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08.02.2008
Mon usage du monde

A l’époque où j'étais étudiant, je passais beaucoup de temps avec un ami malien. Lors de nos soirées solitaires dans la tristesse de son logement universitaire, nous rêvions sans cesse de voyages. Je l'enviais sans qu'il me comprenne. Ne se rendait-il pas compte qu'il était venu vivre son aventure en Provence, loin de son Afrique natale ? En buvant l'Ayran dont nous raffolions, ce lait caillé et salé à la mode turque, il me suggéra un proverbe de son pays : Si tu n'as pas les moyens de voyager, alors lit. A la bonne heure ! Je lui fis comprendre que je ne l'avais pas attendu pour m'évader à travers les livres.
Comme dirait Mona Chollet, la réalité est une tyrannie. Elle exige une norme, celle de la société, et rend les rêves déraisonnables. Mais il y a peu, étouffé par ce quotidien répétitif ne laissant aucun espoir aux songeries de se réaliser, asphyxié par cette pression d'un monde où il ne faut que travailler ou au moins avoir un projet professionnel, sinon nous ne signifions rien, du moins tout bon à être un marginal, la décision a été prise de partir. Partir en voyage. Pas un simple voyage bien sûr, encadré dans une ou deux petites semaines de congés, simple petite bouée de sauvetage nécessaire pour avaler un bol d’air décisif et retourner sacrifier sa vie à une machine oppressante aux rouages huilés par le simple résultat pour le profit, tout cela en attendant une retraite minable dont je ne pourrais sans doute même pas profiter. Non, la décision a été prise de partir et de risquer son existence, de la mettre en danger loin du confort ouaté et soporifique dans lequel nous nous installons. Voir l’univers, sonder le silence de longues marches dans de grandes étendues, rencontrer l’autre pour finalement se trouver soi. L’enjeu est là. Se trouver pour se définir par rapport au monde, et enfin se révéler. Je me prépare donc à parcourir les espaces pour reconquérir mon propre Orient. Quitter Avignon et l’extrême occident du continent européen et m’en aller jusqu’à rejoindre la mer à l’extrême orient du continent asiatique. Voir lentement changer les paysages, les visages, les traditions, sans le côté abrupt du voyage en avion. Huit à douze mois seront nécessaires. Peut-être plus, pas moins j’espère. A l’inverse de ce que sous-entend le proverbe de mon ami malien, il ne s’agit pas tant de moyens financiers que d’une volonté, d’une décision. Il sera alors tant de se laisser construire par le voyage.
L’itinéraire suivi est réfléchi dans ses grandes lignes, quoique, une fois arrivé en Inde, des questions de choix affectifs se posent. Pour l’instant, il s’agit de battre le fer pendant qu’il est encore chaud, de soutenir ce rêve que l’on veut absolument concrétiser par des appuis salvateurs. En l’occurrence, je me suis jeté sur quelques récits de voyages. Et le premier d’entre eux n’est autre que le désormais classique témoignage de Nicolas Bouvier et de Thierry Vernet : L'usage du monde. 1953, sans doute une autre époque, mais l’esprit reste le même, une aventure bohême qui me conforte dans mon choix dès ses premières lignes. C’est qu’il est difficile de garder cet objectif en vue quand tout autour de soi vous oblige à penser que c’est une folie, voire un enfantillage.
C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat-ventre sur les tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui vous y attendent…Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sait nommer ce qui vous pousse. Quelque chose grandit en vous et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon.
Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais c'est bientôt le voyage qui vous fait, ou vous défait.
Suivre le périple des deux pèlerins est une véritable friandise. L’écriture du célèbre Bouvier est typiquement suisse, à la fois méticuleuse, quasi-mystique et savoureuse. L’auteur nous emmène à sa suite, alors qu’il a vingt trois ans, dans une traversée des Balkans, de la Turquie, de l’Afghanistan, l’Iran et ce jusqu’aux portes de l’Inde, là où se sépareront les deux compères. Le tourisme de masse n’ayant pas encore causé les dégâts que l’on connaît, les compagnons ne rencontreront que des gens du peuple, du terroir dirait-on. Utilisant une Fiat 500 Topolino pour se déplacer, ils gagnent leur pain en usant de leurs talents. Nicolas Bouvier propose tour à tour quelques articles à des journaux locaux, la langue française étant à l’époque particulièrement appréciée, et des cours de français à quelques classes. Thierry Vernet qui deviendra l’artiste que l’on connaît, vend les tableaux qu’il peint au fur et à mesure. L’usage du monde n’est certainement pas un guide touristique, non plus un manuel pratique du bon globbe-trotter, mais une approche littéraire du voyage qui permet de dégager avec subtilité l’inestimable effet des dons d’une telle pérégrination. Cette suavité que sécrète l’écriture de Nicolas Bouvier me met l’eau à la bouche et me donne la force d’avancer dans ce projet qui est mien pour les quelques mois décisifs à venir.
Thierry Vernet. Travnik, Bosnie, le 4 juillet.
Ce matin, soleil éclatant, chaleur ; je suis monté dessiner dans les collines. Marguerites, blés frais, calmes ombrages. Au retour, croisé un paysan monté sur un poney. Il en descend et me roule une cigarette qu'on fume accroupis au bord du chemin. Avec mes quelques mots de serbe je parviens à comprendre qu'il ramène des pains chez lui, qu'il a dépensé mille dinars pour aller trouver une fille qui a de gros bras et de gros seins, qu'il a cinq enfants et trois vaches, qu'il faut se méfier de foudre qui a tué sept personnes l'an dernier.
Ensuite je suis allé au marché. C'est le jour : des sacs faits avec la peau entière d'une chèvre, des faucilles à vous donner envie d'abattre des hectares de seigle, des peaux de renard, des paprikas, des sifflets, des godasses, du fromage, des bijoux de fer-blanc, ds tamis de jonc encore vert auquel des moustachus mettent la dernière main, et régnant sur tout cela, la galerie des unijambistes, des manchots, des trachomeux, des trembleurs et des béquillards.
Ce soir, été boire un coup sur les acacias pour écouter les Tziganes qui se surpassaient. Sur le chemin du retour, j'ai acheté une grosse pâte d'amande, rose et huileuse. L'Orient quoi !
Aïn
19:15 Publié dans lecture au jour le jour | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : Nicolas Bouvier, Thierry Vernet, L'usage du monde, Voyages, Orient





Commentaires
Je vais chercher "l'usage du monde". Et à défaut de t'accompagner, j'espère vraiment pouvoir lire tes récits de voyage.
J'admire ta volonté, je manque désespéremment de courage pour t'imiter. A croire que si l'envie est bien là, elle n'a pas encore suffisamment grandi pour détacher les amares.
Je te l'ai déjà dit mais j'aime ta façon de raconter, tu donnes vraiment envie de te suivre. Merci, frère de pavés (j'aime bien cette expression ;-) )
Ecrit par : M. | 09.02.2008
Merci de tes compliments. Mais je fais encore trop de fautes de frappes ;)
Et je me rend compte que j'ai du mal, au niveau stylistique, à prendre du recul avec l'écran. Je préfère vraiment le papier.
Tu sais, pour décider ce genre d'expérience, il suffit juste d'un déclic. Et quand ça vient, faut plus le lâcher. Ca viendra.
Quand à raconter mon voyage via le blog, je ne pense pas que ça se fera. Même si je ne suis pas contre la technologie pour voyager (je me demande si je vais prendre un GPS par exemple, plutôt que des cartes), j'ai tout de même du mal à prendre des photos et tenir à jour la publication de mes futures aventures. Déjà qu'en étant sédentaire, j'ai du mal, alors en étant nomade.
Si tu lis le bouquin, soeur de pavés, tu me diras ce que tu en penses.
Ecrit par : Aïn | 09.02.2008
Je le lirai. Et je te dirai ce que j'en pense, bien sûr.
Dis nous quand tu pars, et raconte nous tout à ton retour, si tu reviens un jour...
Moi aussi je préfère le papier, d'ailleurs, si au lieu du blog tu as envie d'écrire des lettres pendant ton voyage, je peux te laisser mon adresse... ;-)
Ecrit par : M. | 09.02.2008
Des lettres... Pourquoi pas !
Ecrit par : Aïn | 09.02.2008
Ta décision est osée et courageuse. Tout laisser derrière soi, pour se retrouver avec un bâton de pélerin, le nez au vent, avec humilité et dans le dénuement est un acte louable. Quand on est jeune, on veut aller au bout de ses rêves (et on en a). Et puis on est en rebellion contre le système (là il y a de quoi), contre tout et surtout contre cette normalité ui nous impose des règles et nous empêche d' être libres. Je souhaite que dans ta quête d'absolu et dans la diversité de tes rencontres, ta soif de reconnaissance pour des valeurs vierges de tout profit (fric, égocentrisme etc...) soit abreuvée.
Ce grand départ est pour quand ? Je suppose que ton blog sera fermé. Dommage, je me ressourçais dans ton érudition par rapport à ta culture intellectuelle due, cela se sent et on le sait, à une grande pratique de lecture mais aussi, dans tes récits concernant ta famille et les coutumes liées à votre mode de vie. Ton blog c'est comme un livre on y vient pour découvrir un récit fait de mots simples et justes dans un phrasé chargé d'émotion et de tendresse (je pense à la grand mère) ou des mots un peu plus virulents qui cherchent à convaincre ou formuler une opinion quand un message est à faire passer. On te dira peut être que je suis avare de compliments mais là je voulais te dire combien à travers ce blog, je découvre un garçon charmant, respectueux des autres. BRAVO !
Ecrit par : Mère mi | 09.02.2008
Je te prends au mot. Tu partiras avec mon adresse dans la poche, et j'attendrai tes lettres. Je pourrais même les publier...en voilà une idée ! ;-)
Ecrit par : M. | 09.02.2008
M.,des lettres, pourquoi pas. Si je te les envoie, elles n'appartiendront qu'à toi. Tu en feras ce que tu veux.
Mere mi, avec tous ces compliments, je ne sais plus où me mettre. J'ai l'air malin maintenant. Voilà je casse un verre tellement je suis gêné. Rhâââ...
Bon, où en étais-je ?
Juste dire que je ne laisse rien derrière moi. Je vais faire en sorte en tout cas. Ce voyage ne sera pas une fuite, puisque je compte bien revenir. Sauf si je décide, et je me connais hein, de me laisser embarquer dans un délire soufi à Damas, me plaire à méditer dans le bleu des mosquées majestueuses.
Le blog sera sans doute fermé. Mais il y a encore le temps. J'ai, comme je disais plus tôt, un tas de choses à régler. Je veux pas partir comme un voleur. Beaucoup de préparatifs et de la réflexion aussi. Et des fonds à collecter, ce que je suis entrain de faire et je continuerai à faire. Disons que d'ici un an et demi, je pars. Et je pense, en tout cas je le sens vraiment, que le temps que je laisse avant ce départ ne sera pas un obstacle, bien au contrairen sauf en cas de force majeur.
Vous aurez donc, chère Mère mi, l'occasion de me complimenter pendant encore quelque temps.
Ecrit par : Aïn | 11.02.2008
Je souris … souvenir de conversations avec toi à ce sujet. Je note le livre à lire et dont tu m’as parlé. Hier, à la terrasse d’un café, je partageais avec un autre, poussé par le vent de la liberté, lui aussi, des envies de voyages. Je partirai peut-être quelques mois après toi, mais je partirai aussi, c’est sûr. Le savoir me permet de m’évader déjà. Pour l’heure, je prépare un voyage à Istanbul et m’imagine déjà enfoncée dans des coussins moelleux, rêvassant sur des accents de musique soufie et parfumée de l’odeur d’un narguilé à la pomme.
Ecrit par : Fiso | 11.02.2008
Je suis sûr que tu partiras. Dès que tu n'en pourras plus de ta vie parisienne. J'ai hâte de voir Fiso pêter un câble et se décider à écumer les routes !
Ecrit par : Aïn | 11.02.2008
beau projet... tu pars seul ?
Ecrit par : dinou | 20.02.2008
beau projet... tu pars seul ?
Ecrit par : dinou | 20.02.2008
Même lorsque l'on est accompagné, on voyage toujours seul.
Ecrit par : Aïn | 21.02.2008
C'est drôle, moi j'aurais dit "même lorsque l'on voyage seul, on est toujours accompagné"
Ecrit par : M. | 21.02.2008
"Même lorsque l'on voyage seul, on est toujours accompagné".
Oui ! Par les souvenirs, les amitiés, et surtout les vieux fantômes.
C'est ce que je cherche, entre autres, dans ce voyage. Ces moments de solitude parmi le monde, l'immense horizon comme reflet de soi-même, et pouvoir se confronter sans possibilité de tricher, de fuir.
J'ai eu la chance de marcher dans le désert, avec des amis. Ce fut à la fois riche, douleureux, salvateur, et terriblement personnel. Une marche accompagnée, mais un voyage intérieur par définition intime. Nous en étions tous là ! Même le soir, sous la majesté de la voûte celeste, l'introspection était de mise. J'ai soif de ces moments.
Ecrit par : Aïn | 23.02.2008
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