14.04.2008
Le codex du Sinaï

Le codex d’Alep, 929 ap. J. - C., Israel Museum
Le codex du Sinaï, première partie de la tétralogie Le quatuor de Jerusalem, gagnerait à être plus connue. Enfin, c'est surtout les lecteurs qui y gagneraient.
L'auteur, Edward Whittemore, fut un agent de la CIA avant d’avoir commencé à écrire. Ou bien en même temps. A vrai-dire on sait peu de choses de l’homme. Mais en tant qu'ex-Marines, c’est dire s’il connaissait la géopolitique, notamment les conflits qui agitent le Moyen-Orient.
Hélas, il quitta ce monde beaucoup trop tôt, en 1993, et ses quelques ouvrages, à savoir sa tétralogie parut récemment chez R. Laffont, et Quin’s Shangaï circus, jamais traduit en français, n’ont pas rencontré un grand succès. C’est que Le quatuor… est difficilement classable, et s’il s’adressait à un public jeunesse, nous pourrions même le définir come un conte.
Dans son introduction, Gérard Klein le situe dans une suite de textes tout aussi inclassable : l’Histoire véridique de Lucien de Samosate, les Cinq livres de Rabelais, La tempête de Shakespeare, Alice au pays des merveilles de Carroll, Fictions de Borges, V de Pynchon… Sur ce point là, je suis totalement d’accord. Je rajouterai même dans cette liste le Don Quichotte de Cervantès, Les aventures du Baron de Munchausen par Raspe, Le vicomte pourfendu de Calvino ou encore le Tartarin de Tarascon de Daudet. Là où, me semble-t'il, Klein se trompe, c’est en voulant classer la tétralogie dans le genre de l’uchronie. Encore faudrait-il que je lise les quatre tomes pour assurer cela. Mais qu’importe les catégories. Il s’agit de ma part d’une déformation professionnelle. Ce qui compte, c’est Le codex du Sinaï, livre bien trop difficile à raconter, tant les personnages nombreux, plus ubuesques et incroyables les uns que les autres, se rencontrent, se perdent et se croisent à nouveau. Cependant, il ne me faut point vous effrayer, les qualités d’écriture de Whittemore, aussi flagrantes que celles des auteurs cités précédemment, transforment cette histoire complexe et échevelée en ballade dans le temps et les lieux. On suit tour à tour un lord anglais du 19ème siècle mesurant deux mètres trente, un albanais rendu fou par sa découverte de la Bible originale, un jeune irlandais luttant pour sa patrie et devenant trafiquant d'armes à Jérusalem, un mystérieux arabe âgé de trois mille ans…
A la fin du livre se trouve une chronologie de l’histoire, avec dates de naissance et grandes lignes, rappelant au lecteur les passages drôles ou émouvants. C’est que derrière le burlesque se cache une tristesse profonde. Sans doute, l’auteur était-il tombé amoureux de cette partie trouble du monde, jusqu’à faire de Jerusalem le personnage principal de son œuvre.
Le moment le plus touchant est celui où nous est narré le génocide des arméniens et où Whittemore nous convainc de l’hypocrisie des grandes nations de ce monde. L'ex-agent de la CIA a du avoir les mêmes idéaux que Stern, un des protagonistes du roman, à savoir le désir d’une nation unifiant les habitants immémoriaux de Jérusalem, malgré leurs différentes religions. Peine perdue, dans sa mystification littéraire, il tente justement de démystifier la Bible, le livre fondateur des trois religions, en nous expliquant que ce fameux Codex fut écrit par un aveugle et un idiot, désacralisant ainsi les raisons de tensions absurdes.
Il paraîtrait que le jeune irlandais, avant de partir en Amérique pour devenir un medecine-man chez les indiens, a perdu Jerusalem au poker. C'est ce que le second tome est censé nous raconter. J'ai hâte de lire ça. Quant à vous, ne vous fiez pas à l'horrible couverture du roman signé Paternoster. Cet illustrateur sévit dans la collection Ailleurs & Demain, et participe aux faibles ventes des livres qu'il gratifie de ses gribouillages.
A lire, le dossier Edward Whittemore sur le blog de François Chauvin
Aïn





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