14.05.2009

Fès l'Andalouse

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La pluie fraîche et drue qui s’était abattue sur Séville donnait une couleur éclatante à la flore agencée des jardins de l’Alcazar de los Reyes. Il fallut s’asseoir sur un banc pour ne pas défaillir. Défaillir avec le sourire. Le soleil revenu, l’eau qui désormais s’évaporait, emportait avec elle les fragrances exsudant des citronniers et des orangers en fleur, des jasmins et des roses rouges et jaunes. Un tourbillon d’odeur entêtant. Rajoutant à ce malaise de bienheureux, un ébahissement d’enfant devant la beauté du lieu, et cette reconnaissance éternelle que nous devons aux espagnols d’avoir conserver les vestiges d’un passé arabe.
De ce périple en Andalousie, un mois d’avril d’une année déjà trop lointaine, je garde ce sentiment d’émerveillement continuel. Les andalous ont du rire en me voyant sans cesse bouche bée. Quelle fierté ils doivent tirer d’appartenir à ce peuple riche de son histoire et de sa culture ! Et quel respect j’ai pour ces gens qui assument ce qu’ils sont.
Pèlerinage sacré sur les bords du Guadalquivir, les maisons de Maimon ou d’Ibn Arabi et la Mezquita de Cordoue, ville où Roger Garaudy a laissé, à mon plus grand étonnement, une trace forte. L’Alhambra bien sûr à Grenade, et l’Albaicin blanc et gitan. Les stucs, les arabesques, les calligraphies, les frises et les zelliges. La majesté des paysages de la Sierra Nevada. Cette chance aussi d’avoir vécu ces moments de grande ferveur que représentent dans toute l’Espagne, mais surtout dans ce Sud profond, les processions de la Semana Santa. Rarement je n’ai été autant touché dans ce que j’ai de plus intime, mon cœur, par la foi sincère de chrétiens. Si j’étais catholique, j’aurais aimé vivre sur la terre qui a vu naître Sénèque, Ibn Rushd, Velasquez, Garcia Lorca, Camaron de la Isla, Picasso et Antonio Banderas.
Sans avoir visité la région, j’éprouvais déjà une sorte de nostalgie. Quelque chose comme le bruissement que provoque dans notre for intérieur la pensée d’un rêve impossible. C’est ridicule n’est-ce pas. L’Espagne n’est pas très éloignée de la Provence et s’y rendre est certainement très facile. Je craignais tout simplement d’être déçu par une Andalousie qui, bien sûr, n’existait que grâce à mes lectures et mon imagination. Un simple fantasme dont on se demande s’il faut l'assouvir. Une fois sur place, je ne fus pas déçu. La magie opérait.
Déjà dans le train du retour pour Avignon, je ressentis une véritable mélancolie. Cette fois-ci concrète. Je finissais le livre emporté lors du voyage, et le Don Quichotte de Cervantès prenait tout son ampleur. Je tentais d’apprendre l’espagnol, aventure de courte durée. Hélas, la musique, les films, les bouquins, les photos, internet… Rien n’y fit. Quelque chose me manquait, tout simplement, comme une personne que l’on aime peut nous manquer. Une légère douleur lancinante et si profondément intense, quotidienne. Dès lors s’empare de nous le sentiment que nous ne sommes pas à notre place et que nous perdons notre temps.

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Quelques temps passèrent et, un mois de février, sur une felouque zigzagant dans les eaux tranquilles du Nil, je goûtais à la voluptueuse ambiance d’un pays à la fois africain et pourtant si moyen-oriental. Loin de moi la volonté d’ignorer les malheurs de ce pays, la misère, la dictature officieuse, les relents fanatiques. Malgré cela, il m’est impossible de ne pas vous raconter les sourires, les mains serrées chaleureusement, Gurna et la Vallée des Rois, l’inévitable Karnak, Philae bien sûr et autre Kom Ombo. Et puis le karkade, le café à la cardamome, les fruits, les plats de fèves partagés avec Ali et Mohammed, les pains cuits dans le sable, et la vision inouï, dès le lever du soleil, de majestueux bédouins priant dans l’immensité du Désert Blanc. Une grande semaine partagée avec des amis devenus chers à mon cœur. Et un pays, une fois quitté, qui rajoute encore à ce manque d’Orient lorsque je suis de retour chez moi.

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Il y a peu, à la mi-novembre exactement, profitant de l’ouverture de l’espace aérien, je m’envolais vers Fès. Satisfait d'avoir dépensé si peu d’argent pour le billet d’avion, je comptais m’offrir, en bon touriste européen, une somptueuse chambre dans un Riyad enchanteur de la fameuse Medina. Malheureusement, c’était toujours trop cher pour moi. Malheureusement ou heureusement, car cela m’obligea à chercher et encore chercher, de France, un logement agréable et traditionnel. Avec un peu de chance et beaucoup d’abnégation, je trouvais mon bonheur dans un petit bled à 30 km de Fès, à Séfrou exactement. Un français, professeur de sport à Mekhnès, nous a accueilli dans son délicieux dar berbéro-juif qu’il finit de retaper, tout doucement. J’étais ravi de me trouver dans un village au pied du Moyen-Atlas, résidant qui plus dans cette petite Medina extrêmement vivante, où les Sefraouis s’activent du lever du jour jusqu’à tard le soir. A 22 heures encore, il m’arrivait de sortir avec l’envie de me perdre dans ces petites rues, au milieu d’étals impressionnants de légumes, de fruits, de viandes...

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En Andalousie me manquait juste le style de vie de ce fameux âge d’or, et surtout la langue arabe. Et bien à Séfrou, et encore plus à Fès, je fus servis. Rien d’étonnant à retrouver cette ambiance dans la troisième plus grande ville du Maroc, puisque la plupart des derniers andalous se sont réfugiés dans cette région, et ce jusqu’à Tlemcen.
Quelle Medina ! Quasiment inchangée depuis le XIIème siècle et certes importunée par quelques touristes à grands sabots, mais il est très aisé de se perdre dans les venelles exotiques, une fois les deux artères principales délaissées. Les mosquées bien sûr, les Riyads perdus évidemment, les madrassas, et encore les stucs, les frises, les zelliges, les moucharabiehs, les fondouks, les ânes et les mulets, les gentils commerçants qui ne cessent d’accoster, les petites portes et celles majestueuses, et tous ses artisans qui travaillent d’arrache-pied. A regarder les minarets et les auvents en bois, la Mosquée Quaraouiyine et toutes les autres, je ne cessais de me dire que les anciens étaient tout de même très fort. Quelle ne fut pas ma surprise de voir, dans certains souks, de jeunes apprentis travailler le bois, comme à l’époque.
Encore une fois, il ne s’agit pas d'ignorer la pauvreté des marocains, la corruption ahurissante, l’hypocrisie quant à l’alcool et même au kif dans un pays gouverné par un descendant du Prophète, sans doute l’un des hommes les plus riches au monde. Mais cependant, il y a la douceur, la gentillesse, les sourires, la vie, les odeurs, les lieux, jusqu’à l’air que l'on respire. Et puis les taxis fous à sept dans une Mercédès des années 80, les milwis, les thés à la menthe, le sebsi, les keftas, les 504, les gandouras, les femmes souveraines, les mandarines, les veillées, l’appel à la prière, les balades dans la campagne, dans les souks berbères, à 1000 m d’ altitude…
Naturellement, à l’exception faite des traces de modernité, Fès doit sans doute ressembler à ce qu’était Cordoue à une certaine époque, et rien qu’en écrivant cela, je me sens redevenir nostalgique.
Cependant je le sais, il est certain qu’entre cette ville et moi, il va se passer encore pas mal de choses.

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Aïn

Commentaires

Bonsoir Chekib,
je me rappelle de notre discussion devant un très bon repas, à l'époque où tu m'avais invitée à ta bibliothèque à côté d'Avignon. Tu me parlais de Fès déjà. Ce texte est très joli, comme la dernière photo.

Alors ce livre ? Et tu as lu "Dessous, c'est l'enfer' ? Je te l'envoie en SP, ou bien si tu es à Paris, fais moi signe...

A bientôt.

Claire Castillon.

Ecrit par : Claire Castillon | 22.11.2009

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