14.05.2009

Rue Amerikis

vase.jpg

19 h, Arsenios m’accueille à l’aéroport Eleftherios Venizelos. Il n’a pas changé depuis cette époque où nous fréquentions les bancs de la fac de Lettres d’Avignon. Toujours les mêmes cheveux bouclés châtains et ce magnifique visage aussi blanc que du lait. Nous nous étions quittés il y a de cela huit ans. Il rentrait chez lui, en Grèce. On s’était perdu de vue, échangé quelques mails trois fois l’an. Il m’avait invité par politesse, j’avais fait de même. Il était devenu professeur de français dans un lycée de la capitale. Mais curieusement, malgrè ses trente-deux ans, il habitait encore chez ses parents, et ses deux plus jeunes sœurs.

J’ai de la chance me fait-il comprendre. Mon avion n’a que trois heures de retard. Le vol aurait pu être annulé. Tout fonctionne au ralenti. Il y a eu de grosses manifestations aujourd’hui et certains ont désiré continuer le mouvement de grève national initié ce mercredi.

C’est le mektoub lui dis-je en rigolant. Il fallait vraiment que je sois là pour voir ta tête de berger grec.

Mektoub… comme cette balle tirée par un policier qui a ricoché et blessé mortellement Alexandros Grigoripoulos samedi dernier. C’est de là que tout est parti.

Premières indications, la douane est très nerveuse, pose des questions, demande à ce qu’on ouvre les sacs… Et dans cet aéroport flambant neuf, l’ambiance est à la peur. C’est palpable. Sur le visage des gens, leurs gestes, leurs attitudes… Arsenios n’est pas tranquille, je le vois bien.

Nous nous engouffrons rapidement dans sa voiture. C’est là qu’il me fait part de ses inquiétudes. Ses parents logent en plein centre ville, rue Amerikis. Il est difficile de s’y rendre, les barrages des policiers où des émeutiers étant imprévisibles, mais toujours proche de la place principale d’Athènes, la place Syndagma. Et passer vingt et une heure, il ne vaut mieux pas circuler en voiture dans le vieux centre. Nous aurons tout le temps, après nous être restauré, d’humer l’air de la ville. Et il n’avait pas tort le bougre.

Athènes est une ville qui connaît un fort taux de pollution, par sa géomorphologie et son trafic routier incessant. On dit qu’il y a autant de voitures que d’athéniens. Mais ce soir, pas de chauffards fous, à peine quelques taxis… Pour ceux qui connaissent cette ville, l’atmosphère semble surréaliste. Encore plus la nuit. Il y a comme de l’électricité dans l’air. A moins que ce ne soit mon état d'excitation...

A la sortie de l’autoroute, Arsenios fait mille détours pour arriver dans le centre par le sud. Comme à mon habitude, je me laisse faire, et ne repère pas grand-chose. Je l’écoute sagement.

- Nous étions cinq milles dehors aujourd’hui.

- Ah, vous avez de la chance, vous avez eu beau temps.

- Non, mais sérieusement, ce n’est pas qu’un mouvement mené par des p’tits cons anarchistes comme on l’entend partout. Cinq milles, tu te rends compte ? Des élèves, des étudiants, des profs, des parents…

- Des parents ?

- Oui, des parents. A un moment, dans une grande avenue, des jeunes ont déversé des containers d’ordure pour faire barrage. Les policiers ont voulu les arrêter, et une masse d’adultes se sont interposés en insultant carrément les forces de l’ordre. Les flics n’ont pas bougé. Ils allaient quand même pas tabasser des vieux ou leur envoyer des bombes lacrymogènes.

- Et tu en penses quoi Arsenios ?

- C'est une bonne chose ce qui se passe. J'espère que ça va aboutir à quelque chose, il le faut.

- Je vois que tu es toujours gauchiste.

- Et toi, tu ne l'es plus ?

Je souris, je pense à quelqu'un.

- Disons que je suis bien plus nuancé que quand j'étais un jeune con d'étudiant.

Arsenios me balade dans les petites ruelles du centre, et ça l’amuse. Il prend toutes ses précautions, éteint ses phares, tourne, vire, et revire. Il ose même faire le guide.

- Un peu plus haut sur ta droite, c’est l’ancienne Agora. On va se garer dans une rue sûre, où personne ne brûlera ma voiture. Il nous restera plus qu’à marcher jusqu’à la maison qui n’est pas vraiment loin.

Il lui suffit de dire cela pour que nous tombions sur un barrage tenu par de jeunes anarchistes. Facilement reconnaissables, ils sont habillés de noir et portent des casques de moto sur la tête. Un des leurs s’approchent de la voiture. Aucun problème. Apparemment, ils connaissent Arsenios. Le rebelle me regarde et me demande si je suis turc. J’ai comme qui dirait un petit coup de panique, les turcs et les grecs se détestant. Je bégaye en anglais que je suis français. Arsenios sourit et confirme. Le rebelle casqué me regarde dans les yeux, puis me dit en anglais que les turcs avaient assuré à Istanbul en aspergeant de peinture rouge le consulat grec. Qu’il en avait rien à faire du vieux contentieux entre les deux pays voisins. J’ai beau dire que je suis en français, il n’en démord pas.

Il nous laisse passer, et Arsenios gare la voiture.

La température est douce, une quinzaine de degrés.

Le centre-ville est dévasté. Une véritable scène de guerre civile. Nous rejoignons la rue Amerikis à pied et entrons dans une vieille demeure plutôt classieuse. Arsenios me présente à ses parents et à ses sœurs. Tous parlent français, une tradition dans la famille. Le temps de poser mes affaires, le repas est servi. Quelques délicieux mezze, des légumes farcis, du milopita, un genre de gâteau aux pommes…

Le père, professeur à la faculté de lettres, une des universités bloquées, tente de m’expliquer la situation, le ras-le-bol des jeunes qui n’ont aucune forme d’avenir dans ce pays si ce n’est par le copinage. La corruption des fonctionnaires, les abus des policiers, le café qui coûte 3,50 euros alors que le salaire moyen d’une jeune personne ayant trois ans d’ancienneté dans une entreprise est de 600 euros. Les mauvaises structures éducatives. C’est bien ce qui m’a le plus marqué. Pour rentrer à la fac, il faut passer un concours d’entrée. Suivant le résultat et même si l’on a postulé pour entrer en médecine à Athènes, on peut se retrouver en théologie à l’île de Rhodes sans rien avoir à y redire. Nombreux sont les parents qui se sacrifient pour offrir des études à l’étranger pour leurs enfants.

La Grèce marche sur la tête rajoute la mère. L’Europe nous a fait miroiter du rêve. Tout avait l’air plus facile. Avec l’entrée d’autres pays dans le cercle européen, la Grèce n’est plus aidée économiquement mais doit aider désormais. D’où une mécompréhension d’une grande partie de la population.

Enfin, on me raconte avec force détail les inepties du gouvernement en place, la fraude, le conservatisme forcené… Sexe, chantage et corruption.

J’entends bien tout cela, mais je ne vois pas beaucoup de différence avec la France. Il me tarde d’aller sur le terrain voir ce qui se trame derrière ce mouvement de la jeunesse grecque. Arsenios sera mon guide. Il est une heure du matin, heure locale, et nous allons sortir…

Aïn

Trackbacks

Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://www.lesirocco.net/trackback/1945190

Écrire un commentaire