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12.03.2008
Les filles d'Ephraïm : Cheikh Zouzou
De droite à gauche.
De gauche à droite.
De droite à gauche...
Je ne pouvais empêcher mes yeux de suivre le va et vient des mouchoirs et chiffons. A force de rires et de youyous délirants, Khadidja, la voisine, accourue chez nous, un petit foulard sur la tête pour tenir les cheveux, une robe aux couleurs vives sous un tablier terne, et, je vous le donne en mille... un torchon dans les mains. Apparemment, c'était l'heure où toutes les mères de famille algérienne utilisent ce bout de tissus. Et la voilà qui entama une danse de tous les diables, loin de la majesté et de la préciosité des tlemceniennes, déclenchant notre hilarité et faisant pleurer ma grand-mère comme jamais.
Le ballet des mouchoirs reprit de plus belle.
De droite à gauche.
De gauche à droite.
De droite à gauche...
Le mal de mer ne tarda pas à venir. Heureusement, Dali terminait sa chanson et je n'eus pas à régurgiter mon goûter. Khadidja et ma mère s'assirent lourdement sur les canapés, mortes de rire et de fatigue. Ma Mouima essuyait ses yeux avec son mouchoir blanc. Quant à moi, je devais être livide.
- Vous lui avez donner à manger à ce petit demanda la voisine.
- Il vient d'avaler qautre makrouts d'affilé, ce ghaoul, lui dit ma mère.
- Chékib, viens chez moi, je vais te faire goûter quelque chose.
- Mais Khadidja, ils annoncent qu'il va y avoir un autre chanteur de hawzi qui va passer. Ma'n bougich : je ne bouge pas.
- J'ai fait des cornes de gazelle, et j'ai la télé chez moi. Si tu te dépêc...
- On y va, fissah.
Khaf, khaf, dépêche-toi, me disait ma grand-mère. Je n'attendis pas son conseil pour être déjà dans le patio, près de la lourde porte en bois. Tes chaussures criaient ma mère. Je fis semblant de ne pas l'entendre. De toute façon j'étais déjà dehors. Ma mère brailla son habituel negro batata, pomme de terre noir, pour me réprimander.
Qu'elle parle ! Les cornes de gazelle m'attendaient.
Dehors, le mariage battait son plein. Jaouad m' interpella : Hey, el chinoué - pas besoin de vous traduire un de mes nombreux surnom - il est où ton volant. Je le saluai juste de la main et n'attendis pas Khadidja pour rentrer chez elle. Dans son patio bleu et blanc, magnifiquement carrelé, les filles de la voisine balançaient des sceaux d'eau pour nettoyer et rafraîchir les lieux. J'avançais sur le sol trempé en courrant pour me jeter dans leurs bras. Elles sentaient bon la fleur d'oranger. Et leurs baisers forcés qu'elles me faisaient sur la bouche en m'écrasant les deux joues de leurs mains, étaient aussi fruités qu'un coeur de grenade. Khadidja entra et me demanda de m'installer dans le salon, ce que je fis. Des étoiles à six branches clouées sur les murs de la pièce, des chandeliers à sept branches, des tapis rouges et jaunes ornaient la pièce de lumière et de couleur. Une des filles amena un joli plateau en fer forgé finement sur lequel elle disposa une théière brûlante, quatre verres et un plat rempli de cornes de gazelle. Une autre alluma la télévision. Yasmina, la plus jeune, assise à même le sol, m’appela et me fit signe de venir s’asseoir entre ses jambes croisées. Des trois jeunes filles de Khadidja, elle était ma préférée. Douce et pure comme de l’eau, élégante tlemcenienne, dans le geste et la parole. J’avais sept ans et j’étais amoureux d’une gazelle de vingt ans. Adossé contre elle, je posais naturellement ma tête entre ses seins. Dans mon cou, je sentis le pendentif qu’elle ne quittait jamais, une main de Fatma en argent.
Cette fois-ci, nous ne danserons, ni ne chanterons. Cheikh Zouzou, accompagné d’un orchestre oranais, entamait une qassidat mélancolique.
Il chante mal ces marocains. Ca n’a rien avoir avec ceux de Tlemcen.
Personne ne répondit à Khadidja. Nous étions tous attentif. Moi, je l’aimai ce yahoud, ce juif. Son apparence amusante dépareillait avec la tristesse et le sérieux de son chant. Je savais aussi qu’il était un des plus grands maîtres de musique andalouse, celui qui a élevé un autre juif marocain, Samy El Maghribi, dans l’Art.
Nous étions si absorbé à l’écoute de la complainte que nous n’entendîmes pas entrer ma Mouima avec ses béquilles, ni l’époux de Khadidja, Ephraïm, le rabbin du quartier.
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