10.07.2010
Mille trous comme un souvenir

Hier, j’ai retrouvé une saveur de l’enfance.
A Tabia, toujours à la même époque, je me rappelle précisément d’une matinée. Cela commençait par un réveil auprès de la douce Mansouria : un baiser sur les yeux délivrée par une Aphrodite orientale. Peut-on rêver mieux, même lorsque l’on a seulement six ans ?
Réveil tardif. Il devait être neuf heures et demie. Je suivais ma cousine partout. Je la trouvais belle. Elle me donnait la main et m’emmenait à l'extérieur de la maison, près d’un bidon d’eau pure. Dans l’ombre des branches d’un figuier, elle me faisait la toilette. Lorsqu’elle me frottait le visage, c’était pour moi comme des caresses.
Puis je la suivais à la cuisine où déjà du monde prenait le petit-déjeuner, assis sur des peaux de moutons posées à même le sol. Sur les plateaux en cuivre ciselés, il y avait de magnifiques théières brûlantes, de jolis petits verres, et de grandes assiettes pleines de gâteaux. La pièce embaumait la menthe.
« Sabah el kheir, le meilleur des matins » criais-je en guise de salutation. « Sabah el nour, un matin de lumière » me répondait-on en chœur. Ou bien encore « sabah el foul, un matin de jasmin », « sabah el ward, un matin de rose ». Mansouria nous servit un thé et me donna un gréouche, puis elle nous installa un peu à l’écart. « Je vais préparer un gâteau », me dit-elle en souriant. Elle sortit d'un placard une magnifique jatte creuse aux motifs bleu et blanc. Elle y versa de l’eau tiède (3/4 d’un litre), dans laquelle elle dilua un cube de levure boulangère (8 g.). Elle rajouta un œuf qu’elle avait battu, un peu de sel, un bol de farine et un autre de semoule fine (le bol pouvant contenir 20 cl d’eau). Longtemps elle mélangea la mixture avec sa main, puis avec une fourchette (on peut utiliser un blender aujourd’hui, c’est bien plus rapide). Une fois la mixture bien liquide, proche de la consistance d’une pâte à crêpe, elle laissa de côté le plat pendant deux heures. Elle prépara ensuite, à ma plus grande joie, une sucrerie dont je raffole. Dans une petite casserole, elle fit fondre une petite quantité de beurre qu’elle mélangea à du miel de jasmin. Elle laissa chauffer jusqu’à ce que le jus se mette à bouillir. J’observais la délicieuse Mansouria dans sa petite robe noire, pieds nus. La lumière provenant de la porte d’entrée filtrait au travers de ses longs et soyeux cheveux sombres. Quelle âge avait-elle ? Dix neuf ans ?
Elle me fit remarquer que la pâte liquide de la jatte avait triplé de volume. Lentement, les bulles remontaient à la surface et éclataient. Les deux heures passées, elle sortit une poêle qu’elle mit sur un feu doux et mélangea la pâte à nouveau. A l’aide d’une louche, elle versa la mixture sans chercher à l’étaler. Ca avait une allure bizarre. Des petits trous se formèrent sur la crêpe, et ravi, je m’écriais : « des beghrirs, des beghrirs ». Mansouria souris. Je l’embrassai fort sur la joue. Elle attendit que la pâte sécha sur le dessus, à peine deux minutes, puis elle retira sans effort cette crêpe mille trous pour la poser dans une grande assiette. Impatient, j’allais me chercher un autre thé à la menthe, prenais une crêpe sur laquelle je versais de ce jus au miel et au beurre. Je roulais la crêpe qui formait ainsi un rouleau et engloutissais ce consistant beghrir.
Une vingtaine d’années que je n’en n'avais plus mangé. Le mois de Ramadan est aussi celui du souvenir. Et, en cuisinant hier soir, puis en partageant ces crêpes avec un être cher à mon cœur, je me suis souvenu…
Aïn
17:39 | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
| Tags : beghrir, crêpe mille trous, cuisine, algérie, enfance, tabia, ramadan |
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Commentaires
Écrit par : scylla | 22.05.2009
Répondre à ce commentairetu vas me dire c normal pour 80% d'immigrés que nous sommes...mais sincèrement au mot près on dirait mes histoires que je mettrais au féminin...
je suis sure que si je venais à écrire quelque chose tu t'y retrouverais aussi !!!
Écrit par : 'Mell | 04.08.2009
Répondre à ce commentaire"c dingue mais plus je te lis et plus j'ai l'impression d'avoir vécue tous ces moments..."
C'est un des buts de ce texte. Un témoignage, dans le sens fort du terme. Ces textes sont beaucoup plus engagés qu'il n'y paraît, dans un certain sens. C'est une preuve... (Comprenne qui pourra !!!)
Écrit par : Aïn | 04.08.2009
Répondre à ce commentaireOui, je sais, rien d'extraordinaire en ce moment.
Une telle grosse bouffée de souvenirs heureux ! Ma découverte du Maroc. Ces petits déjeuners avec la tête de Nidae sur une épaule, Nesrine sur un genoux, le petit SiMo, si extraordinairement beau, sur l'autre, et leurs parents qui voulaient que j'en reprenne encore. Des mille trous.
J'existais, pour la première fois depuis des mois. Et Zig, en face de moi, un sourire énigmatique sur ses lèvres sensuelles...
Faudrait pas que je vienne trop souvent, ici...
Écrit par : Boby | 11.07.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Aïn | 11.07.2010
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