14.05.2009

White dream

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Tempête de neige de William Turner (1842)

Lumière artificielle, du monde, du bruit, un espace clos... Des applaudissements, des flashs qui crépitent. Des inconnus tiennent à me serrer la main, à me remercier et à me féliciter. Je m'efforce de garder un sourire de façade et réponds aux sollicitations, poliment. Mais je commence à fatiguer. Amélie le voit. Elle me rejoint, me prend le bras et m'éloigne du brouhaha. C'est étonnant ce qu'elle peut-être serviable parfois, malgrè la douce folie qui l'habite et que j'ai appris à apprécier. C'est qu'il faut prendre le temps de la connaître pour comprendre que l'humeur et le manque de pudeur de cette fille n'est que la preuve, paradoxalement, d'une immense sensibilité et d'une attention à toutes épreuves. Ses marques sincères d'attention, noyées dans un flot de paroles et de mouvements inutiles, ne s'en remarquent que plus.
Appuyé contre elle, nous sortons de la nasse pour nous retrouver dans un coin finalement plus tranquille. Malgrè cela, le vertige me prend. Une impression de déjà vu. Cette moquette rouge, ces énormes piliers oranges, ces exposants, cette queue à l'entrée... Je me souviens. C'était un rêve... Mais il manque une personne.

Sortons dis-je Amélie. J'ai besoin d'air et de calme. Ramène-moi chez moi. Surprise, elle acquiesça en silence.

A la sortie du métro, non loin de chez moi, le vertige n'était pas passé. Je m'appuyais de plus belle sur Amélie qui ne bronchait pas et ralentissait le pas pour m'être agréable. Une chevelure, une silhouette, une allure... Je croyais la reconnaître. Il ne me restait que deux solutions : lever la tête et regarder le ciel, ou la baisser et me concentrer sur mes chaussures. Mais qu'à cela ne tienne : une voix, un rire, un parfum... Il me fallait plus qu'aller chez moi pour éviter toutes ces ombres familières qui s'étaient promises d'envahir Paris à mon insu. Il me fallait me retirer du monde. Je me souvenais de l'époque où j'étais Soundjata.

 

Une fois enfilée ma grosse parka, je sors de ma chambre et confie les clés au maître d'hôtel. Celui-ci me dit quelques mots en estonien que je ne comprends évidemment pas. I'm coming back soon ! lui répondis-je en anglais.
Dehors, il fait froid, mais pas aussi glacial que les nuits précedentes. Cependant, le ciel est sombre, et je distingue à peine la lune au travers d'épais nuages. L'air frais me pique le visage et surprend mes poumons. J'ai besoin de sentir le sang jaillir dans mes veines, de me sentir vivre, tant le poids de la douleur est immense. Et j'ai besoin de marcher, de remplir mes yeux de paysage, même nocturne.
Mes bottes s'enfoncent allègrement dans la neige, laissant leur marque à chaque foulée. Le chemin est bordé de sapin dont les branches ploient sous le poids des flocons tombés la veille. Puis, le chemin devient mince sentier et enfin disparaît. Le retour sera aisé puisque je vais tout droit. Marcher n'est pas difficile tant le mal qui ronge mon coeur me donne, au comble de mon étonnement, de la force. A vrai dire, je me sens léger. Tout me semble irréel. Je suis à la fois présent et absent, hors de moi. J'aurais du prendre des raquettes pour faciliter ma balade , mais j'ai besoin de m'épuiser. J'ai beau essayer de réfléchir, je n'y arrive pas. Tout s'embrouille, et je n'ai plus envie... Seulement la tristesse se partage à un élan de fierté, à de la colère, à un sentiment d'injustice, à de la honte aussi.
AAAAhhhhhhh ! Il m'arrive, lorsque ma gorge est trop serrée, de pousser un cri. Mais pleurer, ça non ! Il en est pas question.
Je marche une heure, ou deux. Je ne sais pas. Je n'ai aucune conscience du temps qui passe, comme de la distance que je viens de parcourir. Je ne sens même pas la neige qui commence à tomber. Je mets un moment avant de m'en apercevoir. Il faut que je rebrousse chemin. Toutes les émotions qui me transperçaient le corps de part en part sont désormais remplacées par... la peur. C'est que la neige fait plus que redoubler d'intensité. Très vite, devant moi, un mur blanc, dans lequel je m'enfonce . Avancer devient difficile. D'autant que le chemin pris à l'aller, même tout droit, n'est plus si evident au retour. Ajouter à cela que les traces laissées auparavant ont vite été effacées, il ne me faut pas longtemps pour comprendre que je suis perdu et que la route que je prends n'est peut-être pas la bonne. Tant pis. Ca va bien me mener quelque part. Et puis, le froid commence à faire son oeuvre et je dois marcher. Je suis pris au piège.
Au bout d'une vingtaine de minutes, se déplacer n'est plus possible. Je trébuche sans cesse. J'ai terriblement mal aux doigts. Je ne vois rien, et je ne reconnais rien. Je décide de me mettre à l'abri, histoire de garder mes forces. Ca ne peut pas tomber aussi fort bien longtemps. Certes, je me suis fais prendre dans une satanée tempête qui pour le coup n'a rien d'un sirocco, mais j'ai confiance. Pourtant, le ciel se déneige.

Un peu plus en avant, une roche étrange sort du sol blanc. Elle est incurvée de telle manière qu'une fois dessous, bien recroquevillé, la neige n'a plus aucune emprise sur moi. C'est drôle, on dirait un... mais oui, un abri-bus ! Avec un peu de chance... non, par ce temps-là, personne ne va passer. Je dois bien être le seul imbécile dehors. Pas grave. Je suis hors de danger, bien calé. Il ne me reste plus qu'à attendre. Je me chauffe les mains, me tape les bras, les jambes. Je me lève de temps en temps pour me réchauffer. Et je pense, parce que ça m'arrive quelques fois... Bon sang ! Je cherche dans les poches de ma parka, de mon pantalon... Mais rien. J'ai laissé mon portable sur la table de chevet de la chambre. Je me rassieds.
Un vent tournoyant commence à souffler. Il manquait plus que ça. Qu'on ne me parle plus de vent, de sirocco, d'harmattan, de mistral, de bise, de tramontane... Ras le c** ! Maintenant la neige s'incruste à même l'abri que j'ai eu du mal à dénicher. Pire que du sable. Et le vent me glace jusqu'aux os. Je bouge dans tous les sens. Je chante même. Mais je ne vais pas quitter l'abri-bus. Pour aller où ? C'est pire que tout. L'enfer blanc.
J'en ai marre de m'activer. J'ai envie de m'asseoir un peu. Ca fait un bout de temps que je suis là. Et bien plus longtemps que je suis dehors. Je regarde ma montre. Il est 5h30 du matin. La respiration commence à devenir difficile. Je ne sens plus mes doigts. Je ne sens plus mon corps. Je croise les bras. Il faut bientôt que je me lève où je serais rapidement enseveli vivant. Mais je n'y arrive pas, je n'y arrive plus. Je pense inévitablement à ma vie. A ce que j'ai fait. Pas grand chose à vrai dire. Et ça m'énerve d'ailleurs. Je pense à ma mère. Je ne lui ai jamais vraiment dit que je l'aime. Jamais pris dans mes bras tendrement. Et pourtant elle m'a mis au monde. Elle m'a lavé, coupé les ongles, peigné, habillé, nourri, protégé, défendu. Je suis désolé maman. Et papa. Ah, papa. C'est ta faute si j'ai aimé voyagé. Enfant, tu me faisais rêvé quand tu me racontais ta traversée de l'Europe en voiture. C'était l'aventure dans les années 50. Et puis tu m'as fait goûter aux livres, aux récits de voyage, à tout Joseph Conrad, que je lisais à l'âge de dix ans. Tu m'as aussi éduqué dans cette fierté, cette volonté de ne pas vendre son âme, surtout pour de l'argent, pour un travail, pour la mode. Tu m'as fait fumé ma première cigarette pour essayer de m'en dégoûter. Bien tenté, mais ça n'a pas marché. Je t'ai suivi à treize ans pour que tu mes fasses découvrir le métier de boulanger. C'est par toi que j'ai connu la sensualité de la pâte, de la cuisine, l'amour du travail bien fait. Papa, toi qui a tant galéré mon pauvre... Mon oncle, qui est parti de zéro et qui est fier de payer l'impôt sur la fortune. Ma tante, ma si jolie tante aux yeux bleus, qui me préparait mon gâteau favori à chaque anniversaire. Pour le dernier, nous n'étions pas ensemble. Je t'avais dit que j'étais bien accompagné. Mais je ne t'ai jamais dit combien cela avait été tout simplement magique. Ce soir là, ton gâteau ne m'a pas manqué. Ma Janou. Ma petite soeur adorée. Ne m'en veux pas. Je n'ai pas fait exprès. J'aimerais être là pour voir ton bout de chou. J'ai jamais compris pourquoi tu m'aimais autant, pourquoi tu voulais que j'ai cette place dans ta vie, que je n'ai jamais demandé. Occupes toi bien de ta perle précieuse africaine. Mon petit frère... Qu'est ce que je t'aime. Tu m'en as donnés des leçons de vie. Tu m'as toujours impressionné. Et je m'en veux de t'avoir enervé en t'embrassant aussi souvent quand tu étais plus jeune. Mais c'était plus fort que moi. Ca aurait pu être pire. J'aurais pu te filer des baffes (que tu méritais quelques fois, p'tit con que j'aime). Sam'O'Sam, mon compagnon de galère, mon algérien malade mental, mon compère de misère et de fêtes tardives. Je ne t'en ai jamais voulu d'avoir quitté notre appartement pour vivre avec une imbécile de fille. J'espère que tu le sais.
Je n'ai pas le choix. Je commence à avoir sommeil. Je sais ce que ça signifie. Mais j'ai encore besoin de quelques minutes. Je lève la tête. Ouvre les yeux que j'ai fermé depuis un moment. Mais je ne vois rien si ce n'est les stalactites qui se sont formés sur mes cils. J'aperçois comme des miliers de perles précieuses, et ça me fait rire. Je t'aime. Je t'aime. Je t'aime. Trois fois plus que ce que je viens de dire. Mais je n'ai plus la force d'ouvrir la bouche. Je t'aime comme la première fois où je te l'ai dit. Mon Dieu ce que tu étais belle, diaphane comme la lune. Belle comme une princesse des Mille et une Nuits. Je serai à jamais ton Ghanim. J'ai honte de ce que je viens de faire. Mais au moment où... Disons, maintenant... Je me dis que ce n'est pas grave. Que rien n'est grave. Je pense à la crise, aux banques, à la Bourse... Ca me fait rire encore. La valeur de la vie, c'est l'amour que l'on emporte avec nous, et l'amour que l'on laisse aux autres. C'est d'un bateau, mais c'est si vrai... La seule richesse.
Je respire.
Je vous aime.
Je respire.
Je t'aime.
Dors mon petit. Tu es un chat. Il te restera huit vies. Dors... Dors...

Aïn

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