14.05.2009
Chez Tahar, par KB

Rue Burdeau, Alger
J'ai l'honneur d'accueillir dans les colonnes de ce blog ce texte écrit par KB, tenancière du blog The underground, et qui nous offre une tranche de vie algéroise avec un talent que je ous laisse découvrir. Bonne lecture.
* * *
Alger promène ses gens. Les ballade. Les perd et les vole même parfois. Dès les premières lueurs du jour les rats rejoignent leurs égouts, dégringolent les escaliers fuyant la cohue naissante. Suivit des femmes errantes qui s’installent pour mendier. Des fous criant ou marmonnant. Des vieux qui s’installent sur leurs tabourets pour chiquer. Lire un journal sec. Des épiciers comptant et recomptant au dinar près.
Didouche, grosse artère surchargée de jeunes. Tous à la rue, un chez-soi toujours trop petit. Ils grouillent contre les murs et sortent des fentes tels des cafards. Ils m’effleurent. À chaque fois que je tourne, au coin d’une ruelle. Mes épaules les frôlent. C’est serré. Rapproché. Il n’y a même plus de place dehors. Je marche vite, comme une fille de bonne famille. A droite, une ruelle se dessine et monte dans le fracas des enfants la descendant en courant. Un vendeur de sardine, tout en haut, bringuebale son vieil étal et sème du gros sel visqueux de poisson à chaque secousse. Le ciel bleu grouille d’hirondelles et de leurs sifflements du mois de mai, annonçant l’été. Au milieu de la montée, entre la boulangerie sentant le bon pain au sol crasseux et le vendeur de tabac à l’unité et de faux parfums se cache la lourde porte. Secrète. Discrète. Silencieuse. Quasi inconnue. Les gens passaient et repassaient devant sans se douter que sous leurs pieds, un trou s’était creusé. Un autre Alger y évoluait. Seuls les habitants de la rue savaient que c’était un bar. Mais pas n’importe quel bar. Pas le bar où on se bat, invective et insulte, où on se saoule méchamment et sort en rampant.
Je pousse alors la porte qui s’ouvre sur un monde souterrain. Elle se referme derrière moi sur la houle de la rue, de son bruit et de la lumière bleue du ciel qui veut s’y engouffrer. Les murs absorbent les cris et le va-et-vient de la rue Burdeau. Contraste brutal de l’intérieur calme. Il ne reste plus qu’un doux son de jazz tamisé, de verres qui s’entrechoquent et se remplissent de bière mousseuse.
Les dos du comptoir se retournent. Le silence s’installe un instant. Ils observent au-dessus de leur épaule. Scrutent le visage à contre-jour. Seuls les habitués connaissent l’endroit. Puis ils se lassent vite et reprennent leurs discussions. J’ai poussé cette porte la main hésitante. Pénétrant un monde qui n’était pas sensé être le mien. Un endroit pourtant pas plus mal fréquenté qu’ailleurs.
- ici c’est un bar… insiste une voix sur mon passage, assez fort pour que je l’entende. Pas assez pour faire scandale. Juste un rappel. Un étonnement un peu agacé qui se perds vite dans une gorgée de Becks. Comme si je risquais de remettre en cause l’endroit. Le changer. Le pervertir de ma morale. Qu’à cause de ma présence ils devraient refaire, ici, les efforts sociaux qu’ils fuyaient, dehors. Ôtant au trou ses galons de liberté.
Je continue vers le fond. A droite, une femme seule est là. Entre deux âges, affalée sur une table. Regard vide, caché par des cheveux sans doute jamais peignés. Visage abîmé, fripé, creusé par l’alcool. Aucun homme ne la drague, ne l’invite, ou ne l’accompagne. Vieux jouet oublié et défraîchi. Un meuble qu’on tolère par ancienneté. Elle entoure sa bière de ses bras, coudes sur la table. Elle n’a même par remarqué que la porte s’ouvrait. En repartant, je la recroiserai. Toujours là. Indifférente. Yeux noyés au fond d’une bouteille verte.
Le regard du gérant me suit tout en essuyant un verre.
Tout au bout, une alcôve en bois creuse une petite salle oubliée. Tables, chaises et canapés pas trop durs se partagent quelques morceaux d’espace. Miles Davis et Billie Holliday s’accrochent au mur blanc rugueux. Un petit meuble supporte difficilement des bouteilles de Whisky entassées. Un serveur s’efface en souriant. Je m’assois en face du trompettiste noir, et tends l’oreille autour de moi. Des hommes parlent. Des grosses voix rugueuses, quinteuses, se voulant intellectuelles. Ca roule les « r », un peu. Mais pas trop. Des barbes de plusieurs jours. Des lunettes. Des cheveux blancs et beaucoup de poches sous les yeux. On discute en français. Un assez bon français même. Celui de ces vieux de l’autre génération, l’ancienne, celle a qui il suffisait le certificat d’étude pour bien parler. Profs de fac en mal de jeunesse, journalistes en mal de bouteilles. Faux poètes. Piliers de bar. Petits tas d’êtres humains éthyliques noyant leurs idées et refusant de vieillir. De mourir. Un briquet qui ne marche pas claque fort plusieurs fois pour s’allumer. Ça me détend, c’est un bruit que je connais. Les hommes cherchent mon regard, insistants. Je me détourne. Evite. Ce n’est pas simple. Mais ils finissent par abandonner. Par presque m’oublier.
Je sirote une bouteille, là, à Alger. En public, ou presque. Un plat de sardines grillées au fumet épicé arrive sur ma table. Je vide la corbeille de pain. Mes doigts dégoulinent de citron et luisent brillants. Tout est parfaitement propre, ça contraste tellement avec la saleté habituelle d’Alger. Cette liberté algéroise est délicieuse. Mais je reste instinctivement sur mes gardes : jungle d’hommes. Mais non. Rien. Le serveur va de tables en tables. Essuies les miettes, avec un sourire presque candide. La musique tourne en boucle. Oubliée. Les habitués aiment ces morceaux.
Des plats de rouget. De langue de veau. De cervelle de mouton. Des bouchons de rosé qui sautent. La porte régulièrement grince, s’ouvre et accueil, dans des éclats de rires et de voix qui s’apostrophent.
Je m’extirpais du trou juste au moment où un timbre libidineux proposait au serveur de m’inviter pour un verre. Je fuyais donc vite de chez Tahar. Loin de ce vieil homme en quête de chair tiède.
D’un coup dans la rue. Aucun œil ne me dévisage ou me juge. Je suis à nouveau dans la norme. Entourée de femmes en couffins, et de filles aux allures se voulant sages.
Personne ne m’avait remarquée, je continuais alors de descendre vers la mer comme si de rien n’était...
KB
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