14.05.2009
Thérapie

Onze heures. Fatigué, comme tous les matins à l'ouverture.
Je scalpe la mousse, pose le verre sur le zinc. Dédé attrappe le verre et avale goulûment la moitié de la pression. Il faisait soif me dit-il en s'essuyant la bouche avec la manche de sa chemise. A côté de lui, Laurent savoure son premier café de la journée. Yves, mon patron, s'active dans la cuisine. Moi, je prépare le rush de midi comme je peux, une barre au niveau du front. Et puis, j'ai un de ces mal de jambe. Je ne suis jamais autant resté debout.
Nettoyer, balayer, astiquer casa toujours pimpante comme dirait l'autre. Acheter le pain, saluer le voisin avec un sourire de circonstance, caresser le chien de sa femme, sourire à nouveau à l'étudiante qui sort de chez elle chaque jour au même moment (mais bon sang, elle se rend compte qu'elle a un ticket avec moi ?). Gagné ! Elle me rend un sourire gêné. Et maintenant, qu'est ce que je fais ? J'essaie d'aller aux mêmes cours qu'elle ? Pfff... Je suis vraiment un charlot. Retourner au bar. Servir la deuxième tournée à Dédé. Accueillir l'homme le plus beauf d'Avignon avec un oeil noir, et me rendre compte que l'étudiante était prête à rentrer et à finalement décidé de rebrousser chemin. Et merde ! Pas étonnant en entendant Joe crier ainsi :
- Joe le beauf : Alors les pédés, pas trop mal au cul ce matin ?
- Dédé : Ahahah ! Mais il est con.
- Laurent : Héhéhé ! Ah c'est vrai qu'il est con.
- Moi : Oui, on appelle ça un connard.
- Joe le beauf : Quoi ?
- Moi : Non, je disais bienvenue au bar.
- Joe le beauf : Bienvenue au bar ? Mais qué pédé celui-là. Allez raconte-nous une blague plutôt que de dire des conneries.
- Laurent : Ah ouais, moi j'en ai une après !
- Moi : Non, mais vas-y ! Faut que j'aille chercher le vin derrière. Je suis à la bourre.
- Joe le beauf : Je vous l'avait dit que c'était un pédé.
Bien sûr, tout le monde se mit à rire, sauf moi. Et... il manquait plus que Louis, enfin, lui. Casquette vissée sur la tête, jusqu'au crâne, petite moustache bien taillée... Un maigre nerveux, surtout quand il n'est pas ivre.
- Louis : Putaing, j'ai compté et recompté toute la nuit. Tu veux m'arnaquer de deux pressions. Je paierais pas deux en plus, c'est clair de chez clair.
- Moi : Salut Louis, ça va bien ? Oui, non ? On s'en fout, t'as raison. Alors, je reprends mon carnet sinon. Voilà, tu le vois ton p'tit nom ? A chaque fois que t'as pris une bière, j'ai rajouté un trait. Il y en a sept. Tu peux compter maintenant que t'as les yeux en face des trous, non ? Voilà, sept, et deux que je n'ai pas noté évidemment, puisque je te les ai offertes.
- Louis : Que tu veux me faire payer !
- Moi : Mais non !
- Louis : Mais si !
Silence.
Je me tourne vers la machine à café. Au-dessus, un verre rempli de pièces de monnaie, pourboire que j'ai récolté tout le long du mois. Je pioche dedans.
- Moi : Tu vois Louis, je suis persuadé de ne pas t'arnaquer. Mais puisque tu en démords, très bien. Je paies moi-même. Parce que c'est une erreur de ma part et comme ça c'est réglé. Par contre, je ne te fais plus crédit.
Silence.
Louis devient plus livide si c'est encore possible, bleu presque. J'ai touché l'italien dans son amour propre. Le voilà qui me dit qu'on a qu'à laisser tomber, qu'il va payer et qu'on va rester en bon terme. Je refuse de le laisser régler bien sûr. Dédé, Laurent et Joe se mettent à rire alors que Louis et moi-même commençons à élever la voix.
Du coin de l'oeil, je remarque que trois filles pénètrent dans le bar. Elles s'insatllenet à une table, dans un coin. sortent les cigarettes, discutent et rient... comme Joe le beauf. Même ce dernier en reste abasourdi. Je m'avance vers elles, prend la commande. Trois cafés me demande une demoiselle dont la voix est éraillée par le tabac. Je les sers et retourne derrière mon comptoir pour préparer l'heure de pointe. Yves sort de la cuisine, me jette un coup d'oeil pour voir si tout va bien et se dirige vers les filles. Apparemment, il les connaît. Il passe derrière le bar, rempli la caisse de pièces de monnaies et me dit tout doucement :
- Yves : Tu as vu les filles là ?
- Moi : Oui oui...
- Yves : La blonde...
- Moi : Oui ?
- Yves : C'est sans doute la plus belle fille qui est jamais passé le seuil de la porte.
Je le regarde, étonné, et observe la fameuse blonde. Cheveux longs, pas vraiment peignés, veste bleu Adidas à la jamaïcaine tachée de cambouis, un jean sale, troué, et des Converse pourries...
- Moi : Mais, tu as vu sa dégaine ? Et puis sa tête de fatiguée ? Et son rire ? On peut pas dire qu'elle soit gracieuse !
- Yves : Mais, c'est parce qu'elle est avec ses copines là. Mais je l'ai vu propre sur elle et maquillée, et bah je te le dis moi, c'est un canon.
J'observe encore la blonde et me pose des questions sur les goûts d'Yves. Avec toutes les filles qui passent par là, comment peut-il dire ça ? Je n'y réfléchis pas trop. Pas le temps. les premiers clients préssés arrivent.
* * * *
Elle s'avance timidement au comptoir. Laurent était dans son coin, à siroter son noir. Elle attira son regard libidineux. Elle s'assit à une chaise haute. Je mis du temps pour la reconnaître. Elle était mieux, mais je préfère définitivement les brunes, comme la fameuse étudiante qui me sourie tous les matins désormais. Je lui sers un soda et vaque à mes affaires. Des clients entrent et sortent. Elle boit à la paille, m'explique qu'elle attend son oncle avec qui elle va manger. Et puis elle rêve. Enfin, j'avais l'impression qu'elle rêvait. Parce que au fur et à mesure que le temps passait, je compris qu'elle cauchemardait éveillée, et que ce cauchemard n'avais rien d'iréel, qu'il avait même eu lieu... Je lui offris un autre Coca qu'elle accepta volontiers. Je n'osais pas lui parler. Pour lui dire quoi ? Tout ce que je pourrais lui dire, tout ce qu'on pourrait lui dire serait indécemment vide en comparaison de ce qu'elle portait sur ses épaules. Ma vie était un bordel sans amarres, la sienne était une tristesse infinie, de celle qui suggère que la vie ne vaut pas d'être vécue.
Aïn
18:02 | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : déclaration, amour |
|
del.icio.us
|
|
Digg |
Facebook





Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://www.lesirocco.net/trackback/1915542
Écrire un commentaire