21.05.2010

Tous les jours l'Aïd : Abdelkrim Dali

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Le réveil est presque douloureux. Couché à plat ventre sur un tapis confortable, je remarque que plus personne n’est dans la pièce. Je me retourne. Le tee-shirt colle à ma peau à cause de la transpiration. Au-dessus de ma tête, je regarde le tableau où figure les sultans enterrés non loin de là, à Aïn el Houts. J’entends dehors les cris des enfants et même les bip-bip d'un mariage simulé. Je dois manquer au cortège et je déteste rater ce jeu qui était un événement pour moi. Surtout que j’avais préparé toute la matinée un volant magnifique qui allait, à n’en pas douter, attirer tous les regards. Je me lève donc, courbaturé, et je sors. Le lumière du soleil n’est plus aussi aveuglante qu’avant la sieste. Bon sang, il doit être déjà dix-sept heures au moins. J’aime vraiment pas dormir autant l’après-midi. C’est du temps de perdu.

Une légère brise me donne le frisson alors que je suis encore trempé de sueur. Je descends deux à deux les marches de l’escalier, passe devant les innombrables pots de jasmin. Je tourne la tête à droite, la porte andalouse est ouverte et je peux observer au travers des arabesques de rideaux en dentelle fine, l’air de rien, Mouima à moitié-couchée sur son canapé, profitant de l’ombre du salon.


Je m’avance vers le bassin recouvert de mosaïque verte et tire de l'eau fraîche que je récupère à l’aide d’un sceau en fer jauni. Je me débarbouille le visage, me mouille les cheveux et verse le reste d'eau sur mes pieds. Puis j’entre dans le salon, embrasse ma grand-mère qui me sert dans ses bras. Je me débats et me plains un peu pour qu’elle me lâche, la regarde et lui dit : rani ‘achene. J’ai soif.
Va dans la cuisine me dit-elle, ta mère y est, elle te donnera du thé et des makrouts.
Je reste devant elle, continuant à la dévisager, puis une idée me vient. Voyant un sourire malicieux se dessiner sur mon visage, Mouima comprends tout de suite que je m'apprête à faire quelque chose qui ne va pas lui plaire. Et plutôt que de sortir et d’aller vers la cuisine, je m’enfonce dans les ombres du salon, ouvre le petit frigo et sort une bouteille de limonade entamée ce midi, celle qu’on appelle en Algérie pour sa couleur orange El-shini.
Quoi ! Tu bois à même la bouteille. Mais tu es sale. C’est ça qu’on t’apprends en France ? A être mal-élevé ?  
Qu’importe, je me délectais du liquide gazeux et frais. N’ayant plus soif, j’avais désormais faim. Rangeant la bouteille dans le frigidaire, ma grand-mère me dit : Tu es sale et tu n’es plus mon fils. Allume le poste quand même pour ta pauvre mère.
Je m’exécute nonchalamment. Vieille télé des années 70, un seul bouton marche. Ca tombe bien, il n’y a qu’une chaîne nationale qui émet,encore en noir et blanc. En appuyant sur l’interrupteur, un flash habituel strie l’écran noir. Les images apparaissent peu à peu. Des commentateurs soporifiques racontent je ne sais plus quoi. Pas très intéressant.

Je me rends à la cuisine. Ma mère, en robe longue d’été, est déjà entrain de s’affairer pour le repas du soir. Je l’embrasse, me sers du thé et pique trois ou quatre makrouts.
Prends l’assiette, me dit ma mère. Tu vas mettre du miel de partout. Et si tu sors après, mets des sandales ou des chaussures. Tu rentres tous les soirs avec les pieds noirs et je veux plus voir ça. Aâfrit. Sans rien dire, je prends le plat et mon verre. Je n’ai qu’une hâte, c’est de voir mon grand-père à son retour du travail. Lui n’aura pas de reproches à me faire.

Tiens, tu as pris l’assiette. Mais c’est que tu deviens propre. En entrant dans le salon, je ne tiens pas compte des paroles de Mouima. Il faut vraiment que je me dépêche pour sortir. Je pose tout sur la table basse, m’installe et mange tranquillement. A la télé, les présentateurs arrêtent de parler. Je me mets à espérer un dessin animé. Mais non, c’est mieux. C’est ce que je préfére regarder.

Un homme en burnous majestueux, des lunettes triples-foyers, une chachia sans doute rouge et un oud à la main, est assis au milieu de son orchestre habillé en costume-cravate noir. La nouba commence pour mon plus grand plaisir. Ma grand-mère m’ordonne d’aller monter le son. Je ne me fais pas prier. Entendant l’introduction musicale, ma mère accoure dans le salon. Abdelkrim Dali, artiste tlemcenien, idole de tout un pays, chantait le fameux Saha aidkoum, devenu le deuxième hymne populaire d’Algérie, antienne dont on ne peut plus se passer les jours d’Aïd. Ma mère se balançe de droite à gauche avec son torchon, exécutant la fameuse danse des mouchoirs tlemceniens. Ma grand-mère, toujours semi-allongée, sorti le sien et fit de même, en suivant le rythme. Moi, je chantais : mezinou n'har lioum saha aidkoum, mezinou n'har lioum mabrouk aidkoum.



Aïn

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