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14.05.2009

Mon usage du monde

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Nicolas Bouvier et Thierry Vernet

A l’époque où j'étais étudiant, je passais beaucoup de temps avec un ami malien. Lors de nos soirées solitaires dans la tristesse de son logement universitaire, nous rêvions sans cesse de voyages. Je l'enviais sans qu'il me comprenne. Ne se rendait-il pas compte qu'il était venu vivre son aventure en Provence, loin de son Afrique natale ? En buvant l'Ayran dont nous raffolions, ce lait caillé et salé à la mode turque, il me suggéra un proverbe de son pays : Si tu n'as pas les moyens de voyager, alors lit. A la bonne heure ! Je lui fis comprendre que je ne l'avais pas attendu pour m'évader à travers les livres.
Comme dirait Mona Chollet, la réalité est une tyrannie. Elle exige une norme, celle de la société, et rend les rêves déraisonnables. Mais il y a peu, étouffé par ce quotidien répétitif ne laissant aucun espoir aux songeries de se réaliser, asphyxié par cette pression d'un monde où il ne faut que travailler ou au moins avoir un projet professionnel, sinon nous ne signifions rien, du moins tout bon à être un marginal, la décision a été prise de partir. Partir en voyage. Pas un simple voyage bien sûr, encadré dans une ou deux petites semaines de congés, simple petite bouée de sauvetage nécessaire pour avaler un bol d’air décisif et retourner sacrifier sa vie à une machine oppressante aux rouages huilés par le simple résultat pour le profit, tout cela en attendant une retraite minable dont je ne pourrais sans doute même pas profiter. Non, la décision a été prise de partir et de risquer son existence, de la mettre en danger loin du confort ouaté et soporifique dans lequel nous nous installons. Voir l’univers, sonder le silence de longues marches dans de grandes étendues, rencontrer l’autre pour finalement se trouver soi. L’enjeu est là. Se trouver pour se définir par rapport au monde, et enfin se révéler. Je me prépare donc à parcourir les espaces pour reconquérir mon propre Orient. Quitter Avignon et l’extrême occident du continent européen et m’en aller jusqu’à rejoindre la mer à l’extrême orient du continent asiatique. Voir lentement changer les paysages, les visages, les traditions, sans le côté abrupt du voyage en avion. Huit à douze mois seront nécessaires. Peut-être plus, pas moins j’espère. A l’inverse de ce que sous-entend le proverbe de mon ami malien, il ne s’agit pas tant de moyens financiers que d’une volonté, d’une décision. Il sera alors tant de se laisser construire par le voyage.

L’itinéraire suivi est réfléchi dans ses grandes lignes, quoique, une fois arrivé en Inde, des questions de choix affectifs se posent. Pour l’instant, il s’agit de battre le fer pendant qu’il est encore chaud, de soutenir ce rêve que l’on veut absolument concrétiser par des appuis salvateurs. En l’occurrence, je me suis jeté sur quelques récits de voyages. Et le premier d’entre eux n’est autre que le désormais classique témoignage de Nicolas Bouvier et de Thierry Vernet : L'usage du monde.

1953, sans doute une autre époque, mais l’esprit reste le même, une aventure bohême qui me conforte dans mon choix dès ses premières lignes. C’est qu’il est difficile de garder cet objectif en vue quand tout autour de soi vous oblige à penser que c’est une folie, voire un enfantillage.

C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat-ventre sur les tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui vous y attendent…Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sait nommer ce qui vous pousse. Quelque chose grandit en vous et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon.

Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais c'est bientôt le voyage qui vous fait, ou vous défait.

Suivre le périple des deux pèlerins est une véritable friandise. L’écriture du célèbre Bouvier est typiquement suisse, à la fois méticuleuse, quasi-mystique et savoureuse. L’auteur nous emmène à sa suite, alors qu’il a vingt trois ans, dans une traversée des Balkans, de la Turquie, de l’Afghanistan, l’Iran et ce jusqu’aux portes de l’Inde, là où se sépareront les deux compères. Le tourisme de masse n’ayant pas encore causé les dégâts que l’on connaît, les compagnons ne rencontreront que des gens du peuple, du terroir dirait-on. Utilisant une Fiat 500 Topolino pour se déplacer, ils gagnent leur pain en usant de leurs talents. Nicolas Bouvier propose tour à tour quelques articles à des journaux locaux, la langue française étant à l’époque particulièrement appréciée, et des cours de français à quelques classes. Thierry Vernet qui deviendra l’artiste que l’on connaît, vend les tableaux qu’il peint au fur et à mesure. L’usage du monde n’est certainement pas un guide touristique, non plus un manuel pratique du bon globbe-trotter, mais une approche littéraire du voyage qui permet de dégager avec subtilité l’inestimable effet des dons d’une telle pérégrination. Cette suavité que sécrète l’écriture de Nicolas Bouvier me met l’eau à la bouche et me donne la force d’avancer dans ce projet qui est mien pour les quelques mois décisifs à venir.

 

Thierry Vernet. Travnik, Bosnie, le 4 juillet.

Ce matin, soleil éclatant, chaleur ; je suis monté dessiner dans les collines. Marguerites, blés frais, calmes ombrages. Au retour, croisé un paysan monté sur un poney. Il en descend et me roule une cigarette qu'on fume accroupis au bord du chemin. Avec mes quelques mots de serbe je parviens à comprendre qu'il ramène des pains chez lui, qu'il a dépensé mille dinars pour aller trouver une fille qui a de gros bras et de gros seins, qu'il a cinq enfants et trois vaches, qu'il faut se méfier de foudre qui a tué sept personnes l'an dernier.

Ensuite je suis allé au marché. C'est le jour : des sacs faits avec la peau entière d'une chèvre, des faucilles à vous donner envie d'abattre des hectares de seigle, des peaux de renard, des paprikas, des sifflets, des godasses, du fromage, des bijoux de fer-blanc, ds tamis de jonc encore vert auquel des moustachus mettent la dernière main, et régnant sur tout cela, la galerie des unijambistes, des manchots, des trachomeux, des trembleurs et des béquillards.

Ce soir, été boire un coup sur les acacias pour écouter les Tziganes qui se surpassaient. Sur le chemin du retour, j'ai acheté une grosse pâte d'amande, rose et huileuse. L'Orient quoi !

Aïn

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