14.05.2009

Le pauvre serviteur

1984, Ras-el-Ma. Une nuit d’été dans un village à l’orée du désert algérien.

Nous apprécions la température fraîche qui nous a terriblement fait défaut la journée, et nous sommes tous dehors, autour de Ma Aïcha, ma grand-mère maternelle. Les moustiques s’agitent, et nous sucent le sang avec acharnement. Chacun se débrouille pour les chasser, avec les mains ou les fameuses shangla, sandales en plastique fluorescent. Mon oncle Bachir, avec sa voix caverneuse, met l’ambiance et fait rire les femmes. Point de télé le soir. C’est l’heure sacrée de la veillée, le moment où l’on discute de tout et de rien, où l’on se parle, où l’on échange des regards affectueux, taquins, et de larges sourires. Au-dessus de nos têtes, seule la lumière d’une ampoule perdue au milieu de grappes de raisins et de bestioles virevoltantes nous éclaire quelque peu. Mais tout autour, il fait sombre et le ciel est étoilé. Le grand jardin nous fait face, avec ces quatre grands et majestueux figuiers aux allures de géants immobilisés par quelques sorts. Au fond, sur ma gauche, je n’ose jamais regarder la bouche trop noire du hangar ouvert, près du puits. C’est que je ne suis qu’un enfant et, même si elles suscitent ma curiosité, je crains les ombres du soir.

Ma fi Qamr’, la lune est absente, à l’inverse des rires libres des femmes et des envolées lyriques de mon oncle qui illuminaient la soirée. C’est toujours beau une femme qui rie.

Tour à tour, les membres de la veillée prennent la parole. J’aimais me détacher du sens des mots, rendre les histoires lointaines, et porter mon attention seulement sur les sons, la langue, les bruits continus émanant des bouches. Tout devenait irréel.

Et voilà que quelques unes de mes cousines se levaient. Il était l’heure de préparer le salon où nous allions tous dormir. J’aimais les accompagner pour les regarder faire. En passant par la cuisine, je buvais régulièrement un fond de limonade local. Elles installaient d’épais et longs tapis à même le sol, sur lesquels elles posaient des peaux de chèvre et à nouveau d’autres tapis, jusqu’à atteindre une épaisseur confortable. Seule ma grand-mère avait droit à un matelas. J’en profitais pour vite choisir ma place, mais je me faisais réprimander, sous prétextes que les enfants dorment au fond de la salle.

Une fois cette dernière préparée, la famille s’avançait, prête à se reposer, repus du repas et des bavardages. Nous pouvions être une vingtaine à dormir ensemble. Pour me couvrir, je partageais un drap blanc avec deux de mes cousins préférés. Une fois tout le monde installé, Ma Aicha allumait sa lampe de poche, éteignait la lumière et allait se coucher. Nous n’attendions qu’une chose, c’était qu’elle entame sa chanson du soir, puisée dans le répertoire traditionnel, sa berceuse qu’elle offrait chaque nuit à ses enfants et ses petits-enfants. Par bonheur, elle entama mon chant préféré : Je suis le serviteur du pauvre. Elle n’avait pas fini que déjà, je dormais à poing fermé.

Les yeux s’ouvrent lentement pour s’apercevoir que d’une part il fait jour, et que d’autre part, tout le monde est presque levé. Je ne veux pas être le dernier debout. Question d’honneur. J’avance en titubant et pénètre dans la cuisine où tout le monde est réuni. On me souhaite le meilleur des matins. Je leur en souhaite un à mon tour, empli de jasmin.

Je sors. Le soleil est déjà agressif. Je prends une petite bassine en plastique que je remplis d’une eau pure stockée dans une grande bassina en fer. Aujourd’hui, le robinet est fermé. Demain, sûrement, l’eau coulera une heure ou deux, et on remplira à nouveau les bassines. Je me lave le visage. La fraîcheur de l’eau est agréable. Je retourne dans la cuisine et me régale du petit déjeuner. Les hommes sont allés travailler. Les femmes, elles, malaxent la pâte avec vigueur pendant que je bois mon thé à la menthe. Je me dépêche de manger, parce que j’adore m’amuser avec la farine et l’eau. Mon père, boulanger de métier, m’aide. Les femmes ont fini le pain et celui-ci repose sur des plaques et sous des couvertures. J’en profite aussi pour faire lever mon vilain pain rond.

Une heure passe d’amusement au ballon quand les grandes cousines nous appellent nous, les petits cousins. C’est le moment d’emmener le pain au four du village, à une demi-heure à pied.

Nous voilà partis, pieds nus, un short cour, un débardeur et les plaques sur la tête.

Ce jour là, nous étions quatre : Miloud, Soria, la petite Akila, ma cousine adorée qui n’avait que trois ans  et dont les grosses joues attiraient sans cesse mes baisers, et moi-même. Nous évitions soigneusement le sol cimenté, aussi brûlant que le feu, préférant la chaleur moins blessante des trottoirs encore en état de friche. Le parcours était toujours le même. Passant devant la caserne militaire, nous nous arrêtons pour saluer un ami de la famille, un amoureux d’une de mes cousines. Puis nous passons devant la Poste. Mon oncle Sid’Ahmed nous repérait à chaque fois derrière son bureau. Il sort nous embrasser et donne quatre pièces de un dinar à sa fille Soria. En général, l’ami de mon oncle l’accompagnait, trouvant une raison valable pour faire une pause. Nous redoutons ensuite de passer devant la maison de Sidi Mokhtar, jeune taleb qui s’occupait de l’instruction religieuse de tous les enfants du village. A cette étape-ci, la cadence des pas deviennent plus rapide. D’une main, je maintiens la plaque fermement sur la tête, de l’autre, je serre celle de Akila qui, pour suivre notre rythme, met en action ses petites jambes potelées. Suit un arrêt obligatoire. Il nous fallait rendre respectueusement la politesse au vieux Oussama, handicapé et mendiant, et à son fils Malik, fou du village, éternel sourire sur le visage, bave écumante au bord de lèvres, et d’une gentillesse à toute épreuve. Se succéde ensuite les cafés et les marchands de fruits et légumes tenus par les Ahmed, Moussa, Nabil, Zoubir et autres Youssef… Enfin, nous arrivons au four. Entrant dans celui-ci comme dans la gueule noire d'un dragon à l’haleine âpre, nous ne nous éternisons pas. De la suie de partout, et de la cendre. Une moiteur oppressante. Des hommes s’activent à remplir des bannettes de baguettes à la française. D’autres balayent le sol, nettoient quelques jointures, ouvrent et ferment sans cesse les portes du four. Nous remettons nos plaques et sortons rapidement, direction le vendeur de crème italienne. Une pour Miloud, une pour Soria et une autre que je partage avec Akila. Après avoir dégusté la gourmandise, nous nous occupons de remplir nos poches avec des capsules de bouteilles qui nous servaient à un jeu dont nous nous régalerons en fin d’après-midi. Le temps passait vite à rire, et il nous fallait retourner au four, payer de trois dinars le travail accompli par les boulangers pour cuire le pain, et prendre le chemin du retour. Le soleil approchant de son zénith, la chaleur devenait plus intense. Arriver à mi-parcours, Fouad nous nargue avec son vélo. Il savait que nous devions nous arrêter chez lui, et il sortait sa machine par orgueil, histoire d’impressionner les va-nu-pieds que nous étions. A la porte de sa maison, son père nous accueille, nous salue, demande des nouvelles de nos parents, prend trois de nos pains en échange de deux litres de lait frais, et nous met sous la protection d’Allah et de son Prophète. Cette foi-ci, comme souvent quand Akila nous accompagne, une des grandes sœurs de Fouad accoure, et offre un œuf dur encore dans sa coquille à Akila en échange d’un long et tendre baiser plein de sourire. Ce qui avait le don de me rendre jaloux. Imane était belle comme un jour de printemps, et elle le savait.

Quelques pas plus loin, nous retrouvons Sidi Mokhtar à qui j’offre un pain. Akila sort de sa poche le dernier dinar qui nous restait et le donne au vieil homme. Puis, à la surprise générale, elle tend son œuf à Malik, fendue d’un sourire faisant ressortir les fossettes de ses joues.

Poursuivant notre route, notre oncle postier nous accompagne jusqu’à la maison, saluant gravement ce soldat qui voulait sa fille. Arriver à destination, les tables basses étaient déjà prêtes. Le repas nous attendait. La mère de Akila, Leïla, la si douce Leïla… se mit à nous crier dessus, enfin à me crier dessus, étant le plus âgé des quatre. Elle nous reprochait, comme à chaque fois d’ailleurs, d’avoir traîné en route. Et… qu’est ce qu’elle était belle quand elle s’énervait, aussi terrible et splendide qu’une ancienne reine d’une taïfa andalouse.  Pour la calmer, il me suffisait de poser la plaque au sol, de m’approcher d’elle tout penaud, d’attendre qu’elle s’attendrisse et m’embrasse sur la joue en me traitant de petit diable.

Aïn

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