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26.03.2008

Be Kind rewind !

En ces temps de Mistral, un peu de baume au coeur ne peut pas faire de mal.
Il m'aura suffit de voir un film délicieusement déjanté pour retrouver le sourire, et retourner enfin à mes saines occupations, après une période de flottement plus ou moins longue, et prendre à nouveau comme credo la fameuse phrase d'Henry James : Il est temps de vivre la vie que tu t'es imaginée.
Non, je mens, le film n'a pas suffit. Il y a d'autres raisons que je garderais secrète.
Néanmoins, retourner en enfance avec Be kind, Rewind ou, en français, Soyez sympa, rembobinez ne peut pas faire de mal.

 Je me souviens d'une époque lointaine où je passais tout mon temps avec mon frère, dans notre petite chambre, à trouver divers amusement pour tromper l'ennui. Nous enregistrions sur notre vieux magnétophone les grandes séquences des films que nous aimions, modifiant les voix, jouant chacun jusqu'à trois personnages différents, sans oublier les bruitages astucieux et faisant écouter le résultat à nos parents avec fierté. La folie gagna nos jeunes amis à l'école, et nous allions jusqu'à nous échanger les cassettes dans les cours de récréation. Certaines tombèrent entre les mains d'instituteurs qui s'étonnaient de notre ingéniosité. C'est qu'une émulation nous obligeait à être inventif. Deux furent exclus temporairement et revinrent au bout d'une semaine en cours : ils avaient fait le remake d'Emmanuelle.

Bien plus tard, lorsque j'ai acheté ma première caméra, avec François et MagFlag, nous avons passé deux journées stupides et drôles à tourner Le meurtre au croissant, film à grand succès auprès de nos proches, que je m'étais appliqué à bien monter avec mon logiciel spécialisé.

Autant de reliques gardées précieusement, témoignages de rêves et d'innocence enfantine assumées un court instant.

Voici ce qui se dégage de ce film réalisé par Michel Gondry et porté à bout de bras par un Jack Black plus louftingue que jamais et un Mos Def bête et attendrissant : la possibilité de rire, rêver, créer, partager ! La possibilté de vivre dans une insouciance juvénile.

Aïn

24.03.2008

Saturday night ya rayah fever : chaabi version Bollywood

Les algériens ont été conquis par le cinéma indien bien avant que la mode kitsch ne survienne en Occident et que l'on nomme ce genre Bollywood.

J'en veux pour preuve le fameux Janitou ya janina, manitou ya manina, l'air célèbre qui fait partie de l'inconscient collectif des algériens, tiré d'un film qui a fait pleurer dans des milliers de dar, de beit et de casbah, de chaumières dirait-on en français.

Voici pour les nostalgiques et ceux qui ne connaissent pas...

 

 
Un peu plus de vingt ans plus tard, c'est Bollywood qui s'empare de l'Algérie, et non l'inverse. Apprenez le saturday night ya rayah fever, ou comment chaabiser le cinema indien.
Vous aurez bien sûr reconnu la fameuse chanson interprétée il y a peu par Rachid Taha, et dont nous devons l'origine à l'immense Dahmane El Harrachi.
Aïn

23.03.2008

Absent du monde

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    la jeune femme sergent qui me baptise d'un jet d'urine est la victime expiatoire du mensonge d'une théocratie dévoyée

    ses aïeux ont résisté au pouvoir blanc, pour finir hélas, après trop de massacres, par s'accommoder des réserves que ce pouvoir leur assignait, comme se sont pliés à la servitude les ancêtres de Jim, une servitude ornée aujourd'hui des dorures en contreplaqué d'une égalité factice

    et cette égalité, comble de l'illusion, prépare le lit de la terreur et se prête aux convenances des puissants énervés qui s'entourent des vigiles et des remparts, de caméras et de policiersnoirs complaisants comme des filles soumises

    et toi, jeune Indienne aux grands yeux, de quel proxénète légal es-tu devenue la putain, et toi, Jim, à quel marchand d'esclaves as-tu vendu ton âme afin de te désonhorer dans le douteux emploi de garde-chiourme

    et vous tous, qui nous tenez à votre merci, de quelle école de droit frelaté, de quels enseignements de l'imposture avez-vous reçu vos diplômes, vos médailles, vos grades

[...]

    malgré votre colère qui est celle des imbéciles et prétend régner sur le monde, je construis au coeur de votre chaos ma demeure sereine

 

extrait de Absent de Bagdad par Jean-Claude Pirotte.

 

Qui a lu Cette aveuglante absence de lumière par Tahar ben Jelloun sait la terreur d'être enfermé dans une geôle et torturé pour raisons politiques, l'indicible horreur d'un bagne, mouroir où se retrouvent internés les opposants au régime monarchique d'Hassan II. Dans son roman, l'auteur marocain ne ne nous épargne rien de la noirceur d'un tel lieu.

Avec Absent de Bagdad, de Jean-Claude Pirotte, il n'en va pas de même. Müslüm, le narrateur, est certes emprisonné dans un cachot, dans une cave même, mais de ce prisonnier confiné dans de virtuelles ténèbres, puisque fabriquées par la main de l'homme, se dégage le rayonnement de l'illumination, du sceau même de la sainteté. Plutôt que de s'accrocher et de revenir à ce monde qui était le sien, il décide de s'en détacher.  Ce que l'on appelle le fana dans le soufisme, où l'anéantissement de sa personne dans l'Universel, travail de longue haleine qui se concrétise périodiquement lors des transes mystiques, appelés hadra.

 

    je dois avoir perdu connaissance à un moment, je veux dire que j'ai fait un effort pour perdre connaissance, ce n'est pas la douleur qui me rendait inconscient, mais la lucidité

    c'est un état tellement aigu, tellement inconcevable de lucidité que seuls y résistent les saints ou les prophètes et martyrs qui en ont une perception exacte et minutieuse, une vision qui dit-on les transfigure

    et c'est alors le ciel véritablement qui les pénètre, et moi, soudain, je voyais le ciel s'éclairer au coeur de ce médiocre enfer où j'étais plongé, c'est ainsi que je peux parler de ma lucidité sans prétendre me comparer aux martyrs qui rayonnent d'une foi, d'une certitude autrement prodigieuses que les miennes

    mais au plus noir de cette détresse animale à laquelle je me trouvais réduit, une espèce de lumière humaine ou divine insistait avec une douceur tellement inattendue au fond de mon regard aveuglé

    il y avait donc l'insistance de ce fragile et tenace filet de lumière comme le rappel ou la promesse d'une vie meilleure à laquelle j'avoue que je n'avais jamais cru sinon dans une enfance lointaine où circulaient des légendes, les nuits d'été, sous les étoiles, quand les bergers veillaient sur le grand silence du plateau

 

Pour atteindre l'état extatique et prétendre au fana, renoncement et dépouillement sont de mise. C'est ce que suggère l'écriture de Pirotte, qui, en omettant ponctuations et majuscules, évoque ce même appauvrissement nécessaire à Müslüm, le renforçant. Une forme de désindividualisation, d’effacement de la nafs, l’ego, combat frénétique ultime, le Djihad El Kebir. Plus qu’une distance ou un éloignement : une absence.

Quant à l’horreur, elle est bien présente. L’auteur l’incarne de manière elliptique, bien plus cinglante que celle du roman de Ben Jelloun cité plus haut. Cependant, cette horreur ne cause aucune peur, aucune effroi, aucune oppression. Elle est monstrueuse, hideuse, grossière et ridicule parce que vaine et d'autant plus inutile que le lecteur se rend compte sans doute, dès le début, que le narrateur est sauvé, qu'il a trouvé la voie. Peut-être même, pourrait-il se dire, que ce mal était nécessaire. 

Pouvons-nous discerner dans ce roman une quelconque inclination politique, comme laisserait le suggéer les premiers extraits qui introduisent cette note ?

On ne sait si Müslüm se trouve dans les fameuses prisons d’Abu Ghraïb, même si elles y ressemblent fortement. C’est bien la découverte par le monde de cette abjecte épisode qui rend la guerre menée par les américains invalidée, inadmissible. Voici que des soi-disant sauveurs venant libérer un peuple du joug d’un dictateur féroce commet l’abjection même qui la place à pied d’égalité auprès de ces mêmes terroristes qu’ils sont censés combattre. Et c’est bien cela qui sous-tend en partie Absent de Bagdad. Pirotte dénonce donc l’invraisemblance de cette guerre menée par un peuple qui s’est littéralement perdu et qui a même oublié son enfance, sa genèse. L’auteur constate la schizophrénie et la rend manifeste à travers les yeux de cette femme sergent d’origine indienne, et Jim, le soldat noir.

Néanmoins, Absent de Bagdad n’est pas farouchement anti-américain, puisqu’il dénonce aussi l’Islam radical et ses errements, l’Islam séculaire, ses à-peu-près et son rapport étriqué au monde. Encore faut-il le répéter, à travers l’expérience de Müslüm, Jean-Claude Pirotte nous invite à dépasser ces stades politiques, idéologiques, et à observer l’horreur désincarnée du monde (la vraie peur, celle qui aurait de la chair, serait sans doute, l’auteur le suggère, celle ressentie envers Dieu).

Chaque mot est utile, chaque paragraphe est le condensé d’une réflexion longuement réfléchie et aboutie. Aussi bien au niveau poétique, que dans la force du sens, je retrouve un roman aussi puissant que le Palestine d’Hubert Haddad.  

Aïn

20.03.2008

Le bal des vipères

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Halluciné est le terme qui revient le plus dans la bouche des lecteurs pour qualifier le roman d'Horacio Castellanos Moya : Le bal des vipères. L'auteur salvadorien a avoué dans une interview qu'une nuit de rêve tourmenté l'avait inspiré pour écrire ce texte d'un jet : Un soir, après avoir fait un cauchemar révélateur, je suis descendu en courant dans mon bureau et je me suis mis à écrire fébrilement, possédé par une voix qui me dictait l’histoire, et qui n’a cessé de me la dicter que trois semaines plus tard. Le Bal des vipères a donc été mon expérience d’écriture la plus intense: pas de plan, pas de schéma, juste une voix qui me soufflait des mots.
Pour autant, ce roman édité par l'excellente maison des Allusifs, n'est pas seulement la narration déstructurée d'une ballade ophidienne, mi-fantastique, mi-policière, comme nous l’annonce le quatrième de couverture et les quelques résumés bêtes et disciplinés qui se baladent sur la toile. Il faut aller au-delà d’un récit mené tambour battant, histoire aussi poisseuse qu’un cauchemar obsédant.

Au-delà du miroir

La référence au roman de Caroll Lewis, Alice au pays des merveilles, n’est pas innocente. La célèbre jeune fille s’ennuyait avant de se décider à suivre le lapin blanc aux yeux roses vêtus d’une redingote. Il en va de même pour Eduardo Sosa, jeune chômeur, sociologue de formation et parasite vivant chez sa sœur et son beau-frère dans un quartier d’une grande ville latino américaine dont on ne sait pas grand-chose. Roi sans divertissement, il passe son temps à lire les journaux et à observer le voisinage. Le lapin qui le sortira de son ennui est Jacinto Bustillo, un drôle de bonhomme vivant dans une chevrolet jaune imperméable au regard d’autrui. Les rumeurs à son propos vont bon train. Un soir, Eduardo décide de suivre le vieillard, et quelques gorgées d’alcool plus tard, le voici qu’il égorge Jacinto, prend mystérieusement son apparence et son identité. En pénétrant dans la fameuse chevrolet, Eduardo y rencontre de surprenantes co-locatrices, Loli, Beti, Valentina et Carmela, quatre vipères belles et sensuelles.

Schizophrénie et violence

Horacio Castellanos Moya connaît la violence urbaine, étant originaire du Salvador, pays justement considéré comme le plus violent au monde (114 homicides pour 10 000 habitants !). Il la connaît d’autant mieux qu’il en discerne les rouages et qu’il les a exposé auparavant dans Le dégoût, publié en 1997. A la suite de la parution de ce roman, l’auteur reçu des menaces de mort et du s’exiler au Costa Rica et aux U.S.A, plus exactement à Pittsburgh, dans une de ces city of asylum, villes-refuges crées par Russel Banks.
Cette fois-ci, dans Le Bal des Vipères, plutôt que de s’en prendre nommément au Salvador, l’auteur exilé entreprend de serrer seulement les causes de ces terribles agitations contemporaines, schèmes transposables dans la majorité des grandes villes.
Eduardo et ses vipères décident de savoir quelles sont les raisons de la marginalisation de Jacinto Bustillo. Tout au long de cette quête, à chaque arrêt, dans une galerie marchande, chez l’ex-femme de Jacinto, au milieu de trafiquants de drogue et de ripoux, dans le palace d’un people, jusqu’à faire exploser une station essence, ils sèment la mort et provoquent le chaos. Il faut bien sûr y voir la stigmatisation du monde moderne et consumériste. Marchandisation de la sexualité, dont les vipères sont évidemment les symboles freudiens, jusqu’à reprendre ce qui apparaissait dans le Sanctuaire de Faulkner périodiquement, à savoir des jeunes filles à l’allure identique, blondeur juvénile, billes noires à la place des yeux et mollets appétissants générant chez les personnages masculins des envies interdites, répétitives, comme autant de rêves de transgressions sauvages que la modernité des idées et des civilisations n’a pas réussi à éteindre. Constat d’échec donc et volonté d’affirmer l’impossibilité des nations contemporaines, à partir du modèle qu’elles ont choisi, d’éradiquer le mal. Trois personnages évoquent cet échec. Le sociologue qui ne réussit pas à comprendre les rouages du mal, le commissaire, seul représentant intègre d'une corporation trop liée à la politique et à l'argent de la drogue et la journaliste, incapable d'être objective et emportée par le mouvement du scoop et du fait fivers, en un mot, du maljournalisme.

Aïn

Aid mawlid nabawi

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L'unique consolation d'Aminah fut l'enfant que lui laissait son époux décédé et qu'elle portait encore en son sein, et elle sentit son chagrin s'adoucir à mesure que la date de la délivrance se rapprochait. Elle avait conscience de porter en elle une lumière et, un jour, celle-ci rayonna devant ellesi intensément qu'elle put apercevoir les châteaux de Bustra, en Syrie. Et elle entendit une voix qui lui disait : "Tu portes en ton sein le seigneur de ce peuple ; lorsqu'il naîtra, tu diras : "Je le place sous la protection de L'unique, contre la perfidie de tout envieux" ; puis tu lui donneras comme nom Muhammad".

Quelques semaines plus tard, l'enfant vint au monde. C'était, selon la tradition, le douzième jour du mois de Rabî' al-Awwal, c'est à dire le 20 août de l'an 570 de l'ère chrétienne. Aminah se trouvait dans la maison de son oncle et elle fit demander à 'Abd al-Muttalib de venir voir son petit-fils. Il prit l'enfant dans ses bras et le porta au Sanctuaire ; il pénétra avec lui dans la Maison sacrée et adressa à Dieu une prière d'action de grâces. Puis il ramena l'enfant à sa mère, non sans s'arrêter en cours de route dans sa maison pour le présenter au siens. Lui-même était sur le point d'avoir un autre fils de Hâlah, la cousine d'Aminah. Pour lors, le plus jeune de ses fils était 'Abbas, âgé de trois ans, qui vint à sa rencontre sur le seuil de sa maison : "Vois ton frère ; embrasse-le !" lui dit 'Abd al-muttalib en lui tendant le nouveau-né. Et 'Abbas l'embrassa.

 

Extrait de Le Prophète Muhammad, sa vie d'après les sources les plus anciennes, par Martin Lings.

podcast

Aïn

19.03.2008

Ô Algérie, mon aimée


Aïn

12.03.2008

Les filles d'Ephraïm : Cheikh Zouzou

De droite à gauche.

De gauche à droite.

De droite à gauche...

Je ne pouvais empêcher mes yeux de suivre le va et vient des mouchoirs et chiffons. A force de rires et de youyous délirants, Khadidja, la voisine, accourue chez nous, un petit foulard sur la tête pour tenir les cheveux, une robe aux couleurs vives sous un tablier terne, et, je vous le donne en mille... un torchon dans les mains. Apparemment, c'était l'heure où toutes les mères de famille algérienne utilisent ce bout de tissus. Et la voilà qui entama une danse de tous les diables, loin de la majesté et de la préciosité des tlemceniennes, déclenchant notre hilarité et faisant pleurer ma grand-mère comme jamais.

Le ballet des mouchoirs reprit de plus belle.

De droite à gauche.

De gauche à droite.

De droite à gauche...

Le mal de mer ne tarda pas à venir. Heureusement, Dali terminait sa chanson et je n'eus pas à régurgiter mon goûter. Khadidja et ma mère s'assirent lourdement sur les canapés, mortes de rire et de fatigue. Ma Mouima essuyait ses yeux avec son mouchoir blanc. Quant à moi, je devais être livide.

- Vous lui avez donner à manger à ce petit demanda la voisine.

- Il vient d'avaler qautre makrouts d'affilé, ce ghaoul, lui dit ma mère.

- Chékib, viens chez moi, je vais te faire goûter quelque chose.

- Mais Khadidja, ils annoncent qu'il va y avoir un autre chanteur de hawzi qui va passer. Ma'n bougich : je ne bouge pas.

- J'ai fait des cornes de gazelle, et j'ai la télé chez moi. Si tu te dépêc...

- On y va, fissah.

Khaf, khaf, dépêche-toi, me disait ma grand-mère. Je n'attendis pas son conseil pour être déjà dans le patio, près de la lourde porte en bois. Tes chaussures criaient ma mère. Je fis semblant de ne pas l'entendre. De toute façon j'étais déjà dehors. Ma mère brailla son habituel negro batata, pomme de terre noir, pour me réprimander.

Qu'elle parle ! Les cornes de gazelle m'attendaient.

Dehors, le mariage battait son plein. Jaouad m' interpella : Hey, el chinoué - pas besoin de vous traduire un de mes nombreux surnom - il est où ton volant. Je le saluai juste de la main et n'attendis pas Khadidja pour rentrer chez elle. Dans son patio bleu et blanc, magnifiquement carrelé, les filles de la voisine balançaient des sceaux d'eau pour nettoyer et rafraîchir les lieux. J'avançais sur le sol trempé en courrant pour me jeter dans leurs bras. Elles sentaient bon la fleur d'oranger. Et leurs baisers forcés qu'elles me faisaient sur la bouche en m'écrasant les deux joues de leurs mains, étaient aussi fruités qu'un coeur de grenade. Khadidja entra et me demanda de m'installer dans le salon, ce que je fis. Des étoiles à six branches clouées sur les murs de la pièce, des chandeliers à sept branches, des tapis rouges et jaunes ornaient la pièce de lumière et de couleur. Une des filles amena un joli plateau en fer forgé finement sur lequel elle disposa une théière brûlante, quatre verres et un plat rempli de cornes de gazelle. Une autre alluma la télévision. Yasmina, la plus jeune, assise à même le sol, m’appela et me fit signe de venir s’asseoir entre ses jambes croisées. Des trois jeunes filles de Khadidja, elle était ma préférée. Douce et pure comme de l’eau, élégante tlemcenienne, dans le geste et la parole. J’avais sept ans et j’étais amoureux d’une gazelle de vingt ans. Adossé contre elle, je posais naturellement ma tête entre ses seins. Dans mon cou, je sentis le pendentif qu’elle ne quittait jamais, une main de Fatma en argent.

Cette fois-ci, nous ne danserons, ni ne chanterons. Cheikh Zouzou, accompagné d’un orchestre oranais, entamait une qassidat mélancolique.

Il chante mal ces marocains. Ca n’a rien avoir avec ceux de Tlemcen.

Personne ne répondit à Khadidja. Nous étions tous attentif. Moi, je l’aimai ce yahoud, ce juif. Son apparence amusante dépareillait avec la tristesse et le sérieux de son chant. Je savais aussi qu’il était un des plus grands maîtres de musique andalouse, celui qui a élevé un autre juif marocain, Samy El Maghribi, dans l’Art.

Nous étions si absorbé à l’écoute de la complainte que nous n’entendîmes pas entrer ma Mouima avec ses béquilles, ni l’époux de Khadidja, Ephraïm, le rabbin du quartier.      

 

Aïn

10.03.2008

Tous les jours l'Aïd : Abdelkrim Dali

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Le réveil est presque douloureux. Couché à plat ventre sur un tapis confortable, je remarque que plus personne n’est dans la pièce. Je me retourne. Le tee-shirt colle à ma peau à cause de la transpiration. Au-dessus de ma tête, je regarde le tableau où figure les sultans enterrés non loin de là, à Aïn el Houts. J’entends dehors les cris des enfants et même les bip-bip d'un mariage simulé. Je dois manquer au cortège et je déteste rater ce jeu qui était un événement pour moi. Surtout que j’avais préparé toute la matinée un volant que je trouvais magnifique et qui allait, à n’en pas douter, attirer tous les regards. Je me lève donc, courbaturé, et je sors. Le lumière du soleil n’est plus aussi aveuglante qu’avant la sieste. Bon sang, il doit être déjà dix-sept heures au moins. J’aime vraiment pas dormir autant l’après-midi. C’est du temps de perdu.

Une légère brise me donne le frisson alors que je suis encore trempé de sueur. Je descends deux à deux les marches de l’escalier, passe devant les innombrables pots de jasmin. Je tourne la tête à droite, la porte andalouse est ouverte et je peux observer au travers des arabesques des rideaux en dentelle fine, l’air de rien, Mouima à moitié-couché sur son canapé, profitant de l’ombre du salon.


Je m’avance vers le bassin recouvert de mosaïque verte et rempli d’eau fraîche que je récupère à l’aide d’un sceau en fer jaune. Je me débarbouille le visage, me mouille les cheveux et verse le reste d'eau sur mes pieds. Puis j’entre dans le salon, embrasse ma grand-mère qui me sert dans ses bras. Je me débats et me plains un peu pour qu’elle me lâche, la regarde et lui dit : rani ‘achene. J’ai soif.
Va dans la cuisine me dit-elle, ta mère y est, elle te donnera du thé et des makrouts.
Je reste devant elle continuant à la dévisager, puis une idée me vient. Voyant un sourire malicieux se dessinant sur mon visage, Mouima comprends tout de suite que je vais faire quelque chose qui ne va pas lui plaire. Et plutôt que de sortir et d’aller vers la cuisine, je m’enfonce dans les ombres du salon, ouvre le petit frigo et sort une bouteille de limonade entamée ce midi, celle qu’on appelle en Algérie pour sa couleur orange El-shini.
Quoi ! Tu bois à même la bouteille. Mais tu es sale. C’est ça qu’on t’apprends en France ? A être mal-élevé ?  
Qu’importe, je me délectais du liquide gazeux frais. N’ayant plus soif, j’avais désormais faim. Rangeant la bouteille dans le frigidaire, ma grand-mère me dit : Tu es sale et tu n’es plus mon fils. Allume le poste quand même pour ta pauvre mère.
Je m’exécute nonchalamment. Vielle télé des années 70, un seul bouton marche. Ca tombe bien, il n’y avait à l’époque qu’une chaîne de télé qui émettait encore en noir et blanc. En appuyant sur l’interrupteur, un flash habituel stria l’écran noir. Les images apparurent peu à peu. Des commentateurs soporifiques racontaient je ne sais plus quoi. Pas très intéressant.

J’allais à la cuisine. Ma mère, en robe longue d’été, était déjà entrain de s’affairer pour le repas du soir. Je l’embrassais, me servis du thé et piqua trois ou quatre makrouts.
Prends l’assiette, me dit ma mère. Tu vas mettre du miel de partout. Et si tu sors après, mets tes sandales ou des chaussures. Tu rentres tous les soirs avec les pieds noirs et je veux plus voir ça. Sans rien dire, je pris le plat et mon verre. Je n’avais qu’une hâte, c’était de voir mon grand-père à son retour du travail. Lui n’aurait pas de reproches à me faire.
 

Tiens, tu as pris l’assiette. Mais c’est que tu deviens propre. En entrant dans le salon, je ne tenais pas compte des paroles de Mouima. Fallait vraiment que je me dépêche pour sortir. Je pose tout sur la table basse, m’installe et mange tranquillement. A la télé, les présentateurs arrêtent de parler. Je me mis à espérer un dessin animé. Mais non, c’était mieux. C’était ce que je préférais regarder.

Un homme en burnous majestueux, des lunettes triples-foyers, une chachia sans doute rouge et un oud à la main, était assis au milieu de son orchestre habillé en costume-cravate noirs. La nouba commençait pour mon plus grand plaisir. Ma grand-mère m’ordonna d’aller monter le son. Je ne me fis pas prier. Entendant l’introduction musicale, ma mère accourue dans le salon. Abdelkrim Dali, artiste tlemcenien, idole de tout un pays, chantait le fameux Saha aidkoum, devenu le deuxième hymne populaire d’Algérie, antienne dont on ne peut plus se passer les jours d’Aïd. Ma mère se balançait de droite à gauche avec son torchon, dansant la fameuse danse des mouchoirs tlemceniens. Ma grand-mère, toujours allongée, sorti le sien et fit de même, en suivant le rythme, et moi je chantais : mezinou n'har lioum saha aidkoum, mezinou n'har lioum mabrouk aidkoum.  


Aïn

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