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15.11.2007

L'enfer vert

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Les derniers bilans de nos antennes sur le terrain sont formels. Le cauchemar de la jungle est en train de déferler sur la ville, l'enfer vert pareil à un formidable raz-de-marée auquel rien ne résiste. C'est un retour au carbonifère auquel nous assistons. C'est la renaissance tant attendue de la biodiversité gigantesque, des bactéries primitive, de la symbiose moléculaire, des micro-organismes coopératifs, sources de toutes vies. En ce moment, des milliers de gymnospermes géants percent et soulèvent des immeubles comme des cabanes en carton-pâte. Certaines plantes non lignifiées atteignent déjà plus de cinquante mètres de hauteur. Les ramures et les racines entremêlées se faufilent et pénètrent en conquérants dans les petites anfractuosités, escaladent les murs de vingt mètres de haut, s'engouffrent dans les embrasures, transforment les rues en fleuve de verdure. Elles serpentent dans toutes les canalisations en sous-sol, arrachent les câbles électriques, rompent les conduites d'eau, charrient des milliers de tonnes de vase, de détritus pestilentiels qui envahissent toutes les cavités possibles ; cette vase s’écoule dans les moindres passages et s’amoncelle en énormes bancs contre les structures du combloc. Au fur et à mesure que la forêt avance, elle entraîne avec elle une profusion de vie animale, un cortège de formes organiques dont la croissance ne peut que s’accélérer à la mesure de la végétation qui l’abrite. Aucune digue, aucune douve, aucun explosif, aucun dérivé chimique, aucun mastodonte de la dernière génération ne pourront résister à cette avalanche sylvestre…

Extrait de Sunny Park de Bernard Berrou, édité chez Terre de Brume, 2007.

 

Par la volonté du politique et des médias, les termes écologie, développement durable, réchauffement climatique, bio, énergie propre… sont aujourd’hui à la mode, à la fois dans le domaine publique et privé. Une préoccupation légitime sans aucun doute, mais pourtant si dérangeante lorsque l’on connaît à la fois l’effet creux et dévastateur du tape-à-l’œil, charriant son lot de bien-pensance beauf.

Depuis déjà longtemps, la nature est une des préoccupations majeures pour les auteurs des littératures de l’imaginaire. Quoi de plus normal lorsque l’on essaie d’imaginer le pire ou le meilleur à venir pour l’être humain. Ainsi pouvons-nous lire Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne comme une métaphore écologique (à souligner d’ailleurs qu’en 1866, Ernest Haeckel fonde l’Ecologie, la science qui étudie la relation des êtres vivants entre eux et avec leur milieu). Il en va de même dans Le Seigneur des Anneaux de Tolkien, la trilogie où la nature est sans doute le personnage principal. 

Malheureusement, l’effet de mode gangrène aussi les mauvais genres. Les éditeurs nous proposent désormais des ouvrages d’écolo-fiction, écrits par des auteurs plus habitués à la littérature dite blanche, et qui s’aventurent, le temps de se gagner quelques biffetons de plus et garder l’aura d’un artiste grand publique in the wind, à réinventer l’eau tiède. Je pense par exemple au dernier livre de Jean-Christophe Rufin dénonçant justement les méfaits des ONG prônant un écologisme outrancier : Le parfum d’Adam. Et la foule, attentive à l’actualité littéraire (enfin… celle de début de 2007 dans ce cas précis), de se pâmer devant une fiction visionnaire ! Évidemment, l’auteur et Flammarion, son éditeur, se refusent à désigner ce roman comme de la fiction, c’est moins vendeur : Le Parfum d’Adam n’est pas un roman d’anticipation, il décrit une réalité bien concrète.

Pour lire un bon roman sur les excès des ONG, je vous recommande justement O.N.G.de Gran Iegor, paru chez P.O.L., à la fois d’une grande drôlerie, d’une finesse et d’un cynisme redoutable, et surtout, d’un style tout de même supérieur à celui que nous propose l’ancien primé du Goncourt.

En ce qui concerne le thème dans les littératures de l’imaginaire, il me semble, sauf manque d’attention ou oubli de ma part, que la production littéraire actuelle est plutôt pauvre (1). A peine une réedition du Monde vert de Brian Aldiss (1962) chez Terre de Brume, et de La forêt d'Iscambe de Christian Charrière (1980) en Points / Fantasy. Ou encore le très bon, paraît-il, Aqua Tm de Jean-Marc Ligny (2006) paru chez Atalante et pour lequel fut décerné les prix Rosny Aisné 2007, Bob Morane 2007, et Julia Verlanger 2007.

Je voudrais tout de même attirer votre attention sur un roman dont absolument personne ne parle. Après avoir fini la lecture de Sunny Park et m’être rendu compte de la qualité de l'ouvrage de Bernard Berrou, ce silence me semble encore plus étourdissant et incompréhensible.

bd893ee9d9e030cec8b936c914fba9c9.jpgDans une sorte d'énorme mégalopole, cent millions d'habitants vivent d'oisiveté morbide, et se rendent jour après jour dans un parc d'attraction étrange, le Sunny Park, ceinturant la cité sur des centaines de kilomètres. Dans cette Sodome et Gomorrhe du futur, personne ne travaille, mais tout le monde vit de peu grâce à l'assistanat d'Etat, les plaisirs du sexe, les nouvelles drogues et les jeux du Sunny Park.

 Alex D. Jestaire brocarde déjà, dans Tourville, le nihilisme ambiant en usant d'une langue déconstruite, djeuns, d'ailleurs très désagréable à lire dès les premières pages, mais qui trouve toute son utilité pour railler la course à cette imperfection si désirée de notre siècle. Berrou quant à lui adopte un style que l'on qualifierait au collège de soutenu, comme pour mieux mettre en exergue ce qui se trame dès maintenant : la perte de la langue et, a fortiori, du langage.

L'auteur met donc en scène le résultat de notre hyper-consumérisme : la perte du langage, l'assistanat, l'éviction du livre et de la littérature comme référence (dans un magnifique chapitre d'ailleurs où Berrou stigmatise la production littéraire actuelle génératrice d'ouvrages éphémères et sensationnalistes), le manque de transcendance, et l'absence de lien entre l'Homme et la Terre.

Alors même que les habitants du mégacentre urbain tentent de vivre leurs plaisirs étriqués tant bien que mal, la forêt pousse et la végétation, petit à petit, submerge la cité.

Ce n’est pas sans rappeler le fukaï ou mer de décomposition dans Nausicaa de la vallée des vents de Hayao Miyzaki, à priori une gigantesque forêt toxique et nocive pour les humains, mais qui est en réalité une réaction permettant de purifier une Terre polluée physiquement et spirituellement par les hommes. Il en va de même dans le Sunny Park, si ce n’est que cette re-purification n’est pas décidée par la nature elle-même, comme un geste de légitime défense.

 

Aïn

 

(1) Je viens d'apercevoir une bibliographie non-exhaustive sur les fictions du mauvais genre traitant des dérèglements climatiques intéressante...

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