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10.03.2008

Tous les jours l'Aïd : Abdelkrim Dali

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Le réveil est presque douloureux. Couché à plat ventre sur un tapis confortable, je remarque que plus personne n’est dans la pièce. Je me retourne. Le tee-shirt colle à ma peau à cause de la transpiration. Au-dessus de ma tête, je regarde le tableau où figure les sultans enterrés non loin de là, à Aïn el Houts. J’entends dehors les cris des enfants et même les bip-bip d'un mariage simulé. Je dois manquer au cortège et je déteste rater ce jeu qui était un événement pour moi. Surtout que j’avais préparé toute la matinée un volant que je trouvais magnifique et qui allait, à n’en pas douter, attirer tous les regards. Je me lève donc, courbaturé, et je sors. Le lumière du soleil n’est plus aussi aveuglante qu’avant la sieste. Bon sang, il doit être déjà dix-sept heures au moins. J’aime vraiment pas dormir autant l’après-midi. C’est du temps de perdu.

Une légère brise me donne le frisson alors que je suis encore trempé de sueur. Je descends deux à deux les marches de l’escalier, passe devant les innombrables pots de jasmin. Je tourne la tête à droite, la porte andalouse est ouverte et je peux observer au travers des arabesques des rideaux en dentelle fine, l’air de rien, Mouima à moitié-couché sur son canapé, profitant de l’ombre du salon.


Je m’avance vers le bassin recouvert de mosaïque verte et rempli d’eau fraîche que je récupère à l’aide d’un sceau en fer jaune. Je me débarbouille le visage, me mouille les cheveux et verse le reste d'eau sur mes pieds. Puis j’entre dans le salon, embrasse ma grand-mère qui me sert dans ses bras. Je me débats et me plains un peu pour qu’elle me lâche, la regarde et lui dit : rani ‘achene. J’ai soif.
Va dans la cuisine me dit-elle, ta mère y est, elle te donnera du thé et des makrouts.
Je reste devant elle continuant à la dévisager, puis une idée me vient. Voyant un sourire malicieux se dessinant sur mon visage, Mouima comprends tout de suite que je vais faire quelque chose qui ne va pas lui plaire. Et plutôt que de sortir et d’aller vers la cuisine, je m’enfonce dans les ombres du salon, ouvre le petit frigo et sort une bouteille de limonade entamée ce midi, celle qu’on appelle en Algérie pour sa couleur orange El-shini.
Quoi ! Tu bois à même la bouteille. Mais tu es sale. C’est ça qu’on t’apprends en France ? A être mal-élevé ?  
Qu’importe, je me délectais du liquide gazeux frais. N’ayant plus soif, j’avais désormais faim. Rangeant la bouteille dans le frigidaire, ma grand-mère me dit : Tu es sale et tu n’es plus mon fils. Allume le poste quand même pour ta pauvre mère.
Je m’exécute nonchalamment. Vielle télé des années 70, un seul bouton marche. Ca tombe bien, il n’y avait à l’époque qu’une chaîne de télé qui émettait encore en noir et blanc. En appuyant sur l’interrupteur, un flash habituel stria l’écran noir. Les images apparurent peu à peu. Des commentateurs soporifiques racontaient je ne sais plus quoi. Pas très intéressant.

J’allais à la cuisine. Ma mère, en robe longue d’été, était déjà entrain de s’affairer pour le repas du soir. Je l’embrassais, me servis du thé et piqua trois ou quatre makrouts.
Prends l’assiette, me dit ma mère. Tu vas mettre du miel de partout. Et si tu sors après, mets tes sandales ou des chaussures. Tu rentres tous les soirs avec les pieds noirs et je veux plus voir ça. Sans rien dire, je pris le plat et mon verre. Je n’avais qu’une hâte, c’était de voir mon grand-père à son retour du travail. Lui n’aurait pas de reproches à me faire.
 

Tiens, tu as pris l’assiette. Mais c’est que tu deviens propre. En entrant dans le salon, je ne tenais pas compte des paroles de Mouima. Fallait vraiment que je me dépêche pour sortir. Je pose tout sur la table basse, m’installe et mange tranquillement. A la télé, les présentateurs arrêtent de parler. Je me mis à espérer un dessin animé. Mais non, c’était mieux. C’était ce que je préférais regarder.

Un homme en burnous majestueux, des lunettes triples-foyers, une chachia sans doute rouge et un oud à la main, était assis au milieu de son orchestre habillé en costume-cravate noirs. La nouba commençait pour mon plus grand plaisir. Ma grand-mère m’ordonna d’aller monter le son. Je ne me fis pas prier. Entendant l’introduction musicale, ma mère accourue dans le salon. Abdelkrim Dali, artiste tlemcenien, idole de tout un pays, chantait le fameux Saha aidkoum, devenu le deuxième hymne populaire d’Algérie, antienne dont on ne peut plus se passer les jours d’Aïd. Ma mère se balançait de droite à gauche avec son torchon, dansant la fameuse danse des mouchoirs tlemceniens. Ma grand-mère, toujours allongée, sorti le sien et fit de même, en suivant le rythme, et moi je chantais : mezinou n'har lioum saha aidkoum, mezinou n'har lioum mabrouk aidkoum.  


Aïn

Commentaires

Tu reviens à la musique, cool ! La chanson ressemble étrangement à l'une de Houcine Slaoui.

Excellent hommage...que tu lui rends...je n'ai pas eu d'excellents supports pour l'écouter, mais un ami qui se passionne pour sa musique m'a promis de faire graver 2 vieux 78 T.

Ecrit par : Mario Scolas | 11.03.2008

C'est vrai que c'est devenu notre 2eme hymne ;-) chaque Aïd, il est au rendez-vs pour notre grand plaisir.

Ps: c'est bientôt el mouloud, et là ça sera plutôt zad anabi ... :-)

Bonne journée.

Ecrit par : Mesk-Ellil | 11.03.2008

J'ai regardé la scène depuis l'entrebaillement d'une porte, ou cachée derrière une fenêtre, je sais pas trop, en tous cas j'ai vu et c'était beau.
Merci pour ce souvenir, Aïn.

PS: la prochaine fois, j'entre et te pique un makrout ;-)

Ecrit par : M. | 11.03.2008

Je n'ai jamais vraiment quitté la musique Mario ;)
Tu sais, cette chanson de Dali est vraiment très populaire. Tous ceux du hawzi et du chaabi l'ont reprises, de Koufi en passant par Hadj Brahim Kacem.

Oui, pour le mawlid, on va essayer de préparer quelque choses, hein Samia ?

M., tu peux piquer autant de makrouts que tu veux tant que tu me laisses les cornes de gazelle.

Ecrit par : Aïn | 11.03.2008

Ok Chekib ça marche :-)

Ecrit par : Mesk-Ellil | 11.03.2008

tu parle de Chechia...quelle est la différence entre la chechia et le Fès fièrement porté par les musiciens de l' arabo-andalus, dans d'autre pays on l'appelle tarbouche ?

Passionnante l'histoire de ce chapeau pittoresque...Dans l'histoire militaire, (puisque est mort le dernier combattant de la Grande guerre) - il devait être peu pratique, et ce à différents points de vue, entre autre, il pouvait faire repérer de très loin, les malheureuses cibles. Sans compter que le fez noir était porté par les Chemises noires fascistes en Italie rappelant ainsi le fez rouge des Bersagleri. Pour la chanson, tu as les enregistrements studio ? J'aime bcp écouter, ces vielles archives et bien entendu les retrouver chez des auteurs plus modernes (pour autant qu'ils apportent quelque chose de neuf). Hadj Brahim Kacem est un musicien de très haut niveau, j'apprécie sa manière structurée et sa grande rigueur dans l'interprétation de se mélodies.

Ecrit par : Mario Scolas | 12.03.2008

Bonjour,

Je suis tombée sur votre blog complètement par hasard en cherchant des infos sur "Into the Wild", et depuis je prends grand plaisir à vous lire régulièrement, vos sujets sont très intéressants et j'aime beaucoup votre façon d'écrire ! Félicitations !
A bientôt

Jahara

Ecrit par : Jahara | 14.03.2008

Merci Jahara, c'est très gentil.
Vous êtes la bienvenue ici.
Marhaba.
Faites comme chez vous !

Ecrit par : Aïn | 19.03.2008

C'est vrai que l'histoire des couvre-chefs dans les pays arabo-musulmans et très interessantes, Mario.
Tu parles de l'enregistrement studio de Saha aidkoum ?
Oui, j'en ai quelques uns, mais en cassette.

Ecrit par : Aïn | 19.03.2008

Je n'ai pas trouvé sur le net...cet enregistrement

par contre cette vidéo...est une vraie archive musicale.

http://www.youtube.com/watch?v=ynytHtpjYNE

Ecrit par : Mario Scolas | 19.03.2008

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