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28.09.2007
L'amour et le Ramadan

Clair de lune par Etienne Dinet, 1904
Aicha rapporte :
L’Envoyé de Dieu se jeta sur moi pour m’embrasser, je luis dis : « Mais j’observe le jeûne ! » et il me répondit : « Moi aussi j’observe le jeûne ! ». Il lui arrivait aussi de me faire des avances (1) pendant le rite d’abstinence, mais il avait la plus grande maîtrise de ses sens. (2)
Hadith sahih rapporté dans le Sunan d’Abu Dawud
(1) J’ai ainsi traduit le texte arabe : Ahwa ‘alayya li-yuqabilani. Pour l’expression me faire des avances, j’ai choisi le sens le plus faible du très ambigu et euphémique verbe yubachiruni: (aborder) qui veut dire, en principe : prendre sexuellement.
(2) Abu Dawud, et Tayalasi dans son Musnad, rapportent qu’Hafça, l’autre épouse du Prophète, affirme la même chose.
Dans Copuler est ma loi, Bassam A. Saad dévoile l'érotisme arabo-musulman des premiers siècles à partir des textes littéraires et religieux islamique.
Les choses du sexe sont en effet l'objet de nombreux préceptes religieux tirés des paroles et de la vie du Prophète au moment de son apparition au VIIème siècle.
Par ailleurs la société médiévale des califats, avec ses harems et ses débauches liées à la puissance et à la richesse acquises lors des conquêtes musulmanes, a favorisé l'émergence d'une littérature érotique foisonnante. Le recueil des Milles et une nuits n'en est que la part la plus connue en occident.
Malgré, ou grâce à cette distance historique, cet ouvrage a le mérite de mettre à mal de nombreux clichés sur le sexe et la place de la femme dans l'Islam.
Il relativise le caractère tangible des interdits contemporains souvent liés à une lecture rigoriste des textes qui fondent la charia.
L’ouvrage traite dans une première partie de la copulation légale, celle faite dans les règles de la nikah (le mariage). La seconde partie est consacrée aux amours illicites, à l'adultère et à la bestialité.
Aïn
10:00 Publié dans lecture au jour le jour | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : Islam, Hadith, religion, Ramadan, Copuler est ma loi, Bassam A. Saad, amour
26.09.2007
Mille trous comme un souvenir

Des beghrirs au msemen
Hier, j’ai retrouvé une saveur de l’enfance.
A Tabia, toujours à la même époque, je me rappelle précisément d’une matinée. Un réveil auprès de la douce Mansouria. Pour commencer la journée, un baiser sur les yeux délivrée par une Aphrodite orientale : peut-on rêver mieux, même lorsque l’on a que six ans ?
Un réveil tardif donc, il devait être neuf heures et demie. Je suivais ma cousine partout. C’était par période. Une fois c’était Mamma, une fois Filalya, une autre fois Fatema, et cette fois-ci c’était Mansouria. Je la trouvais belle. Elle me donnait la main et m’emmenait dehors auprès d’un bidon d’eau pure, et dans l’ombre des branches d’un figuier, elle me faisait la toilette. Lorsqu’elle me frottait le visage, c’était pour moi comme des caresses.
Puis je la suivais à la cuisine où déjà du monde prenait le petit-déjeuner, assis parterre sur des peaux de moutons. Sur les plateaux en cuivre ciselés, il y avait de magnifiques théières brûlantes, de jolis petits verres, et de grandes assiettes pleines de gâteaux. La pièce embaumait la menthe.
Sabah el kheir, le meilleur des matins criais-je en guise de salutation. Sabah el nour, un matin de lumière me répondait-on en chœur. Ou bien encore mon expression favorite, Sabah el foul, un matin de jasmin. Tout le monde savait très bien que j’aimais le parfum de ces fleurs. Mansouria nous servit un thé et me donna un gréouche, puis elle nous installa un peu à l’écart. Je vais préparer un gâteau me dit-elle en souriant. Elle sortit une magnifique jatte creuse aux motifs bleus et blancs. Elle y versa de l’eau tiède (3/4 d’un litre), dans laquelle elle dilua un cube de levure boulangère (8 g.). Elle rajouta un œuf qu’elle avait battu, un peu de sel, un bol de farine et un autre de semoule fine (le bol pouvant contenir 20 cl d’eau). Pendant longtemps elle mélangea la mixture avec sa main, puis avec une fourchette (on peut utiliser un blender aujourd’hui, c’est bien plus rapide). Une fois le mélange bien liquide, proche de la consistance d’une pâte à crêpe, elle laissa de côté le plat pendant deux heures. Puis elle prépara, à ma plus grande joie, du msemen. Dans une petite casserole, elle fit fondre une petite quantité de beurre qu’elle mélangea à du miel d’acacia. Elle laissa chauffer jusqu’à ce que le jus se mette à bouillir. J’observais la délicieuse Mansouria dans sa petite robe noire, pieds nus. La lumière provenant de la porte d’entrée filtrait au travers de ses longs et soyeux cheveux sombres. Elle avait quel âge ? Dix neuf ans ?
Elle me fit remarquer que la pâte liquide de la jatte avait triplé de volume. Lentement, les bulles remontaient à la surface et éclataient. Les deux heures passées, elle sortit une poêle (était-elle déjà antiadhésive ?) qu’elle mit sur un feu doux et mélangea la pâte à nouveau. A l’aide d’une louche, elle versa la mixture sans chercher à l’étaler sur la poêle. Ca avait une allure bizarre. Des petits trous se formèrent sur la crêpe, et ravis, je m’écriais : des beghrirs, des beghrirs. Mansouria me fit un sourire. Je l’embrassai fort sur la joue. Elle attendit que la pâte sèche sur le dessus, à peine deux minutes, puis elle retira sans effort cette crêpe mille trous pour la poser dans une grande assiette. Impatient, j’allais me chercher un autre thé à la menthe, prenait une crêpe sur laquelle je versais du msemen, et me régalais.
Une vingtaine d’années que je n’avais plus mangé de beghrirs. Le mois de Ramadan est aussi celui du souvenir. Et, en cuisinant hier soir, puis en partageant ces crêpes avec un être cher à mon cœur, je me suis souvenu…
Aïn
10:00 Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : Beghrir, crêpe mille trous, cuisine, Algérie, enfance, Tabia, Ramadan
24.09.2007
Un conte comme une graine

Le conte est un don, une richesse que l’on offre à ceux qui l’écoutent.
Il est désormais loin le temps où l’on prenait du plaisir à se parler. Il est désormais loin le temps des veillées.
Encore une fois, triste constat que cette aliénation de l’homme moderne.
Marguerite Taos Amrouche nous donne à voir, à travers le recueil Le grain magique publié en 1966, la majesté des contes, poèmes et proverbes kabyles. Le détail géographique a son importance, car il ne s’agit en aucun cas des contes orientaux du même type que ceux magnifiés par Les mille et une nuits. Le particularisme des berbères d’Algérie est mis en exergue dans cet ouvrage que nous livre en français la sœur de l’écrivain Jean Amrouche. Il fallut bien les coucher sur papier ces histoires qui se perdaient petit à petit. Il fallut bien fixer sur parchemin ces récits de la tradition orale. Il fallut bien utiliser la langue du colonisateur pour donner une chance à ces contes d’être lus par plusieurs.
Entre quelques brèves pages de proverbes, d'expressions populaires, de chants religieux, satiriques, et amoureux se succèdent vingt trois contes classiques de l’est algérien : l’épopée d’Aicha-cendrinette et sa rencontre avec le chat Moche, l’histoire de la princesse Soumicha, celle des chevaux d’éclairs et de vent, le triste récit de celle qui fut égorgée par sa mère, mangée par son père et dont la sœur rassembla les os, et bien sûr les mésaventures de l’ogresse Tseriel, omniprésente, et de sa fille Loundja.
Celle qui initia l’auteur à cette tradition orale, sa mère Fadhma Aït Amrouche, connut une enfance difficile. Fille illégitime d’une mère veuve déshéritée bien plus tôt par sa famille, elle connut la méchanceté et la violence des villageois. Très vite, elle perçut différemment les fables de sa région. Malgré le merveilleux et le fantastique, dans les contes de Marguerite Taos perce encore cette douleur tragique de la mère qui donne une force particulière à ces contes qui nous sont rapportés.
Mon conte est comme un ruisseau, je l’ai confié à des seigneurs.
Voici comment chacune de ces histoires finissent, témoignant que le conte doit passer en nous comme un ruisseau, nous enchantant pour toujours, et poursuivre sa course de bouche en bouche et d’âme en âme, jusqu’à la fin des temps.
Aïn
18:00 Publié dans lecture au jour le jour | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : Le grain magique, Marguerite Taos Amrouche, Littérature, contes kabyles, Algérie
21.09.2007
Poussière d'étoile

Une capture du film Stardust réalisé par Matthew Vaughn
Travail oblige, je lis ou relis des textes d'Urban Fantasy, un genre proche du fantastique, rassemblant des oeuvres intégrant des éléments du merveilleux (magie, fées, folklore...) dans notre environnement moderne. A la différence du fantastique qui crée la peur, la fantasy urbaine plonge doucement le lecteur dans le merveilleux. Stardust de Neil Gaiman constitue une bonne introduction pour appréhender ce genre.
En Angleterre, à l'époque victorienne, le village de Wall ne saurait être aussi paisible que les autres car il est à la frontière d'un territoire de féerie. Seul une brèche, gardée à tour de rôle par les villageois, permet aux habitants des deux mondes de se rencontrer tous les neuf ans lors de la foire de Wall, de l'autre côté du mur. Lors de l'une de ses rencontres, Dunstan Thorn connut l'amour impossible et eut un enfant, Tristran.
Bien plus tard, un soir du mois d'octobre, Tristran fou d'amour promet à Miss Forester de ramener une étoile filante tombée de l’autre côté du mur. L’aventurier rencontrera sur son chemin licorne, sorcières vieilles et édentées, gobelins, princes pas si charmant que cela, marins voguant dans le ciel…
Neil Gaiman maîtrise à la perfection les poncifs du genre et nous délivre un conte pour adulte sans autre intention que celle de nous divertir, même si pour cela, il s’inscrit dans la grande tradition anglaise du genre avec beaucoup de classe et de nuance. Implicitement, le texte fait référence aux classiques tel que Tristan et Iseult, Le voyage du pèlerin de John Bunyan ou encore les textes de Dickens, le Peter Pan de James Matthew Barrie et bien sûr Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Stardust est donc un roman qui s’adresse à tous les adultes désireux de retrouver une part d’enfance.
Aïn
16:35 Publié dans lecture au jour le jour | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Stardust, Neil Gaiman, Litterature, science-fiction, urban fantasy, conte
20.09.2007
Un monde formidable
Nous avons beau jeu de nous plaindre de la vie folle que nous menons ici : metro-boulot-dodo, le stress dû au travail, la course à la réussite, l’éviction du rêve au profit d'un réalisme mercantile… Mais comparé au Japon, nous faisons figure de petits joueurs. Les habitants de cet archipel volcanique ne ménagent pas leur peine pour faire de leur pays la seconde puissance mondiale. En raison de l’article 9 de sa Constitution, issue de la défaite dans la guerre du Pacifique face aux Etats-Unis et autres Alliés qui a conduit la suppression de l’armée impériale japonaise, le Japon renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation.
Qu’à cela ne tienne, si Nippon ne peut devenir un grand pays grâce à ses armées, elle le sera grâce à ses ouvriers et ses cadres. Dans le pays de l’excellence et du pragmatisme, le travail est roi. Les heures passées au labeur ne sont pas comptées, les sacrifices vont au-delà de ce qui est humainement possible. Les étudiants s’octroient des heures de cours particuliers jusqu’à 22 heures, les cadres sortant tard du bureau vont noyer leur chagrin dans l’alcool et les plaisirs du karaoké. Fin mai 2007, Toshikatsu Matsuoka, 62 ans, ministre de l’Agriculture, s’est pendu dans son appartement avant une audition au Parlement, mettant la lumière, encore une fois, sur la maladie de ce pays. Selon les chiffres de l’OMS, 32 500 japonais ont mis fin à leur jour en 2005, soit le deuxième taux de suicide le plus élevé des pays industrialisés. Yasuyuki Shimizu, spécialiste et représentant de l’association Life Link, définit le suicide au Japon comme un acte auquel une personne est contrainte par des pressions économiques ou sociales, plus qu'une décision personnelle prise par un sujet psychologiquement faible.

Le one-shot Un monde formidable, publié en deux parties par l’éditeur Kana, met en scène le quotidien de gens ordinaires à travers de courtes scénettes liées les unes aux autres par des personnages tenant des rôles tantôt principaux, tantôt secondaires voire simple figurants. Réussir ses examens ou entamer une carrière musicale, fuir les yakuzas de son propre clan après les avoir volés, vivre de ses photos ou reprendre la poissonnerie de son père : Inio Asano nous montre dans son manga des hommes et des femmes, jeunes ou vieux, en rupture avec la société, en proie au doute : doivent-ils suivrent la voie imposée par la société, où celle de leurs rêves ? Derrière cette question, encore une fois se pose le problème de l’aliénation de l’homme moderne.
Aïn
17:25 Publié dans lecture au jour le jour | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : manga, bande dessinée, Un monde formidable, Inio Asano, aliénation de l'homme
17.09.2007
Seffa et Ramadan

Le mois de Ramadan au cours duquel le Coran a été prodigué comme guide pour les gens, et preuves claires de la bonne direction et du discernement. Donc quiconque d'entre vous est présent en ce mois, qu'il jeûne !
Coran 2:183
J’ai commencé à pratiquer le jeûne du mois de Ramadan très tôt, à peine entré au collège. Dans l’école chrétienne que je fréquentais depuis la maternelle, j’étais le seul musulman. De relever ce défi seul dans l’enceinte scolaire me plaisait bien. Bon, d’accord, je ne jeûnais que les jours où je n’avais pas classe, les mercredi, samedi et dimanche. Mais je me sentais fort tout de même. Je me rappelle avoir vécu un mois de Ramadan l’été. C’était, il faut l’avouer, terrible. Presque tous les jours, je partais de chez mes parents en vélo voir mon meilleur ami à Entraigues, à quatre kilomètres de la maison familiale. Les journées étaient longues, chaudes et pleines d’amusement. Nous jouions au ballon, au tennis, avec le chien, nous nous baladions dans la campagne… rien que de très commun aux enfants de cet âge là. Je ne souffrais ni de la soif, ni de la faim. Mais à vrai dire, à l’heure du goûter, lorsque mes compagnons se régalaient de carrés de chocolat et de bon pain, je salivais. J’avais la permission de dix-neuf heures, et donc, à cette heure-là, je reprenais ma bicyclette et parcourais mes quatre kilomètres pour le retour. J’avais tout le temps de repenser à ce chocolat qui excitait ma gourmandise. J’avais le temps d’y rêver. La route était d’autant plus longue que les montées étaient raides. Arrivé à la maison, il fallait attendre longtemps pour pouvoir croquer dans du chocolat, la nuit survenant tard l’été.
Deux ou trois années plus tard, briser l’interdit me fascinait. Mais je n’osais sauter le pas. Un dimanche, je sortais mon petit frère voir la fête foraine. Le temps était gris et il n’y avait personne. Mais à ce moment précis, je rêvais de m’offrir quelque chose que je n’avais jamais manger, quelque chose de tellement bon et riche, si contraire à l’ascétisme prôné les jours de Ramadan : une gaufre au chocolat. M’approchant d’un vendeur, je lui en commandait une. Mon petit frère me regardait bizarrement. J’avais peur. Le commerçant remarquait-il que j’allais pêcher avec plaisir ? Une fois la gaufre dans la main, je la partageais avec mon frère. Nous la mangeâmes rapidement, effrayés. Une fois ingurgitée la friandise, je ne voulais pas rester plus longuement sur les lieux du crime. Nous rentrâmes au domicile. Et sur le chemin du retour, j’expliquai plusieurs fois à mon jeune frère qu’il ne fallait rien dire à maman de ce que nous avions fait. Arrivé à l’appartement, notre mère fût surprise, car nous n’étions pas sortis longtemps. Elle nous demanda quelles avaient été nos occupations en centre-ville, et bien sûr, mon frère lui dit tranquillement, les mains en l’air : on a rien mangé ! Ce qui, à mon plus grand étonnement, fit rire aux éclats ma mère. Elle nous suggéra alors d’aller manger tout de suite si nous le désirions. Mais nous n’y tenions pas.
Notre mère ne nous avait pas puni. J’étais complètement désorienté. Ainsi, je n’avais de compte à rendre qu’à moi-même. Une véritable révélation.
Lors de la rupture du jeûne, nous mangeons toutes sortes de plats traditionnels : chorba à la semoule et à la menthe poivrée, bourek à la viande et au citron, tajine de veau aux haricots verts, les briouates au saumon... et bien sûr les gâteaux arabes, corne de gazelle, samsa, makrout et autres gréouche. Mais le plat que je préfère est le seffa.
Dans la nuit, vers trois heures du matin, notre mère se lève et va chauffer la semoule qu’elle a préparé dans la journée. Elle nous réveille en criant : Allez, debout là-dedans. (la douceur n’a jamais été son fort, et rien que d’y penser, ça me donne envie de rire). Mon frère et moi, nous nous levons rapidement. Dans le couloir qui mène à la cuisine, mon père avance en titubant, les cheveux hirsutes. Sur la table nous attends des assiettes remplies de seffa, le couscous sucré à la cannelle. Ce repas partagé dans la nuit, n’est pas gratuit au niveau spirituel. Il s’agit encore d’un effort à faire, se lever et invoquer à cette heure : j’ai l’intention de jeûner le mois de Ramadan par foi en Allah.
Dans ce couscous, en plus de la semoule, du sucre et de la cannelle, notre mère nous rajoute quand elle peut des raisins de Corinthe, des amandes grillées, des dattes. Elle nous prépare soit du bon thé à la menthe, soit du café parfumé ou encore du elben, du petit lait caillé. Un délice dont aujourd’hui encore je ne peux me passer, ma méditerranéene de mère me préparant des plats à emporter.
Aïn
20:00 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Islam, Ramadan, spiritualité, enfance, cuisine, couscous, seffa
16.09.2007
Cours,Bong-Gu
En apparence, Cours, Bong-Gu de Byun Byung Jun est un manhwa bien léger. La lenteur et l’absence d’action contribue au manque d’épaisseur de ce one-shot. Un récit manquant de singularité, des personnages manquant de profondeurs et auxquels on ne peut vraiment s’attacher.
Seul le dessin me donnait l’envie de relire ce petit livre : un graphisme étrange, flou et finalement très poétique. Cette première double page surtout est impressionnante, une mégalopole aux traits inégaux, aux contours brumeux. Une ville morte qui ne laisse pas de place à la particularité, au lien.
L’histoire de Cours, Bong-Gu est des plus ordinaires : une jeune mère et son fils quittent la campagne de leur île pour se rendre dans la grande Séoul à la recherche d’un père qui ne donne plus signe de vie. Pendant que sa mère s’isole dans une cabine téléphonique, le petit Bong-Gu s’étonne qu’une fille de son âge fasse les poubelles. Cette dernière est la petite fille d’un vieil homme qui mendiait dans le métro qu’avait pris Bong-Gu et sa mère ? Entre les quatre personnages se nouent un lien fragile mais réel : ainsi partagent-ils des beignets dans la rue, sauvent un oiseau et vont ensemble à la recherche du père perdu.
Comme dans l’œuvre d’Edward Hopper, ce manwha met en exergue l’aliénation de l’homme moderne : individualisme forcené, la perte de repère, l’enfermement volontaire dans un espace clos, l’absence de communication, la peur de l’autre, la routine, le manque d’émotion et de compassion… Lors des six premières pages, Bong-Gu et sa mère se trouve dans le métro et assiste à ce nihilisme brutal et pourtant silencieux. Personne ne parle. Un vieillard mendie, un homme s’écroule en toussant et personne ne réagit. A la sortie du métro, les campagnards médusés évoluent au milieu de personnes marchant à vive allure, identiques, inidentifiables. La première véritable phrase sortira de la bouche d’un Bong-gu abasourdi : C’est là qu’il habite papa ? Sa mère lui indique, quel étonnement pour l’innocence d’un enfant, qu’elle va parler au père de celui-ci par téléphone.
De la même manière que le film Millenium Mambo de Hou Hsian-hsien, les quatre personnages revivent à travers le partage de moments aussi sacrés qu’un repas, de simples paroles, et un retour dans l'île, dans la campagne, près des valeurs sûres et traditionnelles. Le terme est sans cesse galvauder aujourd’hui, mais malgré cela, il faut souligner que Cours, Bong-Gu est une œuvre réactionnaire, une œuvre qui prône au retour des sources humaines. Mais attention, Byun Byung Jun aime profondément ces personnages perdus dans la ville. Aucune accusation n’est portée, aucune militantisme violent et haineux à l’égard du conformisme de ses contemporains. Mais plutôt de la compassion, tout comme celle que l’auteur porte pour ce père noyé dans les vicissitudes d’un monde moderne impitoyable oubliant inconsciemment sa femme et son fils. Le monde des adultes. Retrouver la fraicheur de notre enfance est une des exhortations de Byun Byung Jun.
Aïn
15:30 Publié dans lecture au jour le jour | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Cours Bong-Gu, Byun Byung Jun, manwha, bande dessinée, aliénation de l'homme
09.09.2007
Tous ne sont pas des monstres

Souvent, c’est sous forme de roman qu’il faut exprimer la réalité car, parfois, ce n’est qu’en empruntant la passerelle de la fiction que la réalité peut pénétrer dans le monde tangible.
Tout évènement peut-être à la fois un évènement de roman et un évènement de la réalité.
Servir le peuple de Yan Lianke.
Edité chez Baleine, la collection Club Van Helsing crée par Guillaume Lebeau et Xavier Mauméjean reprend la charte qui fit le succès du Poulpe : un auteur différent par volume, mais un univers cohérent qui est imposé. Dans un monde contemporain, les monstres des mythes et légendes sont vrais, et une organisation secrète, Le Club Van Helsing, lutte contre eux.
Quatre textes sont déjà parus. Quatre romans qui définissent les particularités formelles de cette collection. Deux cents pages maximum, des chapitres courts et tendus, de l’action, du roman populaire remis au goût du jour.
Je ne m’attarderai pas sur les Cold Gotha de Guillaume Lebeau et Mastication de Jean-Luc Bizie. Ni sur Question de mort de Johan Heliot, même si des trois, il est celui qui s’en sort le mieux. En revanche j’aimerai attirer votre attention sur le texte fourni par Maud Tabachnik, puisqu’il s’agit sans doute d’une commande, et qui a pour titre Tous ne sont pas des monstres.
Les trois ouvrages premièrement cités s’avéraient être de piètres lectures estivales, quoiqu’il s’agisse assurément de livres à emporter à la plage sans craindre de les salir, à moins d’être comme moi, regardant sur les prix des romans lorsque ceux-ci sont mauvais (10 €, bon sang). Bref, après avoir plus que soupé des textes de série z, croisement terrible entre un feuilleton de Buffy et les vampires et un autre de Charmed, je m’efforçais de lire le quatrième des derniers ouvrages parus, pensant à raison que l’auteur, plutôt habitué à écrire du polar, s’éloignerait du style initié par Lebeau, Bizie et Heliot.
- Qu'ont-ils de plus ?
- L'espoir, répondit l'autre, la jeunesse, l'acculturation, la haine.
- Deux qualités, deux défauts ! En quoi cela leur donne-t-il l'avantage ?
- Nous avons la routine, le confort, l'apathie, la peur. Que des défauts.
Ce n’est pas les émeutes de 2005, mais ça y ressemble terriblement. Les banlieusards font la loi. Ils se révoltent dans leur cité et ébranlent la France dans ses fondements même. C’est l’Islam des caves, celui propagé par les groupuscules fondamentalistes et terroristes infiltrés dans ces zones de non-droit, qui est à la cause de cette rébellion. Le mouvement (des fanatiques menant un flot de jeunes en survêtement de sport, barbes et couvre-chefs islamique) s’étend et les barricades encerclent les grandes villes. L’Etat hésite entre répression et dialogue, et finalement se conforte dans un mutisme démocratique, celui que Dantec aime à fustiger. Mais le pire est à venir, puisque les imams projettent de libérer un djinn maléfique qui les aidera à mener à bien le Djihad contre l’Occident.
Deux mondes s’opposent. Celui des islamistes prônant violences, mariages arrangés, crimes d’honneur, polygamie et conversion des mécréants, et celui de notre France, république laïque ayant perdu le goût du combat au profit du confort ouaté. La difficulté pour Tabachnik réside à éviter le manichéisme facile, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’à la lecture des premiers chapitres rapides, tendus et haletants, la romancière ne s’en préoccupe guère. Ferait-elle son coming-out de combattante dans la troisième guerre mondiale contre l’Islam avouant sa passion pour la lecture des Fallaci, Bat Ye’or et consorts ? Le Coran serait-il le cœur violent d’une religion totalitariste ? Heureusement pour mes nerfs, l’auteur se détourne de cette position par une simple phrase qui, je l’espère, n’est pas une simple soupape de sécurité demandée par l’éditeur, histoire de prévenir d’éventuelles fatwas. Une entrevue avec la romancière à la journée du livre de Sablet a contredit cette dernière supposition.
Il était temps que les Français de toutes origines reprennent le chemin de la confiance. Les immigrés vivant dans les pays européens craignirent l'amalgame entre eux et les fanatiques venus de l'extérieur et réclamèrent haut et fort que l'on combatte le terrorisme. Sentant une nouvelle détermination des pays confrontés à la terreur dans les instances internationales, ils osèrent prendre la parole pour la première fois et se désolidariser de leurs coreligionnaires qui détournaient le sens du Coran.
Le juif Nathan, intellectuel aimé par sa communauté, voit avec inquiétude la montée de la violence. Un peu contre son gré, il se rend dans le cimetière juif de Prague, et devant une ancienne sépulture, débute une rencontre surnaturelle avec le Rabbi Low, le créateur du premier Golem, être artificiel fait d’argile, animé momentanément de vie par l’inscription sur son front du terme emeth, signifiant en hébreu vie. Ce Golem, comme le raconte la légende, fut donc conçu à l’époque pour sauver la communauté juive du ghetto contre les trop nombreux pogroms du XVIIème s. Selon le roman, les juifs n’auraient pas voulu l’invoquer lors des crimes de la seconde guerre mondiale. Mais devant l’intraitable fanatisme des musulmans des banlieues aussi dangereux que le nazisme, Nathan se devait de posséder un Golem, une force de vie capable de s’opposer au Djinn maléfique. Le roman laisse apparaître que l’appel aux forces des légendes hébraïques est la seule issue pour sauver le peuple, la France, le monde. Ce Golem est sensé être docile, mais dispose d’un inconvénient, il grandit bien trop vite, jusqu’à atteindre une taille qui le rend incontrôlable. La seule façon de le neutraliser consiste à effacer une lettre de l’inscription sur son front, le mot formé serait ainsi meth, soit la mort.
En résumé, des hordes de jeunes fils d’immigrés arabes des banlieues sont fanatisés, font vaciller les bases de notre pays, et la sagesse juive est la seule solution permettant de neutraliser et dissoudre le nihilisme islamiste. La valise est pleine. Malgré la sympathie que j’éprouve pour la religion de Moïse, et même pour Israël (étonnant pour une personne de confession musulmane, n’est ce pas ?), il semble que Maud Tabachnik jette inutilement beaucoup trop d’huile sur le feu et n’évite finalement pas un manichéisme qui rend cet ouvrage caricatural. Ceci est d’autant plus dommageable que la forme est disgracieuse. Les prologues et épilogues sont de vaines tentatives pour encrer bien maladroitement le roman dans la charte du Club Van Helsing. Enfin l’auteur a du mal a maîtriser le style fantastique. Elle se perd complètement, et nous avec, dans les épisodes pourtant charnières sensés contenir du surnaturel.
La collection Club Van Helsing démarre sa carrière de manière bien médiocre. Il faut tout de même lui souhaiter un meilleur avenir. Philip Le Roy, Pierre Pelot, Pierre Grimbert et Catherine Dufour seront les prochains auteurs du CVH. Espérons qu’ils relèveront le niveau.
Aïn
18:25 Publié dans lecture au jour le jour | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Litterature, roman, science-fiction, fantastique, Club Van Helsing, Tous ne sont pas des monstres, Maud Tabachnik
05.09.2007
Le trône d'ébène par Thomas Day

Enfant, tous les mythes des anciennes traditions et cultures me fascinaient. Même si je passais plus mon temps à lire, une série télévisée marqua fortement mon imaginaire : Shaka Zulu. Je ne devais avoir que sept ou huit ans à l’époque où le feuilleton passait sur feu La Cinq, celle de Berlusconi. Evidemment, ma mémoire est sélective, et je ne sais si cette fiction fut de bonne qualité. Mais j’en garde un excellent souvenir. Celui d’une épopée mettant en scène un enfant déshérité devenant empereur, et même demi-dieu pour les siens, dans une Afrique du Sud du début XIXème siècle. Des terres ocres, des corps noirs majestueux et puissants dans des habits traditionnels, de grands boucliers en peau d’antilope, des sagaies… Des tribus aux mœurs étranges, des guerres, une prophétie, des complots, des assassinats, cette même violence crue que l’on retrouve dans tous les mythes… Et puis, il y a cette Afrique si mystérieuse et si lointaine.
En mai 2007, le souvenir de cette enfance fut réactivé par la publication du roman Le Trône d’ébène de Thomas Day, paru aux éditions du Belial. Mais même si le sujet me plaisait, pour lire ce livre, il me fallait passer outre les déceptions grandissantes causer par les derniers ouvrages de l'auteur, Gilles Dumay de son vrai nom, déceptions trouvant son apogée à la lecture de La cité des crânes (2005).
La tentation était cependant trop forte, et le sous-titre de Trône d'ébène si séduisant : Naissance, vie et mort de Chaka, roi des Zoulous.
Nous, zoulous ! Avons une prophétie.
Elle dit qu’un jour un enfant aux grands pouvoirs naîtra et qu’avec lui s’ouvrira une ère durant laquelle « amazoulou » signifiera terreur et mort pour tous les peuples du pays n’guni et des pays voisins, jusqu’à la mer, au sud, à l’ouest et à l’est, jusqu’aux Montagnes-de-la-Lune, au nord.
Thomas Day renoue avec la qualité de ce qui reste sans doute son meilleur roman : La voie du sabre (2002). On y retrouve cette facilité qu'à l'auteur pour teinter de fantasy les personnages et faits historiques : prophétie, sorcière et Dieux-Animaux vivants. L’écriture stéréotypée et vigoureuse, caractéristique habituelle chez l’auteur, sert ici parfaitement la narration, rappelant ainsi la tradition africaine du conte. Thomas Day se fait donc griot, laissant de côté l’ambiance et les termes trash qui desservaient, à trop vouloir en user, certains de ses précédents textes. La violence est certes présente tout le long du roman, mais en étant mesurée et distillée justement, elle est d’autant plus percutante et incisive. Cependant, à vouloir trop se retenir, le roman manque quelque peu d’épaisseur. La folie de Shaka Zulu après la mort de sa mère n’est pas assez développée dans un dernier chapitre bien trop sommaire, presque expéditif. La frustration du lecteur risque d’être forte alors même que les trois-quarts du texte sont rendus haletants par un puissant souffle épique.
D’abord, alors qu’elle observait son fils, devenu homme ou sur le point de le devenir, une certaine fierté illumina ses traits nobles, puis la honte lui échauffa le ventre et fit poindre les larmes aux coins de ses yeux quand elle comprit enfin qu’elle avait envie de toucher son fils, son sexe plus que tout […]. C’est surtout à cette période de sa vie, celle ou le sang matinal vous courbe le sexe jusqu’à vous le plaquer contre le ventre, qu’il commença à aimer sa mère d’une façon telle qu’il se jura de la garder cellée dans son cœur à tout jamais […]. Même offerte avec vigueur, une caresse reste une caresse, surtout quand celle qui la donne regarde droit dans les yeux, éperdus et amoureux, ténèbres contre ténèbres, celui qui la reçoit.
La vie du fondateur de l’empire Zoulou a inspiré nombre de romanciers. Thomas Mofolo (1876-1948), sud-africain du Lesotho écrivant en langue Sesotho, façonna en partie le mythe avec le roman Chaka publié en 1925. Thomas Day théâtralise encore plus que ses prédécesseurs la vie de Chaka Zulu, lui donnant une dimension tragique calquée sur le thème oedipien : le plan des Dieux, la terrible prophétie vivifiée par une pythie africaine, la victoire du jeune Chaka sur des Sphinx symboliques représentés à la fois par un lion dans le désert et le Dieu Ananzi dans la forêt. Et enfin, bien sûr, à la fois l’amour incestueux du jeune prince pour sa mère Nandi, et la haine que celui-ci éprouve pour son père qu’il tuera, pas tant pour prendre le pouvoir du clan abatetwa que pour se venger des humiliations subies par Nandi.
Les dieux des Zoulous ne sont pas les dieux des Zoulous. Ananzi n’était pas le dieu des Ndwandés. Le monde est bien plus vaste que tu ne le crois, Chaka. Nous sommes les Dieux de l’Afrique. Les hommes du Grand Désert nous ont chassés vers le sud. Les Blancs nous ont chassés vers les Montagnes-De-La-Lune. D’autres arrivent, encore plus assoifés de richesse que les précédents. Bientôt, plus aucune terre ne sera nôtre. Alors nous t’avons choisi, nous t’avons sculpté, nous t’avons guidé. Tu es notre champion. Tu as une guerre à mener, une guerre que tu peux gagner mais qui sera perdue un jour, car même les dieux doivent mourir ou, si cela leur reste possible, s’adapter. Viens sur mes terres, tu les trouveras au pied des Montagnes-De-La-Lune, par-delà le désert des squelettes. Viens cueillir les graines de la résurrection et bats-toi. Plus ton combat durera, plus notre répit sera long.
Chaka Zulu se trouve être l’homme annoncé par la prophétie, celui qui mènera le peuple Zoulou à sa gloire, puis à sa dissolution. Est posée cette question du libre arbitre face à la volonté des dieux, cette Fatalité qu’évoque Francis Goyet dans sa post-face de l’Œdipe Roi de Sophocle paru en poche (1994). Chaka est l’enfant de la prophétie par le désir des dieux ou celui de la sorcière Isangoma ? Est-il invicible parce qu’il est protégé par les scarifications sacrées apposées par la sorcière, ou bien parce qu’il pense être invincible ? Cette réflexion sur le messianisme et sur le libre arbitre est présente dans de nombreux ouvrages de science-fiction et fantasy comme, forcément, Dune de Frank Herbert et Le Seigneur des Anneaux de J. R. R. Tolkien. Mais à l’inverse de l’avis d’ Eric Holstein, je ne pense pas que Le Trône d’ébène soit un roman athée, qui établit un glacis défensif contre les commodités symboliques et sémantiques du divin. Bien au contraire. Le Chaka Zulu de Day rencontre les Dieux, y croit aveuglément, la prophétie a bien lieu, les pouvoirs d’Isangoma ou de la lance Ilembé sont bien effectifs… Le territoire dessiné dans le roman à travers le périple du jeune prince est lui-même magique, habité par les dieux. La défaite, ou plutôt la mort de Chaka Zulu puisque ce dernier n’est finalement vaincu que par sa passion dévorante pour sa mère, c’est aussi la disparition du monde magique de l’Afrique au bénéfice des valeurs apportées par les anglais. Un simple constat finalement, presque triste, plus qu’une prise de position. Qui serait capable de dire qu’elle est l’époque la plus cruelle ? Thomas Day se garde bien de se prononcer.
Aïn
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