26.06.2010
Sacrifice

Le sacrifice d'Abraham, Rembrandt, 1635
Au nom de Dieu,
Le Clément,
Le Miséricordieux !
Nous t’accordons le fleuve de l’Abondance.
Prie donc ton maître et sacrifie !
En vérité, c’est celui qui te hait qui restera sans postérité.
Sourate CVIII, L’Abondance
Dans ma petite vie, j’ai rencontré tant de personnes m’ayant affirmé que le sacrifice rituel du mouton qu’impose l’islam est horrible, immonde, inhumain, inutile. Tuer une pauvre bête qui n’a rien demandé à personne au nom de Dieu. Pire, au nom d’Allah.
Ce sont les mêmes qui vont acheter leur steak haché à l’hypermarché, une viande dans des barquettes en plastique, sous cellophane, sans une goutte de sang. Les mêmes qui se régalent de nuggets au fast-food, ou de poissons panés avec leur purée.
« C'est la tradition de notre père Abraham. » Hadith
A douze ans, j’ai égorgé mon premier mouton. Ca vous choque ?
L’été, en Algérie, à Tabia. Il faisait chaud. Levé à dix heures du matin. Pris un petit déjeuner copieux. Beurre artisanal, pain maison, grand bol de café au lait. Tout en mangeant, je riais à gorge déployée avec mes cousins et cousines. J’avais envie de faire une partie de foot, sous le grand préau à côté de la maison, pieds nus comme un voyou. J’en avertis Mohammed et Ghaouti et nous nous levâmes prestement de table, prêt à en découdre : Algérie – France. L’honneur de ma patrie était en jeu. Moi qui étais loin de mon pays, en exil pour mes vacances, je devais vendre chèrement ma peau contre mes cousins. Et qu’un sang impur abreuve nos sillons… Pour aller sous le préau, il fallait traverser un petit terrain vague, fait de terre ocre et de cailloux pointus. Pour mes pieds d’enfant, un sol déjà brûlant si tôt dans la journée. La partie fût engagée. Je me démenais comme un petit coq, imaginant que ce match était filmé et diffusé en mondiovision. Feintes, dribbles, courses, tirs… France 0, Algérie 4. Quelle honte ! Mes cousins, plus vieux que moi de deux ans – l’ai-je signalé ? – brandissaient la Coupe du monde, une couscoussière traditionnelle en terre cuite, et faisaient le tour du stade sous les vivas. La rage au ventre et les pieds endoloris, je les laissais à leur joie puérile et allaient rejoindre mes cousines. Les filles sont tellement plus matures. Je n’avais que faire de rester avec ses gamins qui n’avaient aucun sens de l’hospitalité. Justement, mes cousines ouvraient le lourd portail en fer de la villa. Mon oncle conduisait une camionnette. A l’arrière, trois moutons. Avançant son véhicule, mon oncle cria par la fenêtre : « Mon fils, va chercher Mohammed et Ghaouti et allez vous ablutionner. Tout de suite. » Je ne me le fis pas répéter deux fois et courus avertir mes cousins. Une fois ablutionnés, nous rejoignîmes mon oncle qui avait déjà déchargé les trois moutons. Nous savions quel était notre devoir. Il nous en avait déjà parlé la semaine précédente. Le coeur battant la chamade, je me portais volontaire pour commencer. Je voulais en finir au plus vite. Mon oncle, boitant de la jambe droite depuis un vieil accident, s'avança vers moi lentement, se pencha et mit sa main gauche sur mon épaule. De l'autre main, il tenait un long couteau réfléchissant la lumière du soleil sur mes yeux mouillés : « Mon fils, notre religion considère que les êtres humains sont conscients dès lors qu'ils sont pubères. Tu sais ce que tu vas faire, mais en agissant, tu vas connaître. Vérifie bien si la lame du couteau que je te donne n'est pas émoussée. Agis vite et proprement. Coupe l'artère en une fois. Ainsi, la bête souffrira moins si tu ne t'acharnes pas dessus. Vas-y mon fils. »
Il me tendit le couteau que je pris d'une main que je voulais sûre. Mes cousines, mes tantes et ma mère étaient près de moi. L'heure n'était plus aux rires. Mes cousins et mon oncle tenaient le mouton à terre. A vrai dire, en m'approchant de celui-ci, je m'aperçus qu'il était calme. Il est dit que les animaux sentent le moment de leur mort arriver, et lui font face calmement. Quant à moi, je débordai d'amour pour cette bête. En avançant vers elle, vingt fois je me suis dit que je ne ferai rien, que je n'immolerai pas. Je ne regardai personne d'autre que la bête. Je m'agenouillai et pris la tête du mouton comme on me l'avait expliqué. Je dis : « Mon intention est de sacrifier ce mouton, les intentions valant plus que les actions comme le dit le hadith. Bismillahi rahmani rahim. Au nom de Dieu clément et miséricordieux. » Je n'attendis pas et fis passer d'un coup sec la lame sur la gorge du mouton. Je vis celle-ci s'ouvrir. Rouge liquide. Le sang gicla sur mes mains et mes pieds nus. Je reculais. L'animal s'agita dans tous les sens, tenta de bêler. Seul un bruit à la fois étouffé et roque sortit de sa gorge, en même tant qu'un fluide gras, épais et sombre.
« Tiens le mouton avec nous, tiens le. »
Je m'agrippai à la laine fermement. Les soubresauts ralentirent. Je sentis la vie quitter l'animal, tout doucement.
Je regardai ma mère. Elle avait les larmes aux yeux. Les youyous des femmes retentirent. Mon coeur explosait dans ma poitrine. Je n'avais jamais eu autant conscience de l’existence de ce petit organe.
« Il faut manger un tiers, donner un tiers en cadeau et offrir aux pauvres un tiers. » Hadith
Le mouton ne bougea plus. Mon oncle fit une entaille à la base de la patte arrière. Je l'avais déjà vu faire plusieurs fois. Il fallait que j'aille jusqu'au bout. Je mis donc ma bouche contre cette incision et soufflai dedans aussi fort que je pus. Un goût acre de laine et de sang. Le mouton mort se gonfla comme un ballon de baudruche, condition sine qua non pour dépecer proprement l'animal. Une fois l'opération terminée, mon oncle m'aida à porter le mouton pour le suspendre à un crochet prévu à cet effet. Il m'aida à enlever la peau, à nettoyer la carcasse, à assainir la viande. Les viscères furent découpés. Mon oncle m'intima l'ordre d'aller les rincer. Je luttai contre mon dégoût profond et l'envie de vomir. Je trempai mes mains dans la merde et le sang. Les effluves nauséabondes montèrent des tripes. Plus d'une fois j'ai cru défaillir, mais je tins bon.
Le travail était presque terminé. Mon oncle rejoignit mes cousins pour préparer les deux autres sacrifices.
Plus tard, les femmes préparèrent la viande. Celle qui devait être donner aux voisins, aux pauvres, et celle que l'on allait garder.
Le soir, le méchoui commença. Les femmes confectionnèrent les brochettes. Les enfants se régalèrent de bouts de viande dans du pain maison. Moi, je ne pus rien ingurgiter.
Avec cette initiation, plus rien ne serait comme avant. Le nécessaire prenait une valeur inestimable. Et comme l’homme est fainéant et oublieux de nature, chaque année, le sacrifice agit comme un rappel, douloureux certes, mais indispensable.
Aïn
20:26 | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
| Tags : islam, sacrifice, religion, algérie, tabia |
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Commentaires
Écrit par : SRP | 25.07.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Aïn | 25.07.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Jean-Bernard Papi | 07.01.2010
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