14.05.2009

Chasse

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Morphée n’arrive pas à me prendre dans ses bras. L’aube aux doigts de rose ne va pas tarder à baigner le monde dans le jour.
Elle dort à poing fermé. Elle a posé, comme chaque soir, sa tête sur ma poitrine. Je n’avais pas réussi à lui donner ce qu’elle voulait, malgré ses efforts. On ne peut forcer la nature, on ne peut forcer la tête. Je repousse un peu la couverture, espérant trouver une fraîcheur apaisante. Je lève les yeux vers la nuit étoilée et sa mère la lune, sur le mur. Elle a eu raison d’orner la chambre de cette tenture magnifique, voluptueuse, sensuelle, enthousiaste. Le cœur lourd, la gorge serrée, je ne veux penser à rien, mais je n’y arrive pas. Je cesse de regarder le ciel, et je baisse les paupières...

… J’avance à pas accélérés sur le sentier que trace les brindilles et les pétales de roses rouges. Les branches ne veulent pas s’écarter à mon passage, mais cela ne me fait rien d’être écorché par les ronces. J’avance sûrement, guidé par Hermès aux semelles ailées. Je sais où mes pas me mènent. Mon cœur est léger. Les feuilles d’olivier sont faiblement agitées par un vent que je ne sens pas. Une odeur douce accompagne mon voyage. Un parfum fort et subtil à la fois, brûlant tel un tison que l’on dépose sur la poitrine, froid tel un glaçon fondant sur le cou et glissant jusqu’au bas du dos. J’ai déjà plusieurs fois humé ce triste effluve que je maudis passionnément.
Je ne suis pas essoufflé par ma course. Cependant, je perçois des souffles rauques, animés, souffreteux, animaux. Je regarde mes mains, et je remarque que mes doigts maintiennent fermement un arc et une flèche.
Je lève les yeux vers l’univers : où est Tanit ? Je veux la voir. Les arbres créent une voûte au-dessous de ma tête.
Brusquement, le sentier s’arrête, et de tout mon poids, je percute des canisses solides comme du roc. Je me retrouve allongé sur le sol, étourdi par le choc. Des langues amicales lèchent mon visage. Elles appartiennent à des chiens, mes chiens. Je les connais depuis toujours, mes amis les plus fidèles, mes frères. Ils ne me tromperont jamais. Toujours affalé à même la terre, je caresse mes compagnons, leurs faces éclairées par… la lune. Je me lève énergiquement, mue par une urgence, les yeux dirigés vers l’astre plein, blanc, resplendissant tel un joyau sur la gorge d’une muse, révélant la beauté naturelle de tout ce qu’il illumine.
Des bruits derrière moi. Une douce agitation. Des rires, des voix légères… La chasse prend une tournure que je n’aurais osée imaginer. Je longe la palissade précautionneusement, contourne un arbre et me retrouve devant un spectacle enchanteur. Au milieu d’un lac peu profond, de jeunes filles s’amusent, à demi nues, insouciantes. D’autres s’affairent autour d’une femme aussi belle que terrible, l’aidant à prendre son bain. D’elle semble sourdre la lumière opaline inondant le lieu. Devant la délicatesse de ses gestes et la finesse de ses formes, je ne peux détourner mon regard, insistant. C’est cela, être sous le charme.
Son visage se tourne vers moi. Elle m’a sentie. Ses yeux me transpercent de sa colère. Ses nymphes le sentent et les amusements cessent. Je reste immobile, tétanisé par la peur. La voici qui m’envoie de l’eau sur le visage, une eau qui me brûle corps. Mes chiens s’agitent, aboient… et me font la chasse. Je cours. J’ai quatre pattes. Je suis un cerf apeuré. Un de mes molosses réussi à me mordre. Je tombe. Toute la meute s’acharne sur moi et je suis dévoré.

Elle me secouera dans tous les sens ce matin là. Mais rien n’y fera. Je ne me réveillerais plus.
Aïn

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