14.05.2009

Weer

senegal_31B11_c_Desjeux.jpg

Soundjata c’était levé tôt ce matin. Et comme à chaque réveil depuis l’été dernier, il ne pense qu’à une chose. Rien ne l’empêchait de penser à ça, uniquement à ça. Et cette nouvelle journée, il la lui dédierait.
Dans la fraîcheur de la case, il salua sa mère avec qui il vivait seul depuis que son père les avait quitté, oublié, pour vivre dans le pays des blancs. Une fois dehors, près de l’entrée, il se nettoya le visage avec un peu d’eau contenue dans une jarre. Le soleil tapait fort déjà. La lumière rasante se réfléchissait sur le sol latéritique. La case voisine était celle du forgeron. Soundjata entendait l’oncle Youssou travailler le fer dans son atelier. Il s’avança pour le saluer. Oncle Youssou transpirait sous l’effet combiné de l’effort et de la chaleur du four. Yerim, son apprenti, l’assistait. Soundjata passait souvent chez son voisin dans l’espoir de voir sa fille, Weer. Mais il ne la croisait jamais ici. Il le savait pourtant, mais il ne pouvait s’empêcher d’errer dans les lieux où elle pouvait se rendre à tout hasard.
Il rentra chez lui. Sa mère lui servit du sow, du lait caillé dans lequel baignaient quelques brisures de riz. Abandonnés, ils ne manquaient de rien, pas même de ces mets pourtant destinés à une classe supérieur. Le kilo de brisure de riz coûtait cher, cependant, ils en avaient toujours un sac.
Soundjata s’efforçait de prendre des forces. Il voulait épater Weer en attrapant quelques tourterelles maillées, si délicieuses au goût puisqu’elles passent leur temps à se gaver de figues, et les offrir à sa famille. Une fois restauré, il prit son lance-pierre qu’il avait fabriqué un mois plutôt, et se mit en route vers la mangrove.
Pas de cours ce jour-là. Leur maître était rentré à Dakar pour enterrer son père, et nul ne pouvait le remplacer. Sur le chemin, Soundjata s’arrêta devant une case et appela Aliou, son meilleur ami. Ce dernier pourtant plus vieux, plus grand, plus fort, admirait Soundjata pour sa témérité. Ils aimaient s’aventurer ensemble dans la généreuse et pourtant dangereuse mangrove. Aliou se présenta avec son propre lance-pierre, lui sourit :

- Salam aleikoum. Na nga def sama xarit ?
- Aleikoum salam. Suba saa ngi nii. Jam nga fanan ?
- Jamm rekk, Alxmdulillay. Li lan la ?
(1)

Aliou saisit du bout des doigts le collier qui pendait au cou de Soundjata. Un talisman pour protéger des mauvais esprits que lui avait offert Weer. Cette question était feinte. Aliou savait très bien de quoi il s’agissait. Il partit d’un rire puis, d’un geste soudain, arracha le collier et s’élança en courant vers la sortie du village en criant : « Djerejef dof. Ba beneen. » (2)
Soundjata poursuivi son compère jusqu’à l’entrée de la mangrove qui n’était qu’à quelques minutes à pied du village. Faisant mine d’être mécontent, il récupéra son précieux trésor et tança son ami de tous les noms d’oiseaux qu’il connaissait. Mais les amusements devaient cessés. Pour aller plus en avant, il fallait être désormais attentif, la mangrove étant habitée par quelques bêtes redoutables et maléfiques. Même Aliou, malgré son tempérament hâbleur et farceur devint sérieux et s’en remit aux dieux. Avançant consciencieusement sur le sentier bordé de marécages qu’ils empruntaient la plupart du temps, les deux garçons étaient aux aguets des moindres bruits ou mouvements suspects. Se rapprochant près d’un palétuvier immense, ils se positionnèrent, accroupis, près d’une sorte d’anse protégée par la végétation, préparant leur lance pierre et leurs munitions récoltées avec précaution la veille, alors qu’ils rentraient de l’école. Soundjata était confiant. C’était le bon coin. Tôt ou tard, quelques tourterelles assoiffées se poseraient pour boire, et ça serait à lui de jouer. Weer, la lune en wolof, ne quittait jamais ses pensées. Il voudrait tant que cette fille l’aime. Et malgré le collier qu’elle lui offrit en présent il y a peu, il doutait encore.
Soundjata et Aliou étaient patients. Mais le temps ne leur résistait pas. Pas même les volatiles qu’ils attrapèrent à tour de rôle. L’amoureux était d’une motivation telle qu’à sa ceinture pendaient trois tourterelles. Ce butin était largement suffisant pour se présenter à la case de Weer et de ses parents. A la perspective de cette idée, Soundjata pressa son ami pour retourner au village. Sa bonne humeur faisait plaisir à voir. Aliou en profita pour lui faire des caaxaan (3) de mauvais goût.
Ils étaient observés mais ne le savaient pas. Yeew le python, jeune et fougueux, trop au goût de sa mère, mais il faut bien que jeunesse se fasse, s’était caché dans les racines du palétuvier. Plusieurs fois, Soundjata et Aliou avaient saisi leurs proies tout prêt de Yeew sans même l’apercevoir. Ce dernier ne se satisfaisait plus de ses petites prises. Il voulait quelque chose de plus conséquent, qui puisse lui offrir de quoi mesurer sa force sans prendre trop de risques. Et ces hommes, le plus petit en particulier, s’avéraient parfait et sans doute particulièrement à son goût. Ils les suivit de loin sur le sentier qui ramenaient les deux amis hors de la mangrove, ondulant silencieusement entre les branchages et les herbes folles.
Aliou sortit le premier de la forêt épaisse, suivit de près par son camarade. C’est toujours ainsi qu’ils marchaient. Jamais l’un à côté de l’autre. Après quelques pas, Aliou eut un sentiment étrange et se retourna. Il fut pétrifié par ce qu’il vit. Soundjata n’avait poussé aucun cri, plus préoccupé à se battre qu’à appeler à l’aide. Car il savait déjà que personne ne pourrait l’aider.

Aliou courut le plus vite qu’il pu en criant à gorge déployée : « ay ndimmal, ay ndimmal » (4). Arrivé au village, il expliqua ce qu’il se passait aux premiers adultes qu’il rencontrait et la nouvelle se répandit vite, jusqu’à la case de la mère de Soundjata. Les voilà tous partis, suivant Aliou qui reprit sa course pour rejoindre son ami. Certains avaient pris des couteaux, des fourches, des balais… Oncle Youssou emporta son vieux fusil.
Yeew était bien impatient. Il voulait à la fois saisir sa proie, l’étouffer, l’enserrer, comme tout bon python qui se respecte, et l’avaler en même temps. Mais il n’avait saisit qu’une partie du corps. Les bras de sa victime étaient agrippés à son cou, de sorte que Yeew ne pouvait le mordre. Soundjata serrait fort le serpent, tentant de l’étrangler. Yeew emprisonnait son buste. Surpris par la pugnacité du jeune homme, il redoublait de force. Soundjata sentant l’emprise se resserrer ajouta à son effort.
La quasi-totalité du village se retrouvait devant l’enfant et le serpent. Les femmes hurlèrent de terreur. La mère de Soundjata fut prise de vertige et l’on fit ce qu’on put pour la soutenir. Les hommes se sentaient impuissant devant ce funeste combat. On ne pouvait ni s’approcher ni utiliser les armes. Youssou visait tant bien que mal la tête du python, mais il était impossible de tirer sous peine de blesser Soundjata. Ce dernier tournait et virait pour garder l’équilibre. Se retrouver par terre, c’était la fin assurée. Il entendait le silence des hommes et les sanglots des femmes. Le combat faisait rage. Le garçon mettait toute sa puissance et sa hargne dans ses bras. Yeew se lovait plus violemment. Il ne restait plus à Soundjata qu’à être endurant. Sur cette scène irréelle, le soleil s’apprêtait à rentrer dans sa tanière. Le ciel virait à l’orange et dans un coin, une demi-lune fit effrontément son apparition alors qu’il faisait encore jour. L’issue de l’affrontement était inévitable. Comment Soundjata, à peine douze ans, pourrait résister à ce monstre, jeune et bête certes, mais tout de même bien plus instinctif lorsqu’il s’agit de tuer ? Les deux adversaires se faisaient face, se regardant les yeux dans les yeux. Serait-ce la pression ou le tournis, Soundjata sentait des picotements dans la tête et les yeux. Sa respiration se fit plus difficile. Le python appuyait contre son collier, et les ornements d’os et de griffes lui rentraient dans la chair. La douleur lui raviva l’esprit. Il vit la lune, et se mit à chercher des yeux Weer. Elle était là. Il la vit. Lui fit un drôle de sourire, sembla chuchoter quelque chose. Regarda à nouveau le serpent. Et céda. Il était temps d’accepter la mort. Il desserra au fur et à mesure son étreinte jusqu’à lâcher complètement son agresseur.
Les hommes furent stupéfaits. Alors que Soundjata lâcha prise, Yeew glissa des mains de l’enfant. Sa tête tomba lourdement sur le sol, inerte. Après quelques secondes d’hésitations, Youssou se précipita pour libérer Soundjata de l’anneau mortel et désormais sans vie. On avertit la mère que Soundjata avait tué de ses mains le python et qu’il était vivant. Elle bondit vers son fils, le prit dans ses bras, le noya de larmes. Elle avait eu si peur de perdre le seul homme qui restait dans sa vie. Le seul en qui elle pu avoir confiance. Elle lui parla… il ne répondit pas. Quand elle comprit, elle leva les mains à son visage et hurla. De ses cris qui font même frissonner les esprits.
Soundjata, acceptant la mort, avait aussitôt perdu la raison. Plus d’espoir, plus de vie… Et pire que tout, plus de Weer.

 

Ce texte est dédié...

 

(1)

- La paix sur toi. Comment ça va mon ami ?

- Sur toi la paix. Ca va bien ce matin. Tu as passé une bonne nuit ?

- Bien, grâce à Dieu. C'est quoi ça ?

 

(2) Merci et à la prochaine le fou.

 

(3) Blagues.

 

(4) Au secours, au secours.

 

 

Aïn

Trackbacks

Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://www.lesirocco.net/trackback/2096107

Écrire un commentaire