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23.03.2008

Absent du monde

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    la jeune femme sergent qui me baptise d'un jet d'urine est la victime expiatoire du mensonge d'une théocratie dévoyée

    ses aïeux ont résisté au pouvoir blanc, pour finir hélas, après trop de massacres, par s'accommoder des réserves que ce pouvoir leur assignait, comme se sont pliés à la servitude les ancêtres de Jim, une servitude ornée aujourd'hui des dorures en contreplaqué d'une égalité factice

    et cette égalité, comble de l'illusion, prépare le lit de la terreur et se prête aux convenances des puissants énervés qui s'entourent des vigiles et des remparts, de caméras et de policiersnoirs complaisants comme des filles soumises

    et toi, jeune Indienne aux grands yeux, de quel proxénète légal es-tu devenue la putain, et toi, Jim, à quel marchand d'esclaves as-tu vendu ton âme afin de te désonhorer dans le douteux emploi de garde-chiourme

    et vous tous, qui nous tenez à votre merci, de quelle école de droit frelaté, de quels enseignements de l'imposture avez-vous reçu vos diplômes, vos médailles, vos grades

[...]

    malgré votre colère qui est celle des imbéciles et prétend régner sur le monde, je construis au coeur de votre chaos ma demeure sereine

 

extrait de Absent de Bagdad par Jean-Claude Pirotte.

 

Qui a lu Cette aveuglante absence de lumière par Tahar ben Jelloun sait la terreur d'être enfermé dans une geôle et torturé pour raisons politiques, l'indicible horreur d'un bagne, mouroir où se retrouvent internés les opposants au régime monarchique d'Hassan II. Dans son roman, l'auteur marocain ne ne nous épargne rien de la noirceur d'un tel lieu.

Avec Absent de Bagdad, de Jean-Claude Pirotte, il n'en va pas de même. Müslüm, le narrateur, est certes emprisonné dans un cachot, dans une cave même, mais de ce prisonnier confiné dans de virtuelles ténèbres, puisque fabriquées par la main de l'homme, se dégage le rayonnement de l'illumination, du sceau même de la sainteté. Plutôt que de s'accrocher et de revenir à ce monde qui était le sien, il décide de s'en détacher.  Ce que l'on appelle le fana dans le soufisme, où l'anéantissement de sa personne dans l'Universel, travail de longue haleine qui se concrétise périodiquement lors des transes mystiques, appelés hadra.

 

    je dois avoir perdu connaissance à un moment, je veux dire que j'ai fait un effort pour perdre connaissance, ce n'est pas la douleur qui me rendait inconscient, mais la lucidité

    c'est un état tellement aigu, tellement inconcevable de lucidité que seuls y résistent les saints ou les prophètes et martyrs qui en ont une perception exacte et minutieuse, une vision qui dit-on les transfigure

    et c'est alors le ciel véritablement qui les pénètre, et moi, soudain, je voyais le ciel s'éclairer au coeur de ce médiocre enfer où j'étais plongé, c'est ainsi que je peux parler de ma lucidité sans prétendre me comparer aux martyrs qui rayonnent d'une foi, d'une certitude autrement prodigieuses que les miennes

    mais au plus noir de cette détresse animale à laquelle je me trouvais réduit, une espèce de lumière humaine ou divine insistait avec une douceur tellement inattendue au fond de mon regard aveuglé

    il y avait donc l'insistance de ce fragile et tenace filet de lumière comme le rappel ou la promesse d'une vie meilleure à laquelle j'avoue que je n'avais jamais cru sinon dans une enfance lointaine où circulaient des légendes, les nuits d'été, sous les étoiles, quand les bergers veillaient sur le grand silence du plateau

 

Pour atteindre l'état extatique et prétendre au fana, renoncement et dépouillement sont de mise. C'est ce que suggère l'écriture de Pirotte, qui, en omettant ponctuations et majuscules, évoque ce même appauvrissement nécessaire à Müslüm, le renforçant. Une forme de désindividualisation, d’effacement de la nafs, l’ego, combat frénétique ultime, le Djihad El Kebir. Plus qu’une distance ou un éloignement : une absence.

Quant à l’horreur, elle est bien présente. L’auteur l’incarne de manière elliptique, bien plus cinglante que celle du roman de Ben Jelloun cité plus haut. Cependant, cette horreur ne cause aucune peur, aucune effroi, aucune oppression. Elle est monstrueuse, hideuse, grossière et ridicule parce que vaine et d'autant plus inutile que le lecteur se rend compte sans doute, dès le début, que le narrateur est sauvé, qu'il a trouvé la voie. Peut-être même, pourrait-il se dire, que ce mal était nécessaire. 

Pouvons-nous discerner dans ce roman une quelconque inclination politique, comme laisserait le suggéer les premiers extraits qui introduisent cette note ?

On ne sait si Müslüm se trouve dans les fameuses prisons d’Abu Ghraïb, même si elles y ressemblent fortement. C’est bien la découverte par le monde de cette abjecte épisode qui rend la guerre menée par les américains invalidée, inadmissible. Voici que des soi-disant sauveurs venant libérer un peuple du joug d’un dictateur féroce commet l’abjection même qui la place à pied d’égalité auprès de ces mêmes terroristes qu’ils sont censés combattre. Et c’est bien cela qui sous-tend en partie Absent de Bagdad. Pirotte dénonce donc l’invraisemblance de cette guerre menée par un peuple qui s’est littéralement perdu et qui a même oublié son enfance, sa genèse. L’auteur constate la schizophrénie et la rend manifeste à travers les yeux de cette femme sergent d’origine indienne, et Jim, le soldat noir.

Néanmoins, Absent de Bagdad n’est pas farouchement anti-américain, puisqu’il dénonce aussi l’Islam radical et ses errements, l’Islam séculaire, ses à-peu-près et son rapport étriqué au monde. Encore faut-il le répéter, à travers l’expérience de Müslüm, Jean-Claude Pirotte nous invite à dépasser ces stades politiques, idéologiques, et à observer l’horreur désincarnée du monde (la vraie peur, celle qui aurait de la chair, serait sans doute, l’auteur le suggère, celle ressentie envers Dieu).

Chaque mot est utile, chaque paragraphe est le condensé d’une réflexion longuement réfléchie et aboutie. Aussi bien au niveau poétique, que dans la force du sens, je retrouve un roman aussi puissant que le Palestine d’Hubert Haddad.  

Aïn

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