« 96 ° | Page d'accueil | Morts-nés »
22.04.2008
Le McDo de Fès
Il y a bien longtemps que je n’étais pas parti en voyage avec la famille.
Une quinzaine d’années ?
Un peu plus peut-être, mais sûrement pas moins.
Je suis bien allé en Algérie avec ma mère et Samir, mon frère. Souvent même. Mais on ne peut pas appeler ça un voyage, tout au plus des vacances.
J’ai donc emmener mes parents et mon frangin visiter la ville magique de Fès.
Une semaine.
C’était largement suffisant.
C’est qu’entre la Reine-Mère et moi, il suffit d’une étincelle, comme dirait l’autre, pour mettre le feu. Résultat, au bout de deux jours, nous étions plus ou moins séparés, nous réunissant seulement pour partager le repas du soir. D’un côté, les parents écumant avec abnégation les boutiques à la recherche de sublimes gandouras pour pas cher. De l’autre, Samir et moi flânant dans la medina, visitant tranquillement les lieux historiques et marchandant âprement entre deux cafés sirotés à l'ombre de caravansérails.
A Séfrou où j’ai désormais l’habitude de prendre mes quartiers, nous avons fait connaissance avec S., jeune guide, homme à tout faire, sorte de go between bavard très serviable et généreux. Il n’avait de cesse, comme tous les jeunes, de me parler de filles et d’affaires.
Tu connais pas les signes d’ici, me disaient-ils, qui montrent qu’une demoiselle s’intéresse à toi.
Il entama dès lors un long monologue fort intéressant sur la sociologie du dragueur marocain.
Il faisait beau, grand ciel bleu, et soleil immense.
A la lumière de ses explications, je remarquais, en traversant les différents jardins du village, un tas de jeunes hommes attentistes et désoeuvrés assis sur les bancs et les filles habillées à l’occidentale, cheveux aux vents, maquillages peu discrets sur le visage.
Observant cela, S. murmura qu’une gazelle nous suivait. Samir, pas malin, se retourna immédiatement, ce qui déclencha notre à rire à tous, même à celui de la demoiselle. S. en profita pour entamer la discussion.
Tu as un sourire d’ange. Ton sourire a la forme de mon cœur qui bat dans ma poitrine. Et tes yeux, mon Dieu, tes yeux sont si bleus. Heureux l’homme qui y verra sans cesse son reflet, il baignera alors dans le bonheur.
Je n’en croyais pas mes oreilles. Non seulement, c’était d’un kitsch grotesque, mais en plus, ça marchait. La fille était tout sourire.
Nous nous arrêtâmes et, après avoir échangé poignée de main et prénoms, S. emballa l’affaire en cinq minutes chronos : numéro de téléphone portable et rendez-vous le lendemain soir pour boire un café. J’en restais les bras ballants. Samir, lui, annonçait qu’il commençait à adorer le Maroc.
S. nous expliqua que ça se passait souvent comme ça. Je n’en croyais pas mes oreilles.
Et bien, tu as trouvé ta future femme, lui dis-je.
Il me regarda l'air étonné.
Je ne vais pas me marier avec une fille qui se laisse draguer dans la rue, quand même. C’est pas sérieux.
Je ne comprenais plus rien à rien. Enfin, quand je dis ça, je mens. Les garçons réagissent exactement de la même façon en Algérie.
Quand je me déciderai, je demanderai à ma mère de trouver ma future épouse. Elle sait exactement ce qu’il me faut. Il faut pas rigoler avec ça, le mariage, c’est pas un jeu, et ça peut pas seulement tenir avec la passion des premiers jours. Ca dure toute la vie. Je veux pas d’une fille MacDo.
Une fille quoi ? lui demandais-je.
Une fille MacDo, me dit-il. Vas à celui de Fès, tu verras ce que c’est.
Le soir, dans la nuit fraîche du Moyen-Atlas, fumant une cigarette sur la terrasse du Dar Attamani, je savais bien sûr que je n’irais pas au MacDo de Fès. Je préfère largement manger quelques brochettes au cumin accompagnées d'un verre de thé à la menthe dans un des bouis-bouis de la medina.
C’est ainsi que le lendemain, mon frère et moi allions baruler à Fès, comme aimait à dire mon père (Sa grande blague était de dire sans cesse Rabat et Fès ! Il a le comique lourd et je dois tenir ça de lui, mais quand je repense à cette phrase, j’ai toujours un petit sourire).
Après une journée passée à boire des cafés et du thé, déguster des keftas dans du bon pain (le meilleur du Maghreb, c’est un algérien qui l’affirme !), s’asperger d’eau de rose, éviter les ânes et les mulets, discuter les prix, et méditer une paire d’heure dans la grande mosquée Karaouine, il était temps de rentrer.
Sur la route qui mène à la place aux taxis, le fameux snack mondialement connu affichait son arrogance occidentale. Voyant quelques jeunes garçons s'y rendre, je proposais à Samir un Coca qu’il accepta volontiers tant la chaleur était forte.
Ouvrant la porte, j’eu le sentiment de passer d’un pays à un autre sans avoir besoin de passeport. La salle était climatisée. Un luxe auquel je n'étais plus habitué.
Les tarifs affichés étaient les mêmes que ceux appliqués en France, soit 7 euros en moyenne pour un menu indigeste. A ce prix là, au Maroc, quatre personnes peuvent se rassasier de produits frais, ragoûts et viandes grillés au bon vieux chaouar. J'en déduisais qu'il fallait être aisé socialement pour venir s'empiffrer au fast-food.
Deux gars devant nous étaient habillées à la mode, cheveux plaqués par une tartine de gel, lunettes de soleil à la Chips , vestes noires en sky, tee-shirts bariolés bien moulants, jeans délavés industriellement et bottines noires brillantes. Sont-ils de la haute où jouent-ils à l'être ? Les gars friment : ils prennent un menu !
C'est à notre tour.
Une demoiselle en costume d'entreprise nous accueille par un bonjour en français. Je lui réponds et lui commande deux sodas en arabe. Elle continue à me parler en français. Décidément, j'ai beau me délester de tout l'attirail du touriste, je n'abuserai personne malgré ma peau marron et ma langue arabe.
Alors qu'elle nous servait tranquillement, je l'observais en train d'évoluer. Ce poste qu'elle occupait, son uniforme et son français lui conférait une dignité enviable par les autres. Quelque chose comme une bonne place.
Je pris le plateau et, en me dégageant de la file, je compris qu'il était de mise de s'exprimer en langue française, même avec les marocains.
Professionnalisme snob ? En tout cas, j'eu le sentiment bizarre que nous avions la chance d'être dans un milieu de grand standing.
Nous sortîmes nous installer sur la terrasse, à l'ombre d'un parasol.
Il était 17 heures.
A chaque table, des bruns et des brunettes, tous vêtus à l'occidentale. Des fils et des filles à papa ? J'en ai l'impression.
Alors que nous nous asseyons, des yeux se tournent vers nous. Des sourires et des regards discrets de charmeuses nous rappellent encore une fois qu'être français, ça se voit terriblement. Juste pour cela, on plaît.
Deux demoiselles assises à la table d'à côté nous dévisagent sans pudeur, cigarettes à la main. C'est tellement imprévu de voir des filles fumer dans un pays arabe. Surtout de manière si ostentatoire.
De-ci de-là, quelques européens croquent à pleine dents dans des McArabias si exotiques pour eux, appareil photo cadenassé autour du cou, lbob collé à la tête. Beaucoup d'espagnols, plutôt jeunes.
Je commence à regretter l'ambiance des casse-croûtes de la médina.
Un salarié passe son temps à ramasser les papiers parterre.
Nous avons vue sur une jolie colline où passe un vieux train.
Silence inquiétant quand on connaît le bruit de la ville.
Samir ne sait plus où donner de la tête. J'adore le Maroc, j'adore ! me disait-il.
Je ne voulais pas briser son innocence et lui dire qu'elles voyaient à la place de sa tête une belle carte d'identité française. Je le laissais se remplir de fierté. Le voilà qu'il commençait à me donner des coups de pieds.
Parle leur, mais parle leur. Elles attendent que ça.
C'est ton problème, mon frère. C'est toi le beau gosse qu'elles reluquent, pas moi.
T'as raison. Mais je sais pas quoi dire. Et si je leur sortais cette histoire de sourire et de beaux yeux...
Ecoute Samir, on va partir demain, et la seule chose que tu vas faire, c'est briser un cœur. Attends de revenir à Fès et d'avoir une semaine devant toi.
Il acquiesça, sûr de sa force et de son charme. Ca faisait plaisir à voir.
Nous partîmes rejoindre nos parents à Séfrou.
Sur le chemin du retour, je trouvais totalement séduisant ses filles portant une djellaba et un foulard, ses filles détournant le regard avec force, ses filles mystérieuses et qui n'offraient rien, surtout pas au premier français venu.
Aïn
20:36 Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : fès, mcdonald, voyage, andalousie





Commentaires
C'est fou comme nous (français d'origine maghrébine) sommes immédiatemment repérés dès que l'on traverse la méditerranée... sans même parler, alors que nous faisons tout pour nous fondre dans la masse! On nous reconnaît juste à notre démarche, notre attitude... D'ailleurs je vois que vous aussi les garçons n'échappez pas aux regards langoureux :-D Ca me rassure... Finalement, tout est dans le regard là-bas...
J'ai beaucoup aimé votre récit en tout cas, on s'y croirait presque!
A bientôt
Jahara
Ecrit par : Jahara | 23.04.2008
Oui, il y a ceux qui arrivent en pays conquis, dernières sapes criardes à la mode, chaussures fluos, voitures clinquantes, et qui sont repérables de loin.
Et puis il y a ceux, comme vous dîtes, qui essaient de se fondre dans la masse... et qui se font quand même repérer.
C'est vrai que le regard est important. J'ai même vu un de mes cousins filer son n° de téléphone rien qu'avec les yeux. C'est Fellag qui appelait ce sport national "La gabration" ;)
A bientôt Jahara.
Ravi que ce texte vous ai plu !
Ecrit par : Aïn | 24.04.2008
Tes texte toujours aussi beaux !
Je prépare actuellement mon voyage....pour Fès...Pour juillet...j'irai me réfugier en suite vers les régions les plus fraîches du pays...plus hostile au tourisme...
A bientôt Aïn
Mario
Ecrit par : Mario Scolas | 26.04.2008
Et moi j'aime aussi, mais particulièrement la conclusion. Je suis d'une génération où les filles ne draguaient pas mais laissaient les garçons le faire. Je pouvais rougir et baisser les yeux devant un regard effronté très, trop insistant. De la timidité sans doute mais pas que cela. Je suis féministe pour certaines choses, par exemple une certaine égalité entre les hommes et les femmes mais pour ce qui est du domaine du sexe, l'homme doit rester le mentor. Sans aller jusqu'à la virginité le jour du mariage, j'apprécie de la retenue chez une jeune fille et, je comprends les garçons effrayés par la hardiesse de certaines jeunes filles (femmes).
Ecrit par : Mère mi | 26.04.2008
Fascinant voyage que vous proposez sur ce blog, agréable et intéressant.
Ecrit par : Marc | 27.04.2008
Merci pour le compliment, Mario. Et bon voyage à Fès alors. Tu es courageux d'y aller en plein été. Pour ma part, je dois y retourner à la mi-mai. Peut-être aurons-nous l'occasion de nous y croiser !
Je vous comprends Mère mi. Je ne sais pas si l'homme doit rester le mentor. Souvent, celui qui croit mener la danse se fait, sans s'en rendre compte, mener par le bout du nez.
Moi, j'aime bien la pudeur. Je trouve que c'est joli. Aussi bien chez les femmes que chez les hommes.
J'espère, Marc, que vous viendrez voyagez plus souvent sur ce blog. Vous êtes le bienvenu !
Ecrit par : Aïn | 27.04.2008
Je viens de lire ta note avec beaucoup d'amusement :-) Elle a réveillé quelques souvenirs...
Lorsque je suis arrivée en France pour mes études j'avais fait cette remarque à une copine" Les jeunes ils ne draguent pas chez vous?"
Bizarrement ça commençait à me manquer, j'avais tellement l'habitude d'avoir tjs quelqu'un derrière moi "He pssst aâtini wajh al miâad" en gros cela voulait dire fais attention à moi , consacre moi une minute...Je ne dis pas que j'étais une bombe hahahah loin de là ;-) mais en Algérie on drague tout le monde y a pas de jaloux du moment que c'est une fille. Je t'invite à regarder le dernier des chameaux de Fellag! Il en parle...Hilarant.
Qd à la fille Mac Do, moi j'ai entendu pire, "la fille conteur à zéro" La bêtise humaine n'a pas de limite!
Au fait j'ai entamé le bal des vipère hier, il était comme vs dites ds votre jargon "indisponible"...Je ne me suis pas ennuyée, c'est bon signe...
A plus.
Ecrit par : Mesk-Ellil | 30.04.2008
Je ris sous cape évidemment car même si je n'en ai pas parlé directement , les rapports avec ta mère, la reine mère si j'ai bien compris, m'ont quelque peu interpellée.
En effet, moi aussi on m'a, du moins mon fils, appelé la reine mère à cause d'un fauteuil Louis XV qui a été acheté en rapport avec mes problèmes de dos. Mais je vois autre chose qui n'est pas anodin dans cette appellation "reine mère". En tout cas, j'y vois, même si cela peut paraître présomptueux une forme d'admiration, dérangeante peut être, mais incontournable. Sûrement une mère omniprésente, aimante et forcément juge des comportements quelque part, selon l'éducation qu'elle a donnée. Tu vois Ain, je suis super cool avec tout le monde, je comprends beaucoup de choses, mais avec les miens je suis "la reine mère" peut être celle dont on craint les jugements mais en tout cas que l'on respecte. Très important le respect !!!
Je pense que tu m'as bien comprise. Je garde, dans ma tête, mes amitiés pour ta maman, nous les mères savont de quoi il retourne. Je te soupçonne assez fin pour comprendre ce message que tu n'attendais sans doute pas. Bon 1er mai, et si tu n'as pas de muguet, car chez vous cela ne se fête pas, j'en ai que je partage volontiers. Amitiés d'une reine mère parmi tant d'autres.
Ecrit par : Mère mi | 01.05.2008
Oui, Samia, je connais ce fameux spectacle de Fellag. Je crois d'ailleurs que dans un commentaire précédent, je fais allusion à la fameuse "gabration".
Tu sais, je crois que dans leur imaginaire collectif, les occidentaux ne se rendent pas comptent combien, dans les pays d'Afrique du nord, ça drague.Ca colle tellement peu avec l'Islam tel qu'on le présente dans les médias de masse !
Quand tu auras fini "Le Bal...", tu me diras mieux ce que tu en penses.
Ecrit par : Aïn | 02.05.2008
Mère mi, c'est surtout que "ma" Reine-mère est une méditerranéenne, une "mama" comme dirait les italiens, soit tout le portrait que vous venez de faire.
La fête du 1er mai est une fête laïque (quoique je fête bien Noël avec une partie de ma famille. pourquoi je dis une partie : toute ma famille. N'oubliez pas que je suis aussi un provençal, musulman certes, mais provençal quand même). J'ai justement offert un brin de muguet (je vous en envoie plein aussi d'ailleurs) à la Reine-Mère, et je me suis pas gêné pour chômer et profiter du soleil.
Ecrit par : Aïn | 02.05.2008
J'arrive tard sur ce très joli billet pour cause de relaxation aiguë ... 15 jours de vacances + les ponts, détente totale :)
J'avais l'impression d'être avec vous, moi aussi, décidément, j'ai hâte de découvrir Fès ;)
Ecrit par : Fiso | 13.05.2008
Désolé de répondre aussi tard à ton petit mot, mais moi aussi j'étais en vacance cette semaine, à Fès bien sûr.
La ville est magnifique, mais la campagne alentour vaut aussi le détour.
Ecrit par : Aïn | 18.05.2008
Y'a pas de mal ! Tiens, je repars bientôt ... Marrakech, sans doute :)
Ecrit par : Fiso | 18.05.2008
C'est vraiment différent de Fès. Tu nous raconteras. Bonnes vacances.
Ecrit par : Aïn | 19.05.2008
Salut!
Je suis de retour dans la blogosphère, alors bien évidemment je passe faire un tour chez toi! Et j'aime toujours autant! Ton texte est vraiment...beau, émouvant, drôle et surtout très vrai. En tout cas, il résonne un peu en moi. Merci donc. Et en plus tu me prouves qu'il n'y a pas que les "filles macdo" qui comptent. Et ça c'est super pour une fille comme moi!
Bref. Tu es a Fès, donc, ça y est. J'espère que tu y es bien. Tu as l'air en tout cas. Si jamais tu veux bien, des photos me feraient plaisir! Elles procureront un palliatif à mes envies de voyage, impossibles à satisfaire en ce moment...
Bonne continuation, bises,
Cécile.
Ecrit par : Cécile | 16.06.2008
Salut Cécile.
Heureux de ton retour.
Merci pour tes compliments, ils me vont droit au coeur.
Je te mail, bye.
Ecrit par : Aïn | 17.06.2008
Ecrire un commentaire