20.03.2008

Le bal des vipères

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La charmeuse de serpents du Douanier Rousseau (1907)

Halluciné est le terme qui revient le plus dans la bouche des lecteurs pour qualifier le roman d'Horacio Castellanos Moya : Le bal des vipères. L'auteur salvadorien a avoué dans une interview qu'une nuit de rêve tourmenté l'avait inspiré pour écrire ce texte d'un jet : Un soir, après avoir fait un cauchemar révélateur, je suis descendu en courant dans mon bureau et je me suis mis à écrire fébrilement, possédé par une voix qui me dictait l’histoire, et qui n’a cessé de me la dicter que trois semaines plus tard. Le Bal des vipères a donc été mon expérience d’écriture la plus intense: pas de plan, pas de schéma, juste une voix qui me soufflait des mots.
Pour autant, ce roman édité par l'excellente maison des Allusifs, n'est pas seulement la narration déstructurée d'une ballade ophidienne, mi-fantastique, mi-policière, comme nous l’annonce le quatrième de couverture et les quelques résumés bêtes et disciplinés qui se baladent sur la toile. Il faut aller au-delà d’un récit mené tambour battant, histoire aussi poisseuse qu’un cauchemar obsédant.

Au-delà du miroir

La référence au roman de Caroll Lewis, Alice au pays des merveilles, n’est pas innocente. La célèbre jeune fille s’ennuyait avant de se décider à suivre le lapin blanc aux yeux roses vêtus d’une redingote. Il en va de même pour Eduardo Sosa, jeune chômeur, sociologue de formation et parasite vivant chez sa sœur et son beau-frère dans un quartier d’une grande ville latino américaine dont on ne sait pas grand-chose. Roi sans divertissement, il passe son temps à lire les journaux et à observer le voisinage. Le lapin qui le sortira de son ennui est Jacinto Bustillo, un drôle de bonhomme vivant dans une chevrolet jaune imperméable au regard d’autrui. Les rumeurs à son propos vont bon train. Un soir, Eduardo décide de suivre le vieillard, et quelques gorgées d’alcool plus tard, le voici qui égorge Jacinto, prend mystérieusement son apparence et son identité. En pénétrant dans la fameuse chevrolet, Eduardo y rencontre de surprenantes co-locatrices, Loli, Beti, Valentina et Carmela, quatre vipères belles et sensuelles.

Schizophrénie et violence

Horacio Castellanos Moya connaît la violence urbaine, étant originaire du Salvador, pays justement considéré comme le plus violent au monde (114 homicides pour 10 000 habitants !). Il la connaît d’autant mieux qu’il en discerne les rouages et qu’il les a exposé auparavant dans Le dégoût, publié en 1997. A la suite de la parution de ce roman, l’auteur reçu des menaces de mort et du s’exiler au Costa Rica et aux U.S.A, plus exactement à Pittsburgh, dans une de ces city of asylum, villes-refuges crées par Russel Banks.
Cette fois-ci, dans Le Bal des Vipères, plutôt que de s’en prendre nommément au Salvador, l’auteur exilé entreprend de serrer seulement les causes de ces terribles agitations contemporaines, schèmes transposables dans la majorité des grandes villes.
Eduardo et ses vipères décident de savoir quelles sont les raisons de la marginalisation de Jacinto Bustillo. Tout au long de cette quête, à chaque arrêt, dans une galerie marchande, chez l’ex-femme de Jacinto, au milieu de trafiquants de drogue et de ripoux, dans le palace d’un people, jusqu’à faire exploser une station essence, ils sèment la mort et provoquent le chaos. Il faut bien sûr y voir la stigmatisation du monde moderne et consumériste. Marchandisation de la sexualité, dont les vipères sont évidemment les symboles freudiens, jusqu’à reprendre ce qui apparaissait dans le Sanctuaire de Faulkner périodiquement, à savoir des jeunes filles à l’allure identique, blondeur juvénile, billes noires à la place des yeux et mollets appétissants générant chez les personnages masculins des envies interdites, répétitives, comme autant de rêves de transgressions sauvages que la modernité des idées et des civilisations n’a pas réussi à éteindre. Constat d’échec donc et volonté d’affirmer l’impossibilité des nations contemporaines, à partir du modèle qu’elles ont choisi, d’éradiquer le mal. Trois personnages évoquent cet échec. Le sociologue qui ne réussit pas à comprendre les rouages du mal, le commissaire, seul représentant intègre d'une corporation trop liée à la politique et à l'argent de la drogue et la journaliste, incapable d'être objective et emportée par le mouvement du scoop et du fait divers, en un mot, du maljournalisme.

Aïn

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