« La Boûmiano | Page d'accueil | Pages de Sirocco, le retour »
07.07.2008
Le Festival d'Avignon, ce Mal...

C’est vrai, ça peut-être sympa une critique du Festival d’Avignon en ayant comme grille d’analyse la pensée de Philippe Muray. Mais encore faut-il avoir le talent de ce dernier et ne pas oublier que l’homme exerçait un recul ironique quant à sa propre pensée, à mesure même qu’il étayait ses argumentations, ce qui le rendait bougrement pertinent et corrosif. Muray avait bien conscience de cette limite qui le menaçait s’il n’y prenait garde, ce mal qui prend vite possession des petits mécaniciens de l’esprit : la pose.
Et la pose, c’est pas beau.
Le Festival n’est plus ce qu’il était hier. Nous sommes loin de l’esprit de Jean Vilar. Il est désormais national, génère de l’argent, donc du médiatique, du politique, de la pose. Le commerce règne dans le Temple, et les restaurants/théâtres se battent pour attirer l’œil du consommateur. Les avignonnais seraient des collaborateurs, préférant vendre leur âme au plus offrant. On pourra toujours dire que l’Art n’existe plus, que la nouveauté est un effet et que n’est plus respecté l'esprit du texte. Que la ville perd de son essence, que les artistes ne sont que des figurants, des egos surdimensionnés, des grévistes en puissance, des déconstructeurs, des droits-de-l-hommistes en herbe et j’en passe. Evidemment : fête nationale + théâtre + gauchiste + jeune = homo festivus.
Ouuuuf.
On peut dire tout ça. Mais à condition de ne pas prendre soi-même la pose, histoire de calquer parfaitement à la ligne éditoriale d’un webzine drôlement redondant dans ses critiques, tant qu’il en devient même, malgré lui, un mutin de Panurge. Ils pourront toujours s’en référer à Philippe Muray, ils ne se rendront toujours pas compte qu’ils font partis de ces archipatelins que dénonce l’auteur dans Chers Djihadistes.
Même si l’article de Pascal Adam, Pour la plus grande gloire de rien, est, par endroit, pertinent, il en devient contestable par son manque de nuance.
Tuer les nuances c'est tuer la liberté, l'appétit de créer, l'amour, le bonheur. C'est déchirer la trame étincelante de la vie et la changer en haillon, disait Paul Guth dans Lettres à votre fils qui en a ras-le-bol. Je cite avec dessein, évidemment, histoire de donner du grain à moudre à M. Adam. Mais il se rendra bien compte que cette phrase de l’humoriste français n’est pas destinée, ici, a ce qu’il y a de juste dans son questionnement, cette critique du libertarisme destructeur, mais bien plus à ce qui l’enferme, à ce qui dénature même ce qui est bon à prendre dans sa critique à charge, à ce mal des mécaniciens de l’esprit, bref, je me répète, mais il s’agit bien encore de pose.
Hélas, voici notre homme parti dans sa lancée, inarétable sans doute. Le Festival d’Avignon n’est pour lui qu’un cadavre qu’il faut disséquer, comme certains s’assomment à disséquer celui de la littérature française. Tout est mauvais, à jeter, sauf, s’il trouve la perle rare dans le festival même qui servira son discours pessimiste, j'allais dire millénariste. On use de toutes les tartes à la crème anti-gauchistes, sans pudeur aucune. On ressort la vieille artillerie en nous disant que c’était bien à l’époque. On tente d’extraire les maux dus à la modernité où on peut, dans le programme des festivités. A force de disséquer sans but, on devient boucher, prêt à donner en pâture la mauvaise carne que les lecteurs au ventre plein, avides de sensation pseudo-réacs, réclament avec gourmandise.
Il faudra néanmoins expérimenter bien plus que Le [seul] partage de midi (1). Chercher le positif dans les ruelles de l’ancienne ville, dans les théâtres éphémères du In et du Off, et le magnifier afin de faire œuvre de puissance, plutôt que de se rendre dans une ou deux salles bien choisies, sûr de son fait, prêt à bondir sur cet horrible chose qu’est l’innovation, l’irruption de la danse, du film, de la sculpture ou de tout autre forme d’art dans le théâtre. Histoire de donner à ces critiques un peu plus d’épaisseur.
C’est un avignonnais pas encore vendu au système du Festival qui vous le dit.
(1) La seule critique, au final, proposée par M. Adam , et vraiment basée sur une pièce vue. Le sentiment désagréable aussi, qu’à l’avance, le gimmick était prêt : il y a, là aussi, je crois, dans la façon dont la représentation ne peut atteindre cette altérité radicale qu'exige la pièce de Claudel, quelque banal symptôme du mal qui ronge le monde présent.
Aïn
19:58 Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : festival d'avignon, pascal adam, sur le ring, avignon, théâtre





Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://www.lesirocco.net/trackback/1695789
Commentaires
Vous semblez voir les choses du bon côté ! Je suis moi aussi un fan de Muray. J'ai critiqué certains de ses ouvrages sur mon blogue.
Ecrit par : stéphane | 08.07.2008
Je ne sais pas si je vois les choses du bon côté, et d'ailleurs cette expression me gêne un peu, car je doute souvent. Il me semble aussi que dans l'absolu, l'homme n'a pas toutes les cartes en main "pour voir les choses du bon côté". Y a t-il même un bon côté ?
Cependant, j'essaie au moins de garder les yeux ouverts.
Je ne suis pas "fan" de Muray, même si j'apprécie beaucoup l'esprit libre. Je ne suis pas d'accord avec tout ce qu'il dit, loin de là, mais j'aime la façon dont il exprime son opinion. Et je le tiens en haute estime pour son intégrité.
Je lirai vos critiques sur votre blog.
Ecrit par : Aïn | 08.07.2008
Ecrire un commentaire