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11.11.2007
Dis moi ce que tu lis, et je te dirais qui tu es

L'univers (que d'autres appellent la Bibliothèque) se compose d'un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d'aération bordés par des balustrades très basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs , interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux ; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d'un bibliothécaire normalement constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes. A droite et à gauche du couloir, il y a deux cabinets minuscules. L'un permet de dormir debout ; l'autre de satisfaire les besoins fécaux. A proximité passe l'escalier en colimaçon, qui s'abîme et s'élève à perte de vue. Dans le couloir il y a une glace, qui double fidèlement les apparences. [...] Chacun des murs de chaque hexagone porte cinq étagère ; chaque étagère comprend trente-deux livres, tous de même format ; chaque livre à quatre cent dix pages ; chaque page, quarante lignes, et chaque ligne environ quatre-vingt caractères noirs. Il y a aussi des lettres sur le dos de chaque livre ; ces lettres n'indiquent ni ne préfigurent ce que diront les pages : incohérence qui, je le sais, a parfois paru mystérieuse. [...] Il y a cinq cent ans, le chef d'un hexagone supérieur mit la main sur un livre aussi confus que les autres, mais qui avait deux pages, ou peu s'en faut, de lignes homogènes et vraisemblablement lisibles. Il montra sa trouvaille à un déchiffreur ambulant, qui lui dit qu'elles étaient rédigées en portugais ; d'autres prétendirent que c'était du yiddish. Moins d'un siècle plus tard, l'idiome exacte était établi : il s'agissait d'un dialecticien lituanien du guarani, avec des inflexions d'arabe classique. Le contenu fut également déchiffré : c'étaient des notions d'analyse combinatoire, illustrées par des exemples de variables à répétition constante. Ces exemples permirent à un bibliothécaire de génie de découvrir la loi fondamentale de la Bibliothèque. [...] Les impies affirment que le non-sens est la règle dans la Bibliothèque et que les passages raisonnables, ou seulement de la plus humble cohérence, constituent une exception quasi-miraculeuse. Ils parlent, je le sais, de "cette fiévreuse Bibliothèque dont les hasardeux volumes courent le risque incessant de se muer en d'autres et qui affirment, nient et confondent tout comme une divinité délirante". Ces paroles, qui non seulement dénoncent le désordre mais encore l'illustrent, prouvent notoirement un goût détestable et une ignorance sans remède. En effet, la Bibliothèque comporte toutes les structures verbales, toutes les variations que permettent les vingt-cinq symboles orthographiques, mais point un seul non-sens absolu. [...] Parler, c'est tomber dans la tautologie. Cette inutile et prolixe épître que j'écris existe déjà dans l'un des trente volumes des cinq étagères de l'un des innombrables hexagones - et sa réfutation aussi. (Un nombre "n" de langages possible se sert du même vocabulaire ; dans tel ou tel lexique, le symbole "Bibliothèque" recevra la définition correcte "système universel et permanent de galeries hexagonales", mais "Bibliothèque" signifiera "pain" ou "pyramide", ou tout autre chose, les sept mots de la définition ayant un autre sens). Toi qui le lis, es-tu sûr de comprendre ma langue ?
Extrait de La Bibliothèque de Babel de Jorge Luis Borges.
Et pourquoi pas créer une bibliothèque en ligne ? Enfin MA bibliothèque ?
Ho, elle ne servirait à rien en tant que telle, puisque vous ne pourrez consultez mes livres. Mais elle vous permettra de savoir qui je suis, selon l'adage populaire qui sert de titre à cette note. ( J'en conviens, catalogue serait un mot plus adapté, mais bibliothèque est un terme tellement plus romantique. Alors, chuuut !)
Une bien mauvaise bibliothèque qui correspondrait bien au trois-quart des critères de la meilleure des mauvaises bibliothèques selon Umberto Eco dans son De Bibliotheca, soit le pire des mauvaises bibliothèques : vous me suivez ?
Quoi...? Et j'alimenterai cette bibliothèque (quasi) quotidiennement ? Non, pas de fausses promesses.
...
Bon, on va tenter le coup, mais on est pas sûr d'assurer !
Donc, à la lecture de cette conférence prononcée par l'éminent professeur italien, comme l'indique une page liminaire, le 10 mars 1981 pour célébrer le 25éme anniversaire de l'installation de la bibliothèque communale de Milan dans le Palais Sormani, je me rends compte que je suis à la fois loin de mes idéaux, et finalement, aussi paradoxal cela soit-il, en plein dedans. Ma petite bibliothèque municipale est à des années de ces lieux sacrés dont je rêvais jadis, immenses, poussiéreux, aux étagères remplies de livres rares, inestimables, et dont la somme permettrait sans doute d'expliquer le monde.
Pouah ! Chimères ! Je ne sais si je travaillerais un jour dans ce genre d'endroit.
Et pourtant, dans ma petite BM, j'ai appris à apprécier une proximité simple avec le lecteur populaire. Cette espèce de fibre qui a germé sans que je m'en rende compte (Bon sang ! Ca germe une fibre ?) et qui me fait dire que le service public est important, et que fichtre, c'est en moi. C'est cela, devenir fonctionnaire ?
Bien sûr, justement, il y a les vicissitudes quotidiennes et terriblement lourdes dues uniquement à un rapport impossible entre corps de métier, politiciens et administrations maladroites et poussives. L'autre problème étant que n'importe qui avec un peu de chance et en ayant l'habitude de passer les concours, peut réussir l'écrit et l'oral et obtenir un poste sans même apprécier ouvrir un livre, et sans même connaître le métier. Je m'entretenais d'ailleurs il y a peu de cela avec un distingué confrère, Tony Faragasso, de toutes ces inadéquations qui lui l'attristent, et qui moi me minent profondément.
Qu'importe ! Lorsque la bonne humeur est là, je me dis souvent que tout reste à faire (surtout dans le Vaucluse où le domaine de la lecture publique est très pauvre... enfin, le domaine de la culture, tout court) ici, et que c'est un sacré défi d'alimenter la bibliothèque à la fois d'ouvrages grand public, de livres classiques d'une (vraie) bibliothèque idéale et de livres-surprises, ceux qui ne devront leur succès qu'au bouche à oreille et à leur qualité intrinsèque. Je me sens alors pousser des ailes, prêt à voler, quand même au fond de moi (C'est le quart d'heure lyrique) résonne cette folie utopique de L'UNESCO reprise par Eco : La bibliothèque... doit être d'accès facile et ses portes doivent être largement ouvertes à tous les membres de la communauté qui pourront l'utiliser librement sans distinction de race, de couleur, de nationalité, de sexe, d'âge, de religion, de langue, d'Etat civil et de niveau culturel.
Bah mince alors !
Ce qui m'inquiète dorénavant, c'est le manque d'intérêt pour la lecture d'une part : une maladie de notre siècle. De nombreux potentiels lecteurs ne s'inscrivent pas parce que nous leur donnons pas la possibilité d'emprunter d'autres supports : DVD, CD. D'autre part, nombreux sont ceux qui n'ont pas l'amour de chercher de manière aventureuse les livres au hasard des rayons. Quoique aujourd'hui j'ai vu une dame d'un certain âge au sourire savoureux, flâner avec gourmandise dans la bibliothèque, et fouiller avec une malice enfantine afin de dénicher un petit trésor de lecture. Mais c'est une exception. La grande majorité des lecteurs sont accaparés par l'effet nouveauté, et ne veulent lire que cela. Se jeter sur une table de livre frais est leur unique préoccupation. Par contre, s'aventurer dans les pièces sombres de la BM, au milieu des étagères aux bouquins bien rangés, c'est impossible. C'est comme faire un pas vers la mort. C'est vieux, donc bon à jeter. Et nous sommes dans le vent, nous voulons donc du produit neuf.
Enfin, dernier sujet d'inquiétude, et non des moindre, le bibliothécaire se doit d'éduquer le lecteur. Il est un médiateur indispensable. Je reprends les termes pertinents d'Umberto Eco : Je crois que plus la bibliothèque tendra à devenir à la mesure de l'homme, et pour ce faire à la mesure de la machine, du photocopieur au lecteur microfiches, plus l'école, les responsables culturels municipaux, etc... devront éduquer les jeunes et les adultes à l'utilisation de la bibliothèque. Il s'agit d'un art parfois subtil ; il ne suffit pas parfois que le professeur ou l'instituteur dise en classe : "pour cette recherche, allez vous documenter à la bibliothèque". Il faut apprendre aux enfants comment on se sert d'une bibliothèque, comment on utilise un lecteur de microfiches, un catalogue, comment on se bat avec les responsables de la bibliothèque. Je voudrais dire qu'à la limite, si la bibliothèque ne devait pas être potentiellement ouverte à tous, il faudrait instituer, comme pour le permis de conduire, des cours, des cours pour apprendre à respecter le livre, à le consulter.
Et encore, il ne s'agit là que des termes d'une conférence de 1981. Aujourd'hui, tout est informatisé. Le lecteur peut se renseigner auprès d'un ordinateur préprogrammé sur un OPAC à sa destination. Mais qui va lui apprendre à s'en servir ? Ceux qui, comme certains de mes collègues de plus en plus nombreux (en tout cas dans le PACA), se moquent de cataloguer selon les normes AFNOR, ne vouent aucun intérêt à utiliser correctement RAMEAU, considèrent les techniciens de la BNF comme des malades du cerveau, n'entendent rien à une politique d'acquisition, détestent être déranger à la banque de prêt, posent des congés maladies pour ne pas ranger les livres, ne savent pas de quelle nationalité est André Brink, pensent que l'Apologie de la République (sic) est un livre de Socrate (véridique)...? Dire que les services de formation proposent autant de stages techniques que de stages du genre : gérer votre stress, gérer une équipe difficile, gérer les relations avec les élus...
Finalement, le point précédent n'était pas le dernier sujet. Mais je vous assure, encore un peu de patience, c'est presque fini.
Une bibliothèque municipale n'a pas vocation de conserver les livres. elle doit les prêter. Comme le souligne encore une fois Umberto Eco avec pertinence, la bibliothèque s'expose ainsi à la détérioration, à la perte, au vol... Et bien oui, il faut prendre ce risque.
Je me rappelle d'une situation cocasse. Un jeune homme au type indien, avec un sac à doc de campeur, débarque à la bibliothèque. Il parle en anglais. Il a de la chance, il tombe sur moi, le seul anglophone de l'équipe. Il me demande où sont les toilettes, il a besoin de se laver les mains. Je lui indique le chemin. Peu après, il revient me voir, et se met à me raconter son périple : départ d'Angleterre, galères, nuits à la belle étoile, repas manqués... Un gars plutôt sympathique. Il demanda où il pourrait trouver un endroit tranquille pour dormir, et je lui indiquais un hôtel tout proche, ce qui le fit rire. Puis je lui montrais, comme il le désirait, le rayon des livres unilingues.Je le laissais et retournais à ma banque de prêt. Vingt minutes plus tard, le jeune me salua et voulut partir. Mais en passant au portique de sécurité, l'alarme se mit à sonner. Nos regards se croisèrent. Je lui dis qu'il pouvait sortir, le portillon sonnant de manière aléatoire, ce qui est vrai. Après une rapide recherche, je compris qu'il avait dérobé un exemplaire d'un roman de Dos Passos en langue d'origine. Un livre qui ne sortait jamais. J'avoue, même si ce n'est pas bien, que je suis content que ce bouquin est pu prendre l'air. La dernière fois qu'il fut emprunté, c'était il y a sept ans.
Aïn
01:40 Publié dans lecture au jour le jour | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Umberto Eco, De Bibliotheca, Chekib Mesli, Pages de Sirocco





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