par les relations entre des parents étrangers l’un à l’autre, et à la fois par la mésentente entre pays qui laisse se perpétrer des meurtres en Suisse, en Italie et en France (Faute de communication ? services de police dépassés ? ).
Autre antienne, la vieillesse et le cloisonnement suicidaire de notre pays. Darquandier apparaît comme un visionnaire incompris par ses supérieurs hiérarchiques, et qui ira trouver un bonheur professionnel au Nouveau Monde et en Australie.
On n’évite pas non plus le millénarisme de Dantec, sa marque de fabrique, sa marotte, représenté ici par la préparation secrète d’un massacre ayant lieu lors du passage à l’an 2000.
Dans La sirène rouge, je reconnaissais Dantec dans le personnage principal, Hugo Toorop. Dans Les racines du mal, plus encore, Darquandier est Dantec. Les similitudes sont sans équivoques lorsqu’on connaît l’auteur, son tempérament et son parcours : les deux se sentent incompris, émigrent, fument du cannabis (au passage, il y a sans doute un petit hommage à Philippe K. Dick et à son ouvrage Le Maître du Haut Château. Un des personnages de ce roman, Frank Frink, fume les mêmes cigarettes au THC ), le même ton sarcastique et ironique, et le dédoublement de personnalité. Darquandier est aussi surnommé Dark, docteur Jekyll et mister Hyde, une schizophrénie sans doute nécessaire pour son enquête, et qui rappelle celle de Dantec, doux comme un agneau paraît-il, voire timide dans l’intimité de ses proches et amis, et orateur belliqueux dans les médias. Une part d’ombre et de lumière que l’on devine aisément chez cet écorché vif.
Les racines du mal est un roman riche par sa profondeur, mais qui n’évite pas quelques écueils quasi-rhédibitoires. Encore une fois, Dantec abuse d’images et comparaisons incongrues, d'un vocabulaire quelquefois approximatif. L’annonce, dès les premières pages du livre, de la bibliographie consultée par l’auteur, certes amusante, confine au ridicule, dans une espèce d’arrogance, un côté "imbu de sa personne" désolant. D’autant que les digressions scientifiques, spirituelles et philosophiques apparaissent comme un étalage de savoir, assez mal imbriqué dans la narration et comportant de nombreuses erreurs. Ainsi la définition du hadith donné par Dantec est complètement fausse. Ce genre d'aberration qu'on avance crânement, sûr de soi et de son savoir, a le don de me faire hérisser le poil. Ca ne serait rien si seulement je ne m'étais senti obligé, à certains moments, de fermer les yeux sur des situations grotesques, admettant de fait que je devais lire ces passages comme si je regardais un nanard à gros budget.
Voilà pourquoi, après la lecture des Des racines du mal, je ne considère pas Dantec comme un fuoriclasse. Malgrè tout, ce roman est porteur de belle promesse. J'ai désormais hâte de lire Là où tombent les anges et Babylone Babies. Vérifier si Dantec dépasse tous les auteurs francophones de SF et se hisse au rang des éternels.
Aïn
15:04 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : les racines du mal, dantec, science-fiction, polar, litterature, critique litteraire





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