14.05.2009
Tous les jours l'Aïd : Abdelkrim Dali

Le réveil est presque douloureux. Couché à plat ventre sur un tapis confortable, je remarque que plus personne n’est dans la pièce. Je me retourne. Le tee-shirt colle à ma peau à cause de la transpiration. Au-dessus de ma tête, je regarde le tableau où figure les sultans enterrés non loin de là, à Aïn el Houts. J’entends dehors les cris des enfants et même les bip-bip d'un mariage simulé. Je dois manquer au cortège et je déteste rater ce jeu qui était un événement pour moi. Surtout que j’avais préparé toute la matinée un volant magnifique et qui allait, à n’en pas douter, attirer tous les regards. Je me lève donc, courbaturé, et je sors. Le lumière du soleil n’est plus aussi aveuglante qu’avant la sieste. Bon sang, il doit être déjà dix-sept heures au moins. J’aime vraiment pas dormir autant l’après-midi. C’est du temps de perdu.
Une légère brise me donne le frisson alors que je suis encore trempé de sueur. Je descends deux à deux les marches de l’escalier, passe devant les innombrables pots de jasmin. Je tourne la tête à droite, la porte andalouse est ouverte et je peux observer au travers des arabesques de rideaux en dentelle fine, l’air de rien, Mouima à moitié-couchée sur son canapé, profitant de l’ombre du salon.
Je m’avance vers le bassin recouvert de mosaïque verte et tire de l'eau fraîche que je récupère à l’aide d’un sceau en fer jauni. Je me débarbouille le visage, me mouille les cheveux et verse le reste d'eau sur mes pieds. Puis j’entre dans le salon, embrasse ma grand-mère qui me sert dans ses bras. Je me débats et me plains un peu pour qu’elle me lâche, la regarde et lui dit : rani ‘achene. J’ai soif.
Va dans la cuisine me dit-elle, ta mère y est, elle te donnera du thé et des makrouts.
Je reste devant elle continuant à la dévisager, puis une idée me vient. Voyant un sourire malicieux se dessiner sur mon visage, Mouima comprends tout de suite que je vais faire quelque chose qui ne va pas lui plaire. Et plutôt que de sortir et d’aller vers la cuisine, je m’enfonce dans les ombres du salon, ouvre le petit frigo et sort une bouteille de limonade entamée ce midi, celle qu’on appelle en Algérie pour sa couleur orange El-shini.
Quoi ! Tu bois à même la bouteille. Mais tu es sale. C’est ça qu’on t’apprends en France ? A être mal-élevé ?
Qu’importe, je me délectais du liquide gazeux et frais. N’ayant plus soif, j’avais désormais faim. Rangeant la bouteille dans le frigidaire, ma grand-mère me dit : Tu es sale et tu n’es plus mon fils. Allume le poste quand même pour ta pauvre mère.
Je m’exécute nonchalamment. Vielle télé des années 70, un seul bouton marche. Ca tombe bien, il n’y avait à l’époque qu’une chaîne nationale qui émettait encore en noir et blanc. En appuyant sur l’interrupteur, un flash habituel stria l’écran noir. Les images apparurent peu à peu. Des commentateurs soporifiques racontaient je ne sais plus quoi. Pas très intéressant.
J’allais à la cuisine. Ma mère, en robe longue d’été, était déjà entrain de s’affairer pour le repas du soir. Je l’embrassais, me servais du thé et piquais trois ou quatre makrouts.
Prends l’assiette, me dit ma mère. Tu vas mettre du miel de partout. Et si tu sors après, mets tes sandales ou des chaussures. Tu rentres tous les soirs avec les pieds noirs et je veux plus voir ça. Aâfrit. Sans rien dire, je pris le plat et mon verre. Je n’avais qu’une hâte, c’était de voir mon grand-père à son retour du travail. Lui n’aurait pas de reproches à me faire.
Tiens, tu as pris l’assiette. Mais c’est que tu deviens propre. En entrant dans le salon, je ne tenais pas compte des paroles de Mouima. Fallait vraiment que je me dépêche pour sortir. Je pose tout sur la table basse, m’installe et mange tranquillement. A la télé, les présentateurs arrêtent de parler. Je me mis à espérer un dessin animé. Mais non, c’était mieux. C’était ce que je préférais regarder.
Un homme en burnous majestueux, des lunettes triples-foyers, une chachia sans doute rouge et un oud à la main, était assis au milieu de son orchestre habillé en costume-cravate noir. La nouba commençait pour mon plus grand plaisir. Ma grand-mère m’ordonna d’aller monter le son. Je ne me fis pas prier. Entendant l’introduction musicale, ma mère accourue dans le salon. Abdelkrim Dali, artiste tlemcenien, idole de tout un pays, chantait le fameux Saha aidkoum, devenu le deuxième hymne populaire d’Algérie, antienne dont on ne peut plus se passer les jours d’Aïd. Ma mère se balançait de droite à gauche avec son torchon, exécutant la fameuse danse des mouchoirs tlemceniens. Ma grand-mère, toujours semi-allongée, sorti le sien et fit de même, en suivant le rythme. Moi, je chantais : mezinou n'har lioum saha aidkoum, mezinou n'har lioum mabrouk aidkoum.
18:01 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : tlemcen, musique, abdelkrim dali, saha aidkoum, hawzi, algérie, andalousie





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