14.05.2009
Le trône d'ébène par Thomas Day

Enfant, tous les mythes des anciennes traditions et cultures me fascinaient. Même si je passais le plus clair de mon temps à lire, une série télévisée marqua fortement mon imaginaire : Shaka Zulu. Je ne devais avoir que sept ou huit ans à l’époque où le feuilleton passait sur feu La Cinq, celle de Berlusconi. Evidemment, ma mémoire est sélective, et je ne sais si cette fiction fut de bonne qualité. Mais j’en garde un excellent souvenir. Celui d’une épopée mettant en scène un enfant déshérité devenant empereur, et même demi-dieu pour les siens, dans une Afrique du Sud du début XIXème siècle. Des terres ocres, des corps noirs majestueux et puissants dans des habits traditionnels, de grands boucliers en peau d’antilope, des sagaies… Des tribus aux mœurs étranges, des guerres, une prophétie, des complots, des assassinats, cette même violence crue que l’on retrouve dans tous les mythes… Et puis, il y a cette Afrique si mystérieuse et si lointaine.
En mai 2007, le souvenir de cette enfance fut réactivé par la publication du roman Le Trône d’ébène de Thomas Day, paru aux éditions du Belial. Mais même si le sujet me plaisait, pour lire ce livre, il me fallait passer outre les déceptions grandissantes causer par les derniers ouvrages de l'auteur, Gilles Dumay de son vrai nom, déceptions trouvant son apogée à la lecture de La cité des crânes (2005).
La tentation était cependant trop forte, et le sous-titre de Trône d'ébène si séduisant : Naissance, vie et mort de Chaka, roi des Zoulous.
Nous, zoulous ! Avons une prophétie.
Elle dit qu’un jour un enfant aux grands pouvoirs naîtra et qu’avec lui s’ouvrira une ère durant laquelle « amazoulou » signifiera terreur et mort pour tous les peuples du pays n’guni et des pays voisins, jusqu’à la mer, au sud, à l’ouest et à l’est, jusqu’aux Montagnes-de-la-Lune, au nord.
Thomas Day renoue avec la qualité de ce qui reste sans doute son meilleur roman : La voie du sabre (2002). On y retrouve cette facilité qu'à l'auteur pour teinter de fantasy les personnages et faits historiques : prophétie, sorcière et Dieux-Animaux vivants. L’écriture stéréotypée et vigoureuse, caractéristique habituelle chez l’auteur, sert ici parfaitement la narration, rappelant ainsi la tradition africaine du conte. Thomas Day se fait donc griot, laissant de côté l’ambiance et les termes trash qui desservaient, à trop vouloir en user, certains de ses précédents textes. La violence est certes présente tout le long du roman, mais en étant mesurée et distillée justement, elle est d’autant plus percutante et incisive. Cependant, à vouloir trop se retenir, le roman manque quelque peu d’épaisseur. La folie de Shaka Zulu après la mort de sa mère n’est pas assez développée dans un dernier chapitre bien trop sommaire, presque expéditif. La frustration du lecteur risque d’être forte alors même que les trois-quarts du texte sont rendus haletants par un puissant souffle épique.
D’abord, alors qu’elle observait son fils, devenu homme ou sur le point de le devenir, une certaine fierté illumina ses traits nobles, puis la honte lui échauffa le ventre et fit poindre les larmes aux coins de ses yeux quand elle comprit enfin qu’elle avait envie de toucher son fils, son sexe plus que tout […]. C’est surtout à cette période de sa vie, celle ou le sang matinal vous courbe le sexe jusqu’à vous le plaquer contre le ventre, qu’il commença à aimer sa mère d’une façon telle qu’il se jura de la garder cellée dans son cœur à tout jamais […]. Même offerte avec vigueur, une caresse reste une caresse, surtout quand celle qui la donne regarde droit dans les yeux, éperdus et amoureux, ténèbres contre ténèbres, celui qui la reçoit.
La vie du fondateur de l’empire Zoulou a inspiré nombre de romanciers. Thomas Mofolo (1876-1948), sud-africain du Lesotho écrivant en langue Sesotho, façonna en partie le mythe avec le roman Chaka publié en 1925. Thomas Day théâtralise encore plus que ses prédécesseurs la vie de Chaka Zulu, lui donnant une dimension tragique calquée sur le thème oedipien : le plan des Dieux, la terrible prophétie vivifiée par une pythie africaine, la victoire du jeune Chaka sur des Sphinx symboliques représentés à la fois par un lion dans le désert et le Dieu Ananzi dans la forêt. Et enfin, bien sûr, à la fois l’amour incestueux du jeune prince pour sa mère Nandi, et la haine que celui-ci éprouve pour son père qu’il tuera, pas tant pour prendre le pouvoir du clan abatetwa que pour se venger des humiliations subies par Nandi.
Les dieux des Zoulous ne sont pas les dieux des Zoulous. Ananzi n’était pas le dieu des Ndwandés. Le monde est bien plus vaste que tu ne le crois, Chaka. Nous sommes les Dieux de l’Afrique. Les hommes du Grand Désert nous ont chassés vers le sud. Les Blancs nous ont chassés vers les Montagnes-De-La-Lune. D’autres arrivent, encore plus assoifés de richesse que les précédents. Bientôt, plus aucune terre ne sera nôtre. Alors nous t’avons choisi, nous t’avons sculpté, nous t’avons guidé. Tu es notre champion. Tu as une guerre à mener, une guerre que tu peux gagner mais qui sera perdue un jour, car même les dieux doivent mourir ou, si cela leur reste possible, s’adapter. Viens sur mes terres, tu les trouveras au pied des Montagnes-De-La-Lune, par-delà le désert des squelettes. Viens cueillir les graines de la résurrection et bats-toi. Plus ton combat durera, plus notre répit sera long.
Chaka Zulu se trouve être l’homme annoncé par la prophétie, celui qui mènera le peuple Zoulou à sa gloire, puis à sa dissolution. Est posée cette question du libre arbitre face à la volonté des dieux, cette Fatalité qu’évoque Francis Goyet dans sa post-face de l’Œdipe Roi de Sophocle paru en poche (1994). Chaka est l’enfant de la prophétie par le désir des dieux ou celui de la sorcière Isangoma ? Est-il invicible parce qu’il est protégé par les scarifications sacrées apposées par la sorcière, ou bien parce qu’il pense être invincible ? Cette réflexion sur le messianisme et sur le libre arbitre est présente dans de nombreux ouvrages de science-fiction et fantasy comme, forcément, Dune de Frank Herbert et Le Seigneur des Anneaux de J. R. R. Tolkien. Mais à l’inverse de l’avis d’ Eric Holstein, je ne pense pas que Le Trône d’ébène soit un roman athée, qui établit un glacis défensif contre les commodités symboliques et sémantiques du divin. Bien au contraire. Le Chaka Zulu de Day rencontre les Dieux, y croit aveuglément, la prophétie a bien lieu, les pouvoirs d’Isangoma ou de la lance Ilembé sont bien effectifs… Le territoire dessiné dans le roman à travers le périple du jeune prince est lui-même magique, habité par les dieux. La défaite, ou plutôt la mort de Chaka Zulu puisque ce dernier n’est finalement vaincu que par sa passion dévorante pour sa mère, c’est aussi la disparition du monde magique de l’Afrique au bénéfice des valeurs apportées par les anglais. Un simple constat finalement, presque triste, plus qu’une prise de position. Qui serait capable de dire qu’elle est l’époque la plus cruelle ? Thomas Day se garde bien de se prononcer.
Aïn
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| Tags : chaka zulu, le trône d'ébène, littérature, fantasy, thomas day, science fiction, afrique |
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