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28.11.2007

De la misère dans Neverwhere de Neil Gaiman

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J'ai laissé passer la journée mondiale de la misère (17 octobre 2007), mais j'aurais pu en parler en l'illustrant du texte de Neil Gaiman : Neverwhere. A mon sens, ce roman relève plus de l'urban fantsy que Stardust.

Richard Mayhew vit d'un boulot tranquille dans la City de Londres. Aucune ambition, une existence routinière presque malgrè lui. Aucune combativité, un laisser-aller cynique. Sa future femme gère même son avenir professionnel sans qu'il est à s'en soucier. Pas de prise de risque à prendre. La seule fantaisie que Richard se permet, c'est un petit troll chevelu sur l'ordinateur de son bureau, là où il travaille.

Mais sa vie bascule une nuit, alors que sa fiancée l'emmène de force à une soirée privé qu'elle considère comme importante pour la carrière de son futur mari. Il suffira d'un acte volontaire, un seul, pour que la vie de Richard soit chamboulée. Dans une ruelle sombre de la capitale anglaise, Richard décide  de venir en aide à une jeune fille étendue au sol, ensanglantée. En la ramenant chez lui pour la soigner, contre l'avis de sa fiancée, Richard bascule dans une autre réalité, le Londres d'en-Bas, cet univers qui a fait de la marge son territoire, dans les moindres recoins du Londres d'en-Haut : les égoûts, les galeries du métro, les conduites de canalisation et toutes ces ruelles qui débouchent sur nulle part, les lieux abandonnés... forment un monde dont personne ne soupçonne l'existence. Un envers où vivent hommes et femmes, mais aussi des rats considérés comme des seigneurs. Richard, lâche et couard, apprendra les lois de ce nouveau monde et saura très vite qu'il ne pourra retrouver le Londres d'en-Haut où il ne reste plus aucune trace de lui.

Ce conte moderne est une métaphore de la misère. Dès les premières pages du roman, l'auteur s'arrête sur les clochards et les marginalisés que les londoniens n'aperçoivent même pas. Il fera vivre à son anti-héros ce rejet fort dans le seul lieu commun au Londres d'en-Haut et d'en-Bas : le métro.

 

Neil Gaiman : La fantasy, à mon avis, ce n'est pas tant montrer aux gens d'autres mondes mais leur montrer le leur sous un autre angle, leur faire évaluer, lui donner un sens. Neverwhere traite du passage des illusions vers la réalité, mais aussi de la misère, de ce qu'on fait de son environnement, de la nature et du temps dans les grandes villes.

Aïn

23.11.2007

Muhammad et Moïse

Un homme de religion juive vint voir l'Envoyé de Dieu et lui dit :

- L'un de tes compagnons, ô Abû i-Qâsim, m'a frappé au visage !

- De qui s'agit-il ?

- Un des Ançâr-s !

- Qu'on me l'amène !

L'homme se présenta devant l'Envoyé de Dieu, qui l'interrogea

- Tu l'as vraiment frappé ?

- Je l'ai entendu sur la place du marché prêter serment, disant : J'en jure par celui qui a élu Moïse et l'a préféré à tous dans l'Univers... " Cela m'a mis hors de moi d'entendre cet enfant de félonne contester l'élection l'élection de Muhammad, Dieu le bénisse et lui accorde le salut !

- Non, ne me^préférez pas à Moïse, ni à aucun autre Prophète. Sais-tu que, au Jour dernier, lorsque les hommes seront foudroyés, je serai le premier à sortir de la terre qui se fendra, et je verrai Moïse tenant un des piliers du Trône de Dieu. Je ne saurais dire s'il a été parmi ceux qui ont été foudroyés et qu'il sest réveillé avant moi, ou si Dieu a tenu compte de son foudroiement ici-bas, au mont Sinaï.

 

Hadith rapporté dans les Sahih de Bukhari.

 

Aïn

15.11.2007

L'enfer vert

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Les derniers bilans de nos antennes sur le terrain sont formels. Le cauchemar de la jungle est en train de déferler sur la ville, l'enfer vert pareil à un formidable raz-de-marée auquel rien ne résiste. C'est un retour au carbonifère auquel nous assistons. C'est la renaissance tant attendue de la biodiversité gigantesque, des bactéries primitive, de la symbiose moléculaire, des micro-organismes coopératifs, sources de toutes vies. En ce moment, des milliers de gymnospermes géants percent et soulèvent des immeubles comme des cabanes en carton-pâte. Certaines plantes non lignifiées atteignent déjà plus de cinquante mètres de hauteur. Les ramures et les racines entremêlées se faufilent et pénètrent en conquérants dans les petites anfractuosités, escaladent les murs de vingt mètres de haut, s'engouffrent dans les embrasures, transforment les rues en fleuve de verdure. Elles serpentent dans toutes les canalisations en sous-sol, arrachent les câbles électriques, rompent les conduites d'eau, charrient des milliers de tonnes de vase, de détritus pestilentiels qui envahissent toutes les cavités possibles ; cette vase s’écoule dans les moindres passages et s’amoncelle en énormes bancs contre les structures du combloc. Au fur et à mesure que la forêt avance, elle entraîne avec elle une profusion de vie animale, un cortège de formes organiques dont la croissance ne peut que s’accélérer à la mesure de la végétation qui l’abrite. Aucune digue, aucune douve, aucun explosif, aucun dérivé chimique, aucun mastodonte de la dernière génération ne pourront résister à cette avalanche sylvestre…

Extrait de Sunny Park de Bernard Berrou, édité chez Terre de Brume, 2007.

 

Par la volonté du politique et des médias, les termes écologie, développement durable, réchauffement climatique, bio, énergie propre… sont aujourd’hui à la mode, à la fois dans le domaine publique et privé. Une préoccupation légitime sans aucun doute, mais pourtant si dérangeante lorsque l’on connaît à la fois l’effet creux et dévastateur du tape-à-l’œil, charriant son lot de bien-pensance beauf.

Depuis déjà longtemps, la nature est une des préoccupations majeures pour les auteurs des littératures de l’imaginaire. Quoi de plus normal lorsque l’on essaie d’imaginer le pire ou le meilleur à venir pour l’être humain. Ainsi pouvons-nous lire Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne comme une métaphore écologique (à souligner d’ailleurs qu’en 1866, Ernest Haeckel fonde l’Ecologie, la science qui étudie la relation des êtres vivants entre eux et avec leur milieu). Il en va de même dans Le Seigneur des Anneaux de Tolkien, la trilogie où la nature est sans doute le personnage principal. 

Malheureusement, l’effet de mode gangrène aussi les mauvais genres. Les éditeurs nous proposent désormais des ouvrages d’écolo-fiction, écrits par des auteurs plus habitués à la littérature dite blanche, et qui s’aventurent, le temps de se gagner quelques biffetons de plus et garder l’aura d’un artiste grand publique in the wind, à réinventer l’eau tiède. Je pense par exemple au dernier livre de Jean-Christophe Rufin dénonçant justement les méfaits des ONG prônant un écologisme outrancier : Le parfum d’Adam. Et la foule, attentive à l’actualité littéraire (enfin… celle de début de 2007 dans ce cas précis), de se pâmer devant une fiction visionnaire ! Évidemment, l’auteur et Flammarion, son éditeur, se refusent à désigner ce roman comme de la fiction, c’est moins vendeur : Le Parfum d’Adam n’est pas un roman d’anticipation, il décrit une réalité bien concrète.

Pour lire un bon roman sur les excès des ONG, je vous recommande justement O.N.G.de Gran Iegor, paru chez P.O.L., à la fois d’une grande drôlerie, d’une finesse et d’un cynisme redoutable, et surtout, d’un style tout de même supérieur à celui que nous propose l’ancien primé du Goncourt.

En ce qui concerne le thème dans les littératures de l’imaginaire, il me semble, sauf manque d’attention ou oubli de ma part, que la production littéraire actuelle est plutôt pauvre (1). A peine une réedition du Monde vert de Brian Aldiss (1962) chez Terre de Brume, et de La forêt d'Iscambe de Christian Charrière (1980) en Points / Fantasy. Ou encore le très bon, paraît-il, Aqua Tm de Jean-Marc Ligny (2006) paru chez Atalante et pour lequel fut décerné les prix Rosny Aisné 2007, Bob Morane 2007, et Julia Verlanger 2007.

Je voudrais tout de même attirer votre attention sur un roman dont absolument personne ne parle. Après avoir fini la lecture de Sunny Park et m’être rendu compte de la qualité de l'ouvrage de Bernard Berrou, ce silence me semble encore plus étourdissant et incompréhensible.

bd893ee9d9e030cec8b936c914fba9c9.jpgDans une sorte d'énorme mégalopole, cent millions d'habitants vivent d'oisiveté morbide, et se rendent jour après jour dans un parc d'attraction étrange, le Sunny Park, ceinturant la cité sur des centaines de kilomètres. Dans cette Sodome et Gomorrhe du futur, personne ne travaille, mais tout le monde vit de peu grâce à l'assistanat d'Etat, les plaisirs du sexe, les nouvelles drogues et les jeux du Sunny Park.

 Alex D. Jestaire brocarde déjà, dans Tourville, le nihilisme ambiant en usant d'une langue déconstruite, djeuns, d'ailleurs très désagréable à lire dès les premières pages, mais qui trouve toute son utilité pour railler la course à cette imperfection si désirée de notre siècle. Berrou quant à lui adopte un style que l'on qualifierait au collège de soutenu, comme pour mieux mettre en exergue ce qui se trame dès maintenant : la perte de la langue et, a fortiori, du langage.

L'auteur met donc en scène le résultat de notre hyper-consumérisme : la perte du langage, l'assistanat, l'éviction du livre et de la littérature comme référence (dans un magnifique chapitre d'ailleurs où Berrou stigmatise la production littéraire actuelle génératrice d'ouvrages éphémères et sensationnalistes), le manque de transcendance, et l'absence de lien entre l'Homme et la Terre.

Alors même que les habitants du mégacentre urbain tentent de vivre leurs plaisirs étriqués tant bien que mal, la forêt pousse et la végétation, petit à petit, submerge la cité.

Ce n’est pas sans rappeler le fukaï ou mer de décomposition dans Nausicaa de la vallée des vents de Hayao Miyzaki, à priori une gigantesque forêt toxique et nocive pour les humains, mais qui est en réalité une réaction permettant de purifier une Terre polluée physiquement et spirituellement par les hommes. Il en va de même dans le Sunny Park, si ce n’est que cette re-purification n’est pas décidée par la nature elle-même, comme un geste de légitime défense.

 

Aïn

 

(1) Je viens d'apercevoir une bibliographie non-exhaustive sur les fictions du mauvais genre traitant des dérèglements climatiques intéressante...

11.11.2007

Dis moi ce que tu lis, et je te dirais qui tu es

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L'univers (que d'autres appellent la Bibliothèque) se compose d'un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d'aération bordés par des balustrades très basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs , interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux ; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d'un bibliothécaire normalement constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes. A droite et à gauche du couloir, il y a deux cabinets minuscules. L'un permet de dormir debout ; l'autre de satisfaire les besoins fécaux. A proximité passe l'escalier en colimaçon, qui s'abîme et s'élève à perte de vue. Dans le couloir il y a une glace, qui double fidèlement les apparences. [...] Chacun des murs de chaque hexagone porte cinq étagère ; chaque étagère comprend trente-deux livres, tous de même format ; chaque livre à quatre cent dix pages ; chaque page, quarante lignes, et chaque ligne environ quatre-vingt caractères noirs. Il y a aussi des lettres sur le dos de chaque livre ; ces lettres n'indiquent ni ne préfigurent ce que diront les pages : incohérence qui, je le sais, a parfois paru mystérieuse. [...] Il y a cinq cent ans, le chef d'un hexagone supérieur mit la main sur un livre aussi confus que les autres, mais qui avait deux pages, ou peu s'en faut, de lignes homogènes et vraisemblablement lisibles. Il montra sa trouvaille à un déchiffreur ambulant, qui lui dit qu'elles étaient rédigées en portugais ; d'autres prétendirent que c'était du yiddish. Moins d'un siècle plus tard, l'idiome exacte était établi : il s'agissait d'un dialecticien lituanien du guarani, avec des inflexions d'arabe classique. Le contenu fut également déchiffré : c'étaient des notions d'analyse combinatoire, illustrées par des exemples de variables à répétition constante. Ces exemples permirent à un bibliothécaire de génie de découvrir la loi fondamentale de la Bibliothèque. [...] Les impies affirment que le non-sens est la règle dans la Bibliothèque et que les passages raisonnables, ou seulement de la plus humble cohérence, constituent une exception quasi-miraculeuse. Ils parlent, je le sais, de "cette fiévreuse Bibliothèque dont les hasardeux volumes courent le risque incessant de se muer en d'autres et qui affirment, nient et confondent tout comme une divinité délirante". Ces paroles, qui non seulement dénoncent le désordre mais encore l'illustrent, prouvent notoirement un goût détestable et une ignorance sans remède. En effet, la Bibliothèque comporte toutes les structures verbales, toutes les variations que permettent les vingt-cinq symboles orthographiques, mais point un seul non-sens absolu. [...] Parler, c'est tomber dans la tautologie. Cette inutile et prolixe épître que j'écris existe déjà dans l'un des trente volumes des cinq étagères de l'un des innombrables hexagones - et sa réfutation aussi. (Un nombre "n" de langages possible se sert du même vocabulaire ; dans tel ou tel lexique, le symbole "Bibliothèque" recevra la définition correcte "système universel et permanent de galeries hexagonales", mais "Bibliothèque" signifiera "pain" ou "pyramide", ou tout autre chose, les sept mots de la définition ayant un autre sens). Toi qui le lis, es-tu sûr de comprendre ma langue ?

Extrait de La Bibliothèque de Babel de Jorge Luis Borges. 

 

Et pourquoi pas créer une bibliothèque en ligne ? Enfin MA bibliothèque ?

Ho, elle ne servirait à rien en tant que telle, puisque vous ne pourrez consultez mes livres. Mais elle vous permettra de savoir qui je suis, selon l'adage populaire qui sert de titre à cette note. ( J'en conviens, catalogue serait un mot plus adapté, mais bibliothèque est un terme tellement plus romantique. Alors, chuuut !)

Une bien mauvaise bibliothèque qui correspondrait bien au trois-quart des critères de la meilleure des mauvaises bibliothèques selon Umberto Eco dans son De Bibliotheca, soit le pire des mauvaises bibliothèques : vous me suivez ?

Quoi...? Et j'alimenterai cette bibliothèque (quasi) quotidiennement ? Non, pas de fausses promesses.

...

Bon, on va tenter le coup, mais on est pas sûr d'assurer !

Donc, à la lecture de cette conférence prononcée par l'éminent professeur italien, comme l'indique une page liminaire, le 10 mars 1981 pour célébrer le 25éme anniversaire de l'installation de la bibliothèque communale de Milan dans le Palais Sormani, je me rends compte que je suis à la fois loin de mes idéaux, et finalement, aussi paradoxal cela soit-il, en plein dedans. Ma petite bibliothèque municipale est à des années de ces lieux sacrés dont je rêvais jadis, immenses, poussiéreux, aux étagères remplies de livres rares, inestimables, et dont la somme permettrait sans doute d'expliquer le monde.

Pouah ! Chimères ! Je ne sais si je travaillerais un jour dans ce genre d'endroit.

Et pourtant, dans ma petite BM, j'ai appris à apprécier une proximité simple avec le lecteur populaire. Cette espèce de fibre qui a germé sans que je m'en rende compte (Bon sang ! Ca germe une fibre ?) et qui me fait dire que le service public est important, et que fichtre, c'est en moi. C'est cela, devenir fonctionnaire ?

Bien sûr, justement, il y a les vicissitudes quotidiennes et terriblement lourdes dues uniquement à un rapport impossible entre corps de métier, politiciens et administrations maladroites et poussives. L'autre problème étant que n'importe qui avec un peu de chance et en ayant l'habitude de passer les concours, peut réussir l'écrit et l'oral et obtenir un poste sans même apprécier ouvrir un livre, et sans même connaître le métier. Je m'entretenais d'ailleurs il y a peu de cela avec un distingué confrère, Tony Faragasso, de toutes ces inadéquations qui lui l'attristent, et qui moi me minent profondément.

Qu'importe ! Lorsque la bonne humeur est là, je me dis souvent que tout reste à faire (surtout dans le Vaucluse où le domaine de la lecture publique est très pauvre... enfin, le domaine de la culture, tout court) ici, et que c'est un sacré défi d'alimenter la bibliothèque à la fois d'ouvrages grand public, de livres classiques d'une (vraie) bibliothèque idéale et de livres-surprises, ceux qui ne devront leur succès qu'au bouche à oreille et à leur qualité intrinsèque. Je me sens alors pousser des ailes, prêt à voler, quand même au fond de moi (C'est le quart d'heure lyrique) résonne cette folie utopique de L'UNESCO reprise par Eco : La bibliothèque... doit être d'accès facile et ses portes doivent être largement ouvertes à tous les membres de la communauté qui pourront l'utiliser librement sans distinction de race, de couleur, de nationalité, de sexe, d'âge, de religion, de langue, d'Etat civil et de niveau culturel.

Bah mince alors !

Ce qui m'inquiète dorénavant, c'est le manque d'intérêt pour la lecture d'une part : une maladie de notre siècle. De nombreux potentiels lecteurs ne s'inscrivent pas parce que nous leur donnons pas la possibilité d'emprunter d'autres supports : DVD, CD. D'autre part, nombreux sont ceux qui n'ont pas l'amour de chercher de manière aventureuse les livres au hasard des rayons. Quoique aujourd'hui j'ai vu une dame d'un certain âge au sourire savoureux, flâner avec gourmandise dans la bibliothèque, et fouiller avec une malice enfantine afin de dénicher un petit trésor de lecture. Mais c'est une exception. La grande majorité des lecteurs sont accaparés par l'effet nouveauté, et ne veulent lire que cela. Se jeter sur une table de livre frais est leur unique préoccupation. Par contre, s'aventurer dans les pièces sombres de la BM, au milieu des étagères aux bouquins bien rangés, c'est impossible. C'est comme faire un pas vers la mort. C'est vieux, donc bon à jeter. Et nous sommes dans le vent, nous voulons donc du produit neuf.

Enfin, dernier sujet d'inquiétude, et non des moindre, le bibliothécaire se doit d'éduquer le lecteur. Il est un médiateur indispensable. Je reprends les termes pertinents d'Umberto Eco : Je crois que plus la bibliothèque tendra à devenir à la mesure de l'homme, et pour ce faire à la mesure de la machine, du photocopieur au lecteur microfiches, plus l'école, les responsables culturels municipaux, etc... devront éduquer les jeunes et les adultes à l'utilisation de la bibliothèque. Il s'agit d'un art parfois subtil ; il ne suffit pas parfois que le professeur ou l'instituteur dise en classe : "pour cette recherche, allez vous documenter à la bibliothèque". Il faut apprendre aux enfants comment on se sert d'une bibliothèque, comment on utilise un lecteur de microfiches, un catalogue, comment on se bat avec les responsables de la bibliothèque. Je voudrais dire qu'à la limite, si la bibliothèque ne devait pas être potentiellement ouverte à tous, il faudrait instituer, comme pour le permis de conduire, des cours, des cours pour apprendre à respecter le livre, à le consulter. 

Et encore, il ne s'agit là que des termes d'une conférence de 1981. Aujourd'hui, tout est informatisé. Le lecteur peut se renseigner auprès d'un ordinateur préprogrammé sur un OPAC à sa destination. Mais qui va lui apprendre à s'en servir ? Ceux qui, comme certains de mes collègues de plus en plus nombreux (en tout cas dans le PACA), se moquent de cataloguer selon les normes AFNOR, ne vouent aucun intérêt à utiliser correctement RAMEAU, considèrent les techniciens de la BNF comme des malades du cerveau, n'entendent rien à une politique d'acquisition, détestent être déranger à la banque de prêt, posent des congés maladies pour ne pas ranger les livres, ne savent pas de quelle nationalité est André Brink, pensent que l'Apologie de la République (sic) est un livre de Socrate (véridique)...? Dire que les services de formation proposent autant de stages techniques que de stages du genre : gérer votre stress, gérer une équipe difficile, gérer les relations avec les élus...

Finalement, le point précédent n'était pas le dernier sujet. Mais je vous assure, encore un peu de patience, c'est presque fini.

Une bibliothèque municipale n'a pas vocation de conserver les livres. elle doit les prêter. Comme le souligne encore une fois Umberto Eco avec pertinence, la bibliothèque s'expose ainsi à la détérioration, à la perte, au vol... Et bien oui, il faut prendre ce risque.

Je me rappelle d'une situation cocasse. Un jeune homme au type indien, avec un sac à doc de campeur, débarque à la bibliothèque. Il parle en anglais. Il a de la chance, il tombe sur moi, le seul anglophone de l'équipe. Il me demande où sont les toilettes, il a besoin de se laver les mains. Je lui indique le chemin. Peu après, il revient me voir, et se met à me raconter son périple : départ d'Angleterre, galères, nuits à la belle étoile, repas manqués... Un gars plutôt sympathique. Il demanda où il pourrait trouver un endroit tranquille pour dormir, et je lui indiquais un hôtel tout proche, ce qui le fit rire. Puis je lui montrais, comme il le désirait, le rayon des livres unilingues.Je le laissais et retournais à ma banque de prêt. Vingt minutes plus tard, le jeune me salua et voulut partir. Mais en passant au portique de sécurité, l'alarme se mit à sonner. Nos regards se croisèrent. Je lui dis qu'il pouvait sortir, le portillon sonnant de manière aléatoire, ce qui est vrai. Après une rapide recherche, je compris qu'il avait dérobé un exemplaire d'un roman de Dos Passos en langue d'origine. Un livre qui ne sortait jamais. J'avoue, même si ce n'est pas bien, que je suis content que ce bouquin est pu prendre l'air. La dernière fois qu'il fut emprunté, c'était il y a sept ans.  

Aïn

 

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