14.05.2009
Ghanim

A ce discours, Ghanim répondit :
- Ô Dame mienne, oublie l’offense que j’ai pu te faire pour avoir manifesté devant toi ma passion et mon amour pour ta personne : mon excuse est dans mon ignorance. Je ne savais pas que tu étais l’une des concubines de l’Emir des Croyants Harôun al-Rachîd, le successeur du Prophète sur les terres et sur les mers. Ce qui appartient au maître, le serviteur ne peut y porter la main. Je te prie de me pardonner. C’est un devoir pour moi de servir celle que chérit mon maître et seigneur. Me voilà ton esclave, entièrement soumis à tes ordres, et t’offrant les services que les esclaves offrent à leur maître. Si je m’astreins à me conformer à ces obligations, je redoublerai d’obéissance en pensant que je me dévoue à une personne chérie et adorée par le plus grand des maîtres, j’ai nommé l’Emir des Croyants.
Quant au devoir de discrétion, sois tranquille : je ne parlerai à personne, car ton esclave n’aura pas le front d’ourdir semblable trahison. Je ne parlerai que sur ton ordre. La réserve que j’observe avec mon ennemi même, combien plus je m’en fais obligation s’il s’agit d’une personne dont mon cœur est éperdument épris, et que mon âme éprouve une propension à aimer infiniment. Les serviteurs qui m’ont accompagné ici sont tous triés sur le volet : ils font pour ainsi dire partie de la famille, car ils ont grandi dans la maison de mes parents ; d’ailleurs, ils sont encore jeunes et ne savent rien du monde. Voilà qui devrait te rassurer : ton secret est gardé, et bien gardé.
Je n’ai qu’un espoir, je ne formule qu’un vœu : puisses-tu ne pas, plus tard, oublier le malheureux Ghânim, ton esclave et le prisonnier de ton amour, dont tu as pu mesurer à quel point le faisaient brûler la passion et le désir de toi, ces feux que tu as allumés. Je souhaite que même au moment de retrouver après la séparation celui qui t’aime, l’Emir des Croyants, tu te souviennes encore de moi : il est impossible qu’il te voue un amour plus fort que je ne fais, car il ne passe pas toute la nuit, non, à songer à toi, il ne perd pas, comme je fais, le sommeil et le repos qu’il procure !
Mentalement, Ghânim accompagnait ces mots valeureux d’une bien triste plainte : « Malheureux que tu es ! Qu’adviendra-t-il de toi, quand aura sonné, ô infortuné, l’heure de la séparation d’avec celle qui a tendu pour toi ces rets où l’amour pour elle t’a fait captif ? Ta vie se poursuivra-t-elle encore, ou est-ce à une mort prochaine que tu es promis, victime de l’amour passionné ? Ah ! Quel pays accueillera tes pas errants ?... »
Ces mélancoliques pensées lui dictèrent ces vers :
Prompt à venir fut le deuil
De l’aimé ; trop prompt
Après la chaude amitié,
Et l’accord intime.
Vivre d’abord en commun,
Puis boire la coupe amère
De la séparation, puissent
Les amants échapper à ce décret !
Quand la mort vous saisit à la gorge,
L’étouffement de l’agonie est bref ;
Jamais ne s’éteignent les affres
De la séparation d’avec les êtres chers.
Puisse Dieu réunir tout amant
Avec l’objet de son amour !
Puisse-t-il se montrer charitable
Pour moi et mon tourment d’amour !
Ghânim se lamentait, sanglotait, laissait jaillir les larmes en torrent sur ses joues. Il se tourna vers Séduction et lui adressa de nouveau sa requête :
- Oui, je suis le captif de ce lacs d’amour où tu m’as étranglé, c’est vrai, mais un serviteur n'a pas le droit de s’approprier ce qui appartient à son maître. Je ne voudrais qu’une seule chose, après ta rentrée en grâce : que tu ne m’oublies pas, moi, ton esclave, je t’en supplie…
Extrait des Mille et une Nuits, édition intégrale établie par René R. Khawam.
Aïn
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