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01.07.2008

Jeu de Dame

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Il faut l'avouer, j'ai lu mes premiers Alina Reyes à quatorze ou quinze ans. Je compulsais frénétiquement La nuit, Derrière la porte, Lilith en même temps que les quelques SAS que je piquais à mon oncle dans sa maison ardéchoise. Evidemment, ces lectures n'évoquaient pour moi aucun intérêt littéraire. Je ne garde donc que très peu de souvenirs des romans de Reyes. Il me semble même que je trouvais ses textes moyens. Manifestement, ma grille de lecture était un peu biaisée. Il aura fallu attendre bien longtemps pour que je ne me décide à lire un autre de ses romans, tant ces derniers sont intimement liés à l’époque de l’âge bête.

Le petit livre était là, sur la table de présentation, au milieu d’autres nouveautés, attendant qu’un lecteur daigne l’emprunter. Mais de lecteur, en ce vendredi après-midi, il n’y en avait point. Les provençaux ne sont pas des niaï (se prononce niaille). Avec la chaleur terrible de cette fin juin, soit ils n’ont pas le choix et ils travaillent, soit ils font la sieste à l’ombre. Quant à moi, seul à la banque de prêt, j’étais pris par la flemme du fonctionnaire. Quitte à remettre mes dossiers pour plus tard, autant en profiter pour lire un bon bouquin. Je me lève et regarde d’un air nonchalant la table de nouveauté. Rien d’extraordinaire dans cet amas de livres, plus litterature de consommation que Litterature. Seule une couverture retient ma curiosité. Celle, traditionnelle, des éditions Zulma. Il s'agit du dernier rejeton d’Alina Reyes. J’ai vraiment pas de chance. Entre les dernières polémiques littéraires et les souvenirs que j’ai de ses romans, La Dameuse ne me dit pas trop. En même temps, c’est un drôle de titre. Et puis il est court (est-ce le fonctionnaire ou le provençal qui parle ?). La Dameuse… Un rapport avec le jeu de dames ? Bon, je le reconnais volontiers, ma première réaction quant au titre est ridicule. Mais à ma décharge, je n’ai aucune habitude de la montagne et je ne connais guère le vocabulaire de ce monde à part. Finalement, la symbolique du roman ne me donnera pas tout à fait tort. J’attrape le bouquin, faisant plus confiance en Zulma qu’en Alina. Je m’installe sur mon fauteuil et commence à lire.

Je suis littéralement happé par les premières lignes. Il en faut dans le ventre pour mettre autant de densité dans un roman d’une cinquantaine de pages. Et cette densité, puisqu’elle ne se retrouve pas dans l’épaisseur physique doit se retrouver dans le style. L’auteur s’y prend à merveille, et j’avoue que je ne m’attendais pas ça. L’effet de surprise rend la lecture plus palpitante. Mais ça se gâte vite.

Marie-Rosella, sauvageonne de dix-sept ans, remonte dans sa station enneigée avec son père, Nardone (le véritable nom de famille d’Alina Reyes). A l’arrière d’une motoneige, la demoiselle, émue par la nature environnante et la vibration de l’engin entre ses jambes est prête à jouir. Arrivée à destination, toute excitée, elle n’aide même pas le père à rentrer les courses. Elle se dirige tout droit chez son amoureux, Baptiste, jeune aventurier solide vivant dans sa yourte. Au passage, elle caresse un des chiens husky du voyageur, son préféré. Les allégories sexuelles fusent, à la limite du kitsch. Rentrant rejoindre son homme, elle suce le Baptiste et le laisse jouir dans sa bouche. Buvant un café, elle pense à tous ces petits spermatozoïdes qui, dans son ventre, apprennent à nager dans le liquide noir. Il fait froid dehors et Marie-Rosella n’est pas rassasiée. Ils font l’amour parce que c’est bon, et en oublient le préservatif. Bah, c’est pas grave. Après avoir consommé l’acte, elle s’en retourne auprès de son père tenir le café. L’ange gardien de Marie-Rosella, Marto, est présent. C’est lui qui s’occupe de la dameuse.

Jusque là, je suis à la fois agréablement surpris par l’âme qui habite ce texte, et déçu par les situations érotiques que je trouve grotesque, un peu trop idyllique. Mais la qualité d'écriture emprunt de vigueur et d'intensité symbolique m'engage à continuer la lecture. Et puis, je fais toujours confiance à Zulma.

Dans la discussion avec les habitués surgit une faille, un trouble. Gilles, titi parisien, descendu récemment de sa capitale avec une équipe télé, revient dans les parages. Marie-Rosella se rappelle de cet homme qui lui avait promis monts et merveilles, amour et tendresse. Elle se rappelle de ce séducteur qui, curieusement, ne voulait pas lui faire l'amour. Une fois remonté dans sa capitale, Gilles coupa les ponts, oubliant ce qui ne devait être pour lui qu'une midinette. Elle a beau se dire qu'elle s'en moque, ça lui fiche un coup de savoir qu'elle va peut-être le croiser. Qu'importe. C'est Noël et, dans la crèche vivante de la paroisse, elle est Marie. Alors qu'elle se dirige vers l'Eglise, le Gilles la détourne de son chemin, l'attrappe dans la forêt et embrasse son cameraman alors que ce dernier la viole. Laissée seule, il ne lui faut pas longtemps pour retrouver ses esprits. Elle repart pour l'Eglise, trempée et ensanglantée, et joue son rôle.

Salie, Marie-Rosella se vengera. Comment ? Je vous ne le dirais pas, j'en ai déjà fait beaucoup trop. Mais tel le plus fort atout dans le jeu, elle damera le pion au mal, comme si c'était un simple obstacle. Un enfant naîtra de l'union non protégée avec Baptiste ou du viol. Le mystère demeure. Elle appellera son fils Jean-Loup. Jean parce que Baptiste, Loup, parce que le mal peut-être, la forêt sans doute, à moins que Loup ne soit cette sauvage de mère : Cet enfant en moi était la vie qui me forçait à vivre, Le père de cet enfant, c’était moi, et sa mère, la neige.

La dameuse est un hymne tout ensemble à la vie, à la femme, à la nature au mysticisme même. Gilles ne tient pas sa parole alors que Marie donne naissance au Verbe. Et du verbe, dans ce roman il y en a. Ayant été ébloui il y a peu par Théorie et jeu du Duende de Federico Garcia Lorca, je ne cesse de ramener tout ce que je trouve bon à ce texte. Néanmoins, il y a de ce duende dans le dernier roman d'Alina Reyes, de cette vie, de ce sang qui émerge de la douleur, de cette possibilité de la mort :Autrement dit, ce n’est pas une question de faculté, mais de véritable style vivant ; c’est à dire le sang ; c’est-à-dire de culture antique, de création en acte.

Aïn

Commentaires

Ce billet donne envie de ne pas lire le roman tant il est esquisse et qu'il doit rester ainsi, à l'état de question et d'inachevé...

Ecrit par : Christiane | 11.07.2008

C'est un beau compliment que vous me faites, Christiane.
Lisez à l'occasion "La dameuse". Ce roman vaut le détour.

Ecrit par : Aïn | 11.07.2008

C'était un peu mon intention, mais pas complètement parce que je sens que c'est trop proche de ma vie. Pour moi ces mots sont encore interdits et je ne sais si je dois les rencontrer dans son écriture ou dans la mienne. C'est pour cela que votre esquisse était juste adaptée à mon désir comme la boîte, avec trois trous, que l'aviateur dessine pour le petit prince et qui contient le mouton idéal. Vous m'avez offert la boîte qui contient des paroles nouées les siennes et les miennes. Vous pouvez le lui dire. Encore merci.
Christiane

Ecrit par : Christiane | 11.07.2008

Désolé d'avoir mis autant de temps à vous répondre. De toute façon, je ne sais vraiment que vous dire Christiane, si ce n'est que vos deux messages m'ont profondément troublé. Croyez-moi, je dis cela en toute sincérité.
Je vous salue.

Ecrit par : Aïn | 16.07.2008

Et moi, je vous envoie comme un cahier blanc, des pages où rien encore a été écrit pour se reposer les yeux et le coeur.
Amitiés.
Christiane

Ecrit par : Christiane | 16.07.2008

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