14.05.2009
Tribulations d'un fou à Athènes

N’écoutez pas le silence des médias. Ou plutôt sa cacophonie. C’est bientôt les soldes. Et sur France Television, on solde aussi. N’en jetez plus.
On livre au regard des amateurs de Loft Story la vision de martiens verts de Tsahal pénétrer en pleine nuit la bande de Gaza. Ca manifeste dans les grandes villes française pour la cause de la Palestine. A Paris même, des voitures sont brûlées, retournées. Et puis, d’autres drames suivent. Le 24 décembre, un enfant est mort suite à une erreur médicale. Belote. Le premier janvier de cette nouvelle année, un autre bébé décède suite, encore une fois, à une erreur médicale. Rebelote. Sans transition, ou presque, on a retrouvé dans leur appartement une mère et trois de ses enfants morts asphyxiés. Rachida Dati donne naissance à une petite Zohra. Laurence Pernoud, auteur des célèbres J’attends un enfant et J’élève mon enfant s’est éteinte ce jeudi à 90 ans. Le Paris-Dakar aura lieu en Amérique du sud (sic). Combien d’enfants vont périr écrasés par les chauffards en quête d’aventure sur leur nouveau terrain de jeu ? Dossier : les jeux vidéos sont un véritable danger pour nos chères têtes blondes.
N’en jetez plus je vous dis.
Néanmoins n’écoutez pas le silence des médias.
J’ai eu des nouvelles d’Arsenios. Par téléphone. Les manifestations continuent. C’est étrange, il n’en est plus question ici, en France. Trouver même des informations sur le web devient difficile. Bah, qu’est ce que vous voulez, la Grèce est passée de mode.
Combien de fois ai-je voulu écrire sur mes dernières journées à Athènes ? Je ne compte plus. Jamais satisfait. Parce que je jouais. Je jouais à cacher la vérité.
Que vous raconter ? Je vous ai laissé au moment où j’allais entrer dans cette fameuse université Polytechnique. Et j’y suis entré. Mais je ne peux rien vous en dire. Je l’ai promis, enfin, on me l’a fait promettre. Sous la menace d’un joli canif. Vous me ferez remarquer que je suis loin de cette université désormais. Que je n’ai que faire de tenir cette promesse. Et vous avez bien raison. Cependant, je ne raconterais pas. C’était si sordide, si laid que ça ne mérite pas de l’être. J’y ai passé une nuit blanche à voir des imbéciles s’activer à préparer cocktails molotov et tracts anti-capitalistes.
Le lendemain, un lundi, j’ai passé la journée complète à préparer mon départ et à me reposer.
Le mardi matin, avant de rejoindre l’aéroport, je tentais de récupérer ma pièce d’identité au poste de police. Intimidations, demi-insultes (ça existe ça, une demi-insulte ?). Finalement, on me rend ma carte et je rentre au pays illico-presto.
Qu’est ce qui m’empêchait d’écrire la fin de mon périple, jamais heureux de la tournure que prenait les textes ? Evidemment, cette terrible question. Pourquoi diable suis-je allé là-bas, alors que j’aurais pu me dorer la pilule aux Seychelles ? C’est bien ça le nœud du problème. Nœud sacrément noué ! Et le souci, c’est qu’il n’y a pas de désert en Avignon pour se vider la tête et se consacrer sur l’essentiel. Mais on y trouve des pavés dans le centre-ville. C'est meiux que rien.
Profitant de la pluie, espérant trouver les ruelles vidées de ses citadins à l’affût du cadeau pas cher à offrir pour Noël, j’enfilais ma veste à capuche et sortais prendre l’air. Le regard bas, je réfléchissais. Aux proches qui me demandaient Pourquoi Athènes maintenant, je leur répondais d’un air défi : pour aller voir ce qu’y s’y passe. Evidemment, ce n’était pas la bonne raison. Il ne s’agissait pas non plus de jouer au reporter. Un transport de l’âme pour un idéal politique, voire révolutionnaire ? Je suis un désabusé de la chose, pas la peine de se mentir. Pour tenter de comprendre ? Non. Pour aspirer, telle une éponge, tout ce qui se passe, se nourrir, et vomir le tout sur un beau cahier. Non, arrête de te la raconter. T'es pas Nabe, pas même un écrivain. Juste un blogueur à deux balles. Arrête mon pauvre gars. Tu ne pensais qu’à une chose, une seule et unique chose. Même pas rare. Juste unique. Tu y penses encore en marchant sur ces maudits pavés... Tu allais là-bas juste pour oublier, pour L'oublier, pour ne pas cogiter, pour te brûler les ailes, te faire mal, te faire plus mal que ce que tu as mal. Et pourtant, tu pouvais faire n’importe quoi, tu ne pensais qu’à elle, nuit et jour, dans la folie des rues d’Athènes où dans la langueur de ses restaurants luxueux, dans ton lit avant de t’endormir où dans un cortège pacifique, dans l’université de Polytechnique où dans la salle d’embarquement de l’aéroport, dans un poste de police ou lors d'un pélerinage au temple de Poséïdon (alias Neptune chez les romains)… Tuer le temps. Faire en sorte qu’il passe rapidement pour être au plus vite auprès d’elle.
Mais non, tu n’y es pas. Quoique…
Je profitais d’une nouvelle trombe pour me laisser aller. Il n’y avait pas que des gouttes de pluie qui coulaient sur mon visage. Qu’importe, personne n’y verrait rien. Et moi, je pouvais arrêter de faire semblant.
Je connaissais exactement, depuis le moment où j’ai décidé d’acheter le billet pour la Grèce, ce pourquoi j’allais à Athènes.
Le 13 décembre, premier jour passé à la capitale grecque, la lune était pleine. Le 27 décembre dernier, par un grand miracle, la nouvelle lune disparut aux yeux des hommes pour seulement être près de moi, pour se donner à moi.
Je devais vous narrer la fin de mes tribulations en terre hellène, et finalement il s’agit d’une nouvelle déclaration. C’est ainsi. Mes mots ne m’appartiennent plus.
Je crois que je suis devenu fou dis-je à Arsenios. Il se mit à rire. A moins qu’on m’est rendu fou. As-tu déjà eu le sentiment de n'être qu'un enfant entre les mains d'une femme ?
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Surréalisme au tadzikis
![photo_1229172167828-1-0[1].jpg](http://www.lesirocco.net/media/02/00/1868408615.jpg)
Manifestation pacifiste cet après-midi. Si je lis les journaux français sur internet, aucun heurts entre la police et les lycéens qui s'étaient massés en ville en souvenir d'Alexis.
Et pourtant. Je me suis retrouvé au milieu de ces jeunes de quatorze ou quinze ans pour la majorité. La marche est solennelle, encadrée par un service d'ordre municipal. D'un coup, d'un seul : mouvement de foule. Arsenios me pousse à courir. Et nous voilà, comme un banc de poisson effrayés par un requin, à partir tous dans le même sens. Tout cela à l'air surréaliste. Je me mets à rire. Arsenios me voyant ainsi rit de même.
Une bouteille par terre, de la fumée. Je commence à tousser, à pleurer, et je ris, mais je ris... Une bombe lacrymogène. Tout cela n'a aucun sens pour moi. Arsenios hilare, me pousse, un foulard devant la bouche. Il avait tout prévu le malin.
On s'échappe de la foule.
On sprinte, vite...
Je suis mon compère qui commence à emprunter des ruelles et à me perdre dans le vieux centre. Je ne peux vraiment pas compter sur mon sens de l'orientation. Une fois à l'abri, nous nous arrêtons, nous nos regardons, et à nouveau explosion de rire.
- Mais qu'est ce que tu es venu faire dans ce bordel ?
- Je sais pas, mais pour fêter ça, je t'invite à manger ce soir.
J'ai une soudaine envie de choquer Arsenios.
Trois heures plus tard, costumés et cravatés, nous nous retrouvons dans un restaurant fancy du Pirée, avec le serveur qui tourne autour de la table, les violons et les filles en robe de soirée... Quelle est la réaction de mon ami professeur gaucho ? Il est juste tout sourire, profite du moment et dévisage les jolies brunes qui lui font de l'oeil.
- J'ai une surprise pour toi mon cher français...
- Ah ?
- Oui. Demain, grâce à moi, tu pénètreras dans le saint des saints.
- ???
- Dans les locaux de l'université de polytechnique. Mais avant tout, nous allons faire un tour de reconnaissance ce soir. Tu le sais que je connais tout le monde ici !
Je n'en croyais pas mes oreilles. Moi qui voulait provoquer son idéal révolutionnaire en l'amenant se goinfrer dans un restaurant pour grand bourgeois, c'est lui qui me surprend...
Il est deux heures quinze, heure locale. Avec Arsenios, nous partons vers Exarchia rejoindre un regroupement d'étudiants réunis toujours en souvenir d'Alexis. Juste le temps de parler quelques minutes au téléphone avec une personne de l'autre côté de la méditérranée...
Aïn
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Ultra-gauche

Journée calme aujourd'hui. Je veux dire sans violences, sans cocktails molotov, sans gaz lacrymogènes, sans affrontements... Mais du monde dans la rue. Beaucoup de monde. Des lycéens, étudiants, épiciers, caissières, agriculteurs, boulangers, électriciens... Des gens de droite, de gauche, des ultra-chrétiens, des athées...
L'intérêt de ce mouvement grec réside dans le fait qu'il est, me semble-t'il, naturel, spontané. Aucun parti politique, aucun syndicat n'a réussi à vraiment récupérer ces manifestations.
Les seuls qui y trouvent leur compte, finalement, se sont les anarchistes, les révolutionnaires illuminés, habillés de noir et arborant drapeaux rouges.
Hier, nous avons bien fait de littéralement nous goinfrer dans un restaurant classe de la périphérie athénienne. Parce que pendant ce temps, ça chauffait dans le centre. Sortant à trois heures du matin pour déambuler dans les ruelles, nous n'avons pu que constater les dégats dus aux échauffourées. Voitures brûlées, poubelles renversées, banques attaquées... Rien que de très habituel ces derniers temps, surtout vu de la télé, mais toujours aussi surprenant lorsque l'on fait face à la réalité, lorsque l'on vit cette chose.
Arrivant à l'université polytechnique, Arsenios continue à me présenter à certains étudiants. Certains m'ont reconnu. Il fit passer le message comme quoi nous voudrions entrer demain (donc ce soir) dans les locaux. Les questions fusent. Ils essaient de voir si je ne suis pas un de ces jeunes flics en civil qui tentent de s'incruster dans le centre névralgique de la "lutte armée anarchiste", comme ils surnomment pompeusement leur faculté. J'ai passé le test avec succés.
Ca se fera ce soir...
De retour vers la rue Amerikis, nous nous faisons contrôler par des policiers. Même s'ils s'étonnent de voir un français traîner aussi tard dans les rues, Arsenios joue de son bagou pour détourner l'attention. Moi qui prenait le parti de toujours avoir ma carte d'identité sur moi, ces messieurs me l' ont confisqué et je dois aller les récupérer dès demain au poste de police.
Qu'importe. J'ai toujours mon passeport à l'abri dans ma valise.
Je vois bien que ces anarchistes tiennent leur moment de gloire. Ce qui arrive n'est que du pain béni pour eux. Cette ultra-gauche, comme on l'appelle désormais, est le bras armé autoproclamé des civils. Mélange des genres garanti : drapeau du Che, keffieh palestinien, petit livre écrit par Trotsky dans la poche...
Alors que les grecs ont tenu aujourd'hui à se démarquer du jeu du chat et de la souris entre police et émeutiers,les anarchistes romantiques vont-ils prendre du plomb dans l'aile ?
Aïn
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Athènes by night
A deux heures du matin, heure locale, soit une heure du matin en France, Arsenios décide de me faire visiter le vieux centre.
Première étape, la place Syndagma, symbolique parce que c'est ici que se trouve le Parlement. Encore à cette heure-ci, la jeunesse étudiante se rassemble, sans violence. Des policiers se tiennent à l'écart, prêts à réagir au moindre mouvement. Arsenios me présente.
Qu'un français se déplace à Athènes à cette période étonne. On m'apostrophe. Certains me parlent en français, d'autres en anglais. On m'explique que ce mouvement n'est pas seulement anarchiste. que c'est un mensonge. Qu'on veut détourner l'attention sur ce qui est en réalité une véritable gueulante populaire. Une demoiselle me dit qu'elle est plutôt de droite, une autre plutôt centriste... J'écoute. Que puis-je faire d'autre ? Un peu plus tôt dans la nuit, quelques attentats ont eu lieu contre des banques et un bureau du parti au pouvoir. Rien de bien méchant.
Nous quittons l'hyper-centre pour nous rendre dans le quartier d'Exarchia, où le jeune Grigoropoulos a été tué. C'était à la fois émouvant et inquiétant. La sensation que cette jeunesse a pris le pouvoir dans la rue. Je n'ose à peine le formuler et pourtant, une mini-révolution est en marche. La question est : à quoi cela va-t'il aboutir ?
Il y a du monde dans ce quartier. Un tas de bougies, des bouquets, des dessins, des slogans, des magasins brûlés, du verre de partout sur le sol, des traces d'incendies... La police, paraît-il, fait état d'une baisse de tension. Les termes sont bien choisis. Il y a en effet moins d'affrontements. Mais c'est sans doute parce qu'ils se sentent perdre la partie et qu'ils restent éloignés des centres névralgiques qu'ils ont voulu contrôler les jours précedents.
Un ami d'Arsenios, croisé à Exarchia, nous rapporte que les forces de l'ordre ont utilisé tout au long de la semaine jusqu'à 5000 bombes lacrymogènes et que des stocks sont attendus d'Allemagne et d'Israël.
Impressionnant aussi, ses vieilles personnes qui traînent dehors à cette heure-ci, les anciens habitants du quartier.
Nous approchons de l'université de polytechnique. Arsenios m'explique que les forces de l'ordre n'ont pas le droit d'investir les universités, une vieille loi qui existe depuis la naissance de la Grèce moderne. La fac en impose. Un long corridor rouge et noir sert de barrage. Plus aucun flic. Il est tard. Nous franchissons le barrage sans problèmes. Arsenios connaît tout le monde. Il me présente. Quand certains apprennent que je suis français, on me sert du liberté, égalité, fraternité. Une étudiante entame l'air de la Marseillaise. S'ils savaient !
Nous rejoignons un groupe, assis sur un sofa à même la rue, et sirotant des bières devant un des innombrables feux de camps qui jonchent la cour. Un jeune homme m'interpelle. Tout le monde veut m'expliquer. Mais celui-ci à l'air plutôt amer. Pour lui, les profs quinquas de la fac ont récupéré le mouvement pour assouvir leur besoin de romantisme révolutionnaire. Lui même est anar', mais il est ému par le bouillonnement populaire et innocent des athéniens. Il s'inquiète du fait que cette rebellion soit récupéré politiquement par les siens. Ses amis l'écoutent et ne bronchent pas.
Je suis sûr d'une chose, c'est que je rentrerai dans cette université. J'en fait part à Arsenios qui me fait de grands yeux, et me dit, avec un grand sourire : je retrouve mon gauchiste français.
Je lui fait comprendre que je suis juste mu par une grande curiosité. Il n'est pas dupe.
Nous rentrons exténués par la longue balade. Il ne faut pas longtemps pour m'endormir, juste quelques minutes pour rêver un peu.
Je me lève tôt ce matin. Je sais que la plus jeune des soeurs d'Arsenios, Esther, veut aller faire le marché, et je désire l'accompagner. Nous passons par la place de la Constitution d'Athènes. Au milieu, un pylône noir puant le plastique crâmé s'érige en totem. Il s'agit des restes du sapin de Noël attaqué la veille aux cocktails Molotov.
Des jeunes traînent. Quand je dis des jeunes, ils n'ont pas plus de quinze ans. Et ce qui me frappe le plus, c'est leur visage... Ils portent sur eux une conviction, un ras-le-bol. A quinze ans ?
J'ai quitté la France alors que des lycéens faisaient la grève des cours. Je connais, pour l'avoir vécu, ces moments là. Paraître rebelle, le plaisir de l'école buissonière... Mais Athènes, ça n'a rien à voir. Esther m'explique que les adolescents ont vraiment été touché par l'assassinat (c'est le terme qu'elle utilise) d'Alexis. Et qu'il ne s'agit pas d'une réaction impulsive, mais d'un dégoût qui vient de loin.
Les magasins ouvrent à nouveau, essaient de préparer Noël tant bien que mal. Je remarque que les produits de consommation quotidiens coûtent aussi cher qu'en France...
Que va me réserver cette journée...
Aïn
18:27 | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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Rue Amerikis

19 h, Arsenios m’accueille à l’aéroport Eleftherios Venizelos. Il n’a pas changé depuis cette époque où nous fréquentions les bancs de la fac de Lettres d’Avignon. Toujours les mêmes cheveux bouclés châtains et ce magnifique visage aussi blanc que du lait. Nous nous étions quittés il y a de cela huit ans. Il rentrait chez lui, en Grèce. On s’était perdu de vue, échangé quelques mails trois fois l’an. Il m’avait invité par politesse, j’avais fait de même. Il était devenu professeur de français dans un lycée de la capitale. Mais curieusement, malgrè ses trente-deux ans, il habitait encore chez ses parents, et ses deux plus jeunes sœurs.
J’ai de la chance me fait-il comprendre. Mon avion n’a que trois heures de retard. Le vol aurait pu être annulé. Tout fonctionne au ralenti. Il y a eu de grosses manifestations aujourd’hui et certains ont désiré continuer le mouvement de grève national initié ce mercredi.
C’est le mektoub lui dis-je en rigolant. Il fallait vraiment que je sois là pour voir ta tête de berger grec.
Mektoub… comme cette balle tirée par un policier qui a ricoché et blessé mortellement Alexandros Grigoripoulos samedi dernier. C’est de là que tout est parti.
Premières indications, la douane est très nerveuse, pose des questions, demande à ce qu’on ouvre les sacs… Et dans cet aéroport flambant neuf, l’ambiance est à la peur. C’est palpable. Sur le visage des gens, leurs gestes, leurs attitudes… Arsenios n’est pas tranquille, je le vois bien.
Nous nous engouffrons rapidement dans sa voiture. C’est là qu’il me fait part de ses inquiétudes. Ses parents logent en plein centre ville, rue Amerikis. Il est difficile de s’y rendre, les barrages des policiers où des émeutiers étant imprévisibles, mais toujours proche de la place principale d’Athènes, la place Syndagma. Et passer vingt et une heure, il ne vaut mieux pas circuler en voiture dans le vieux centre. Nous aurons tout le temps, après nous être restauré, d’humer l’air de la ville. Et il n’avait pas tort le bougre.
Athènes est une ville qui connaît un fort taux de pollution, par sa géomorphologie et son trafic routier incessant. On dit qu’il y a autant de voitures que d’athéniens. Mais ce soir, pas de chauffards fous, à peine quelques taxis… Pour ceux qui connaissent cette ville, l’atmosphère semble surréaliste. Encore plus la nuit. Il y a comme de l’électricité dans l’air. A moins que ce ne soit mon état d'excitation...
A la sortie de l’autoroute, Arsenios fait mille détours pour arriver dans le centre par le sud. Comme à mon habitude, je me laisse faire, et ne repère pas grand-chose. Je l’écoute sagement.
- Nous étions cinq milles dehors aujourd’hui.
- Ah, vous avez de la chance, vous avez eu beau temps.
- Non, mais sérieusement, ce n’est pas qu’un mouvement mené par des p’tits cons anarchistes comme on l’entend partout. Cinq milles, tu te rends compte ? Des élèves, des étudiants, des profs, des parents…
- Des parents ?
- Oui, des parents. A un moment, dans une grande avenue, des jeunes ont déversé des containers d’ordure pour faire barrage. Les policiers ont voulu les arrêter, et une masse d’adultes se sont interposés en insultant carrément les forces de l’ordre. Les flics n’ont pas bougé. Ils allaient quand même pas tabasser des vieux ou leur envoyer des bombes lacrymogènes.
- Et tu en penses quoi Arsenios ?
- C'est une bonne chose ce qui se passe. J'espère que ça va aboutir à quelque chose, il le faut.
- Je vois que tu es toujours gauchiste.
- Et toi, tu ne l'es plus ?
Je souris, je pense à quelqu'un.
- Disons que je suis bien plus nuancé que quand j'étais un jeune con d'étudiant.
Arsenios me balade dans les petites ruelles du centre, et ça l’amuse. Il prend toutes ses précautions, éteint ses phares, tourne, vire, et revire. Il ose même faire le guide.
- Un peu plus haut sur ta droite, c’est l’ancienne Agora. On va se garer dans une rue sûre, où personne ne brûlera ma voiture. Il nous restera plus qu’à marcher jusqu’à la maison qui n’est pas vraiment loin.
Il lui suffit de dire cela pour que nous tombions sur un barrage tenu par de jeunes anarchistes. Facilement reconnaissables, ils sont habillés de noir et portent des casques de moto sur la tête. Un des leurs s’approchent de la voiture. Aucun problème. Apparemment, ils connaissent Arsenios. Le rebelle me regarde et me demande si je suis turc. J’ai comme qui dirait un petit coup de panique, les turcs et les grecs se détestant. Je bégaye en anglais que je suis français. Arsenios sourit et confirme. Le rebelle casqué me regarde dans les yeux, puis me dit en anglais que les turcs avaient assuré à Istanbul en aspergeant de peinture rouge le consulat grec. Qu’il en avait rien à faire du vieux contentieux entre les deux pays voisins. J’ai beau dire que je suis en français, il n’en démord pas.
Il nous laisse passer, et Arsenios gare la voiture.
La température est douce, une quinzaine de degrés.
Le centre-ville est dévasté. Une véritable scène de guerre civile. Nous rejoignons la rue Amerikis à pied et entrons dans une vieille demeure plutôt classieuse. Arsenios me présente à ses parents et à ses sœurs. Tous parlent français, une tradition dans la famille. Le temps de poser mes affaires, le repas est servi. Quelques délicieux mezze, des légumes farcis, du milopita, un genre de gâteau aux pommes…
Le père, professeur à la faculté de lettres, une des universités bloquées, tente de m’expliquer la situation, le ras-le-bol des jeunes qui n’ont aucune forme d’avenir dans ce pays si ce n’est par le copinage. La corruption des fonctionnaires, les abus des policiers, le café qui coûte 3,50 euros alors que le salaire moyen d’une jeune personne ayant trois ans d’ancienneté dans une entreprise est de 600 euros. Les mauvaises structures éducatives. C’est bien ce qui m’a le plus marqué. Pour rentrer à la fac, il faut passer un concours d’entrée. Suivant le résultat et même si l’on a postulé pour entrer en médecine à Athènes, on peut se retrouver en théologie à l’île de Rhodes sans rien avoir à y redire. Nombreux sont les parents qui se sacrifient pour offrir des études à l’étranger pour leurs enfants.
La Grèce marche sur la tête rajoute la mère. L’Europe nous a fait miroiter du rêve. Tout avait l’air plus facile. Avec l’entrée d’autres pays dans le cercle européen, la Grèce n’est plus aidée économiquement mais doit aider désormais. D’où une mécompréhension d’une grande partie de la population.
Enfin, on me raconte avec force détail les inepties du gouvernement en place, la fraude, le conservatisme forcené… Sexe, chantage et corruption.
J’entends bien tout cela, mais je ne vois pas beaucoup de différence avec la France. Il me tarde d’aller sur le terrain voir ce qui se trame derrière ce mouvement de la jeunesse grecque. Arsenios sera mon guide. Il est une heure du matin, heure locale, et nous allons sortir…
Aïn
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Cruelle coquetterie ou les artifices de la contrainte
L’excellente Journée du livre de Sablet fête ses vingt ans le 21 et 22 juillet. Comme chaque année de nombreux auteurs seront présents : Autin-Grenier, Beyala, Bessora, Edmonde Charles-Roux,Paule Constant, Jean Durin-Valois, René Fregni, Max Gallo, Franz Olivier Giesbert, Alain Mabanckou, Pierre Magnan, Daniel Picouly Gonzague Saint-Bris, Tito Topin, Gilles Del Pappas, Jean-Hugues Oppel, Maud Tabachnik… et encore beaucoup d’autres.
Le dimanche matin, à 11h30, mon cher Michel Biehn animera une conférence en compagnie de David le Breton, Nahal Tajadod (épouse de Jacques Lacarrière et auteur du récent Passeport à l’iranienne), et Malek Chebel. Le sujet : les femmes et leurs passions « la passion et ses interdits ».
Il y a deux ans, dans sa maison-magazin, Michel Biehn ouvre ses coffres précieux et décide de monter une exposition qu’un joli petit carnet accompagnera et dont le thème sera : Cruelle coquetterie ou les artifices de la contrainte. A l’heure du monokini et des robes estivales, ces artifices laissent parfois pantois. Les ornements tribaux des thaïlandaises pouvant atteindre jusqu’à 15 kg, les chaussons des fameuses chinoises aux pieds atrophiés, les enclos de toiles brodés mais aussi les corsets dans l’Europe du XIXème s…
Un an après, Cruelle coquetterie ou les artifices de la contrainte est publié chez La Martinière. Un bel objet de 160 pages, dans l’esprit de cette maison d’édition, spécialisé dans les beaux livres pour grand public, sans doute le meilleur en France dans ce domaine.
Il est vraiment agréable de lire Michel Biehn, adepte des phrases longues, chatoyantes et savoureuses. Une bonne partie de l’ouvrage fut pensé et travaillé alors que nous étions en felouque sur le Nil ou encore logeant au pied de la Vallée des Rois. Je suis certain qu’il fut inspiré par l’atmosphère voluptueuse de ces lieux magiques. Il y a de cette douceur dans son écriture.
Michel Biehn n’explique pas, il questionne dans un premier temps (Faut-il vraiment souffrir pour être beau / belle ?), il constate ensuite, et enfin il raconte. Il ne juge pas non plus. Il met en exergue avec talent les points communs entre différentes civilisations et cultures : marche entravée, taille étranglée, corps percés… Ainsi une double page magnifique nous offre un raccourci saisissant entre le cliché d’une femme-girafe et la photographie prise en 1902 de la duchesse de Marlborough portant un maxi collier de chien en perles fines.
Trois autres auteurs participent à l’ouvrage : Catherine Bensaïd, Jean-Yves Leloup et Catherine Tourre-Malen. Cette dernière, anthropologue, propose son point de vue trop rarement à mon goût, alors que Catherine Bensaïd, psychiatre et psychanalyste, est trop présente, enfonçant allégrement les portes ouvertes, ou remettant au goût du jour quelques clichés ayant cours dans sa profession. Quant aux textes de Jean-Yves Leloup, théologien, ils illuminent à mon sens bien plus clairement les propos de l’auteur principal, grâce à leur force poétique et spirituelle, donnant à méditer. Mais sans doute suis-je plus sensible à l’explication de l’Homme par le Sacré.
Aïn
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Le pauvre serviteur
1984, Ras-el-Ma. Une nuit d’été dans un village à l’orée du désert algérien.
Nous apprécions la température fraîche qui nous a terriblement fait défaut la journée, et nous sommes tous dehors, autour de Ma Aïcha, ma grand-mère maternelle. Les moustiques s’agitent, et nous sucent le sang avec acharnement. Chacun se débrouille pour les chasser, avec les mains ou les fameuses shangla, sandales en plastique fluorescent. Mon oncle Bachir, avec sa voix caverneuse, met l’ambiance et fait rire les femmes. Point de télé le soir. C’est l’heure sacrée de la veillée, le moment où l’on discute de tout et de rien, où l’on se parle, où l’on échange des regards affectueux, taquins, et de larges sourires. Au-dessus de nos têtes, seule la lumière d’une ampoule perdue au milieu de grappes de raisins et de bestioles virevoltantes nous éclaire quelque peu. Mais tout autour, il fait sombre et le ciel est étoilé. Le grand jardin nous fait face, avec ces quatre grands et majestueux figuiers aux allures de géants immobilisés par quelques sorts. Au fond, sur ma gauche, je n’ose jamais regarder la bouche trop noire du hangar ouvert, près du puits. C’est que je ne suis qu’un enfant et, même si elles suscitent ma curiosité, je crains les ombres du soir.
Ma fi Qamr’, la lune est absente, à l’inverse des rires libres des femmes et des envolées lyriques de mon oncle qui illuminaient la soirée. C’est toujours beau une femme qui rie.
Tour à tour, les membres de la veillée prennent la parole. J’aimais me détacher du sens des mots, rendre les histoires lointaines, et porter mon attention seulement sur les sons, la langue, les bruits continus émanant des bouches. Tout devenait irréel.
Et voilà que quelques unes de mes cousines se levaient. Il était l’heure de préparer le salon où nous allions tous dormir. J’aimais les accompagner pour les regarder faire. En passant par la cuisine, je buvais régulièrement un fond de limonade local. Elles installaient d’épais et longs tapis à même le sol, sur lesquels elles posaient des peaux de chèvre et à nouveau d’autres tapis, jusqu’à atteindre une épaisseur confortable. Seule ma grand-mère avait droit à un matelas. J’en profitais pour vite choisir ma place, mais je me faisais réprimander, sous prétextes que les enfants dorment au fond de la salle.
Une fois cette dernière préparée, la famille s’avançait, prête à se reposer, repus du repas et des bavardages. Nous pouvions être une vingtaine à dormir ensemble. Pour me couvrir, je partageais un drap blanc avec deux de mes cousins préférés. Une fois tout le monde installé, Ma Aicha allumait sa lampe de poche, éteignait la lumière et allait se coucher. Nous n’attendions qu’une chose, c’était qu’elle entame sa chanson du soir, puisée dans le répertoire traditionnel, sa berceuse qu’elle offrait chaque nuit à ses enfants et ses petits-enfants. Par bonheur, elle entama mon chant préféré : Je suis le serviteur du pauvre. Elle n’avait pas fini que déjà, je dormais à poing fermé.
Les yeux s’ouvrent lentement pour s’apercevoir que d’une part il fait jour, et que d’autre part, tout le monde est presque levé. Je ne veux pas être le dernier debout. Question d’honneur. J’avance en titubant et pénètre dans la cuisine où tout le monde est réuni. On me souhaite le meilleur des matins. Je leur en souhaite un à mon tour, empli de jasmin.
Je sors. Le soleil est déjà agressif. Je prends une petite bassine en plastique que je remplis d’une eau pure stockée dans une grande bassina en fer. Aujourd’hui, le robinet est fermé. Demain, sûrement, l’eau coulera une heure ou deux, et on remplira à nouveau les bassines. Je me lave le visage. La fraîcheur de l’eau est agréable. Je retourne dans la cuisine et me régale du petit déjeuner. Les hommes sont allés travailler. Les femmes, elles, malaxent la pâte avec vigueur pendant que je bois mon thé à la menthe. Je me dépêche de manger, parce que j’adore m’amuser avec la farine et l’eau. Mon père, boulanger de métier, m’aide. Les femmes ont fini le pain et celui-ci repose sur des plaques et sous des couvertures. J’en profite aussi pour faire lever mon vilain pain rond.
Une heure passe d’amusement au ballon quand les grandes cousines nous appellent nous, les petits cousins. C’est le moment d’emmener le pain au four du village, à une demi-heure à pied.
Nous voilà partis, pieds nus, un short cour, un débardeur et les plaques sur la tête.
Ce jour là, nous étions quatre : Miloud, Soria, la petite Akila, ma cousine adorée qui n’avait que trois ans et dont les grosses joues attiraient sans cesse mes baisers, et moi-même. Nous évitions soigneusement le sol cimenté, aussi brûlant que le feu, préférant la chaleur moins blessante des trottoirs encore en état de friche. Le parcours était toujours le même. Passant devant la caserne militaire, nous nous arrêtons pour saluer un ami de la famille, un amoureux d’une de mes cousines. Puis nous passons devant la Poste. Mon oncle Sid’Ahmed nous repérait à chaque fois derrière son bureau. Il sort nous embrasser et donne quatre pièces de un dinar à sa fille Soria. En général, l’ami de mon oncle l’accompagnait, trouvant une raison valable pour faire une pause. Nous redoutons ensuite de passer devant la maison de Sidi Mokhtar, jeune taleb qui s’occupait de l’instruction religieuse de tous les enfants du village. A cette étape-ci, la cadence des pas deviennent plus rapide. D’une main, je maintiens la plaque fermement sur la tête, de l’autre, je serre celle de Akila qui, pour suivre notre rythme, met en action ses petites jambes potelées. Suit un arrêt obligatoire. Il nous fallait rendre respectueusement la politesse au vieux Oussama, handicapé et mendiant, et à son fils Malik, fou du village, éternel sourire sur le visage, bave écumante au bord de lèvres, et d’une gentillesse à toute épreuve. Se succéde ensuite les cafés et les marchands de fruits et légumes tenus par les Ahmed, Moussa, Nabil, Zoubir et autres Youssef… Enfin, nous arrivons au four. Entrant dans celui-ci comme dans la gueule noire d'un dragon à l’haleine âpre, nous ne nous éternisons pas. De la suie de partout, et de la cendre. Une moiteur oppressante. Des hommes s’activent à remplir des bannettes de baguettes à la française. D’autres balayent le sol, nettoient quelques jointures, ouvrent et ferment sans cesse les portes du four. Nous remettons nos plaques et sortons rapidement, direction le vendeur de crème italienne. Une pour Miloud, une pour Soria et une autre que je partage avec Akila. Après avoir dégusté la gourmandise, nous nous occupons de remplir nos poches avec des capsules de bouteilles qui nous servaient à un jeu dont nous nous régalerons en fin d’après-midi. Le temps passait vite à rire, et il nous fallait retourner au four, payer de trois dinars le travail accompli par les boulangers pour cuire le pain, et prendre le chemin du retour. Le soleil approchant de son zénith, la chaleur devenait plus intense. Arriver à mi-parcours, Fouad nous nargue avec son vélo. Il savait que nous devions nous arrêter chez lui, et il sortait sa machine par orgueil, histoire d’impressionner les va-nu-pieds que nous étions. A la porte de sa maison, son père nous accueille, nous salue, demande des nouvelles de nos parents, prend trois de nos pains en échange de deux litres de lait frais, et nous met sous la protection d’Allah et de son Prophète. Cette foi-ci, comme souvent quand Akila nous accompagne, une des grandes sœurs de Fouad accoure, et offre un œuf dur encore dans sa coquille à Akila en échange d’un long et tendre baiser plein de sourire. Ce qui avait le don de me rendre jaloux. Imane était belle comme un jour de printemps, et elle le savait.
Quelques pas plus loin, nous retrouvons Sidi Mokhtar à qui j’offre un pain. Akila sort de sa poche le dernier dinar qui nous restait et le donne au vieil homme. Puis, à la surprise générale, elle tend son œuf à Malik, fendue d’un sourire faisant ressortir les fossettes de ses joues.
Poursuivant notre route, notre oncle postier nous accompagne jusqu’à la maison, saluant gravement ce soldat qui voulait sa fille. Arriver à destination, les tables basses étaient déjà prêtes. Le repas nous attendait. La mère de Akila, Leïla, la si douce Leïla… se mit à nous crier dessus, enfin à me crier dessus, étant le plus âgé des quatre. Elle nous reprochait, comme à chaque fois d’ailleurs, d’avoir traîné en route. Et… qu’est ce qu’elle était belle quand elle s’énervait, aussi terrible et splendide qu’une ancienne reine d’une taïfa andalouse. Pour la calmer, il me suffisait de poser la plaque au sol, de m’approcher d’elle tout penaud, d’attendre qu’elle s’attendrisse et m’embrasse sur la joue en me traitant de petit diable.
Aïn
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Halter la colère

Je me suis levé énervé ce matin. Je déteste me faire avoir. Surtout par un bouquin.
Avec un titre comme Je me suis réveillé en colère, j'espérais du subversif, du polémique voire du pamphlet. Si j'avais su que le dernier ouvrage de Marek Halter fut présenté début novembre 2007 à l'Assemblée nationale, je n'aurais pas nourri autant d'espoir. Ce genre d'adoubement institutionnel n'est administré qu'aux textes consensuels, babils dans lesquels les politiciens se reconnaissent puisque eux mêmes sont producteurs de grande parlouze organisée dont sincèrement, personne n'en a rien à faire. ( Nombre de livres publiés sur les cinq dernières années : Jack Lang (7), Nicolas Sarkozy (5), Ségolène Royale (2), François Fillon (1), Bernard Kouchner (2), Lionel Jospin (2), François Hollande (2), Jacques Chirac (1), Jean-Louis Borloo (2) Michèle Alliot-Marie (1), Rachida Dati (1), Brice Hortefeux (1) Valérie Pécresse (1), Roselyne Bachelot (1), Christine Boutin (1), Laurent Fabius (1) Dominique Strauss-Kahn (2), Arnaud Montebourg (1), Marine Le Pen (1), Philippe de Villiers (6), Olivier Besancenot (2)...)
Point d'esprit de révolte donc, pas non plus d'exagérations géniales, ni de caricatures astucieuses, d'accusations lumineuses. Juste l'avis, un de plus, d'une personne sur à peu près tout et n'importe quoi. Comme nous autre, il aurait du utiliser un blog pour support. Quoique non, il est des blogueurs, et évidemment je ne me compte pas parmi eux, bien plus pertinent, pour le coup, que Marek Halter.
Je me suis réveillé en colère n'est pas un pamphlet. Pour que ce livre en soit un, encore eût il fallu une qualité littéraire nettement supérieure à ce qui nous est proposé, et pas seulement cette bouillie prémâchée lisse et désincarnée digne du Marc Levy ou du Werber le plus vendu sur le marché. Mais sans doute l'auteur n'avait-il pas l'intention d'écrire un pamphlet. Dans ce cas-là, nous pourrions peut-être nous contenter du fond et y déceler quelques acérées et vénéneuses flèches ayant pour cible injustices et frustrations. Malheureusement, point de trait de génie, mais une grande majorité d'opinion difficilement partageable. J'en veux pour preuve le chapitre sur l'écologie, seul exemple que j’utiliserais ici.
Même s'il est bien normal de se soucier de l'avenir de la planète, je partage avec Marek Halter une méfiance envers cette dictature verte que nous impose la bien-pensance actuelle : Moi je mange bio... Je gare ma voiture à l'ombre... Je ne pète plus, ceci afin d’éviter un rejet de dioxyde de carbone nocif pour la couche d’ozone… Je suis pour la réintroduction des ours dans les Pyrénées (4 millions d’euros !) même s’ils ne risquent pas de survivre et même s’il faut indemniser les dégâts subis par la prédation (6.3 millions d’euros en 2006 !).
Jusque là, je suis d’accord. Mais affirmer par la suite que les OGM, c’est bien parce que ça peut permettre d’annihiler la faim dans le monde provoque chez moi un fou-rire nerveux. Pourtant, cet homme si bien documenté doit bien savoir que, d’ores et déjà, la production mondiale agricole suffirait largement à nourrir la totalité des terriens. Autant de (fausse) naïveté pourrait émouvoir, mais les répétitions de telles absurdités finissent par agacer.
Toutes les tartes à la crème du moment y passent et n’évitent pas les contradictions : anti-communiste et pro-soviet, pro-démocrate et pro-Poutine, la mondialisation, les banlieues, l'intégrisme, le racisme, l'antisémitisme, les femmes, le conflit israélo-arabe, l’Europe, l’anti-américanisme, la Russie, l’action humanitaire…
Et puis, autre source de crispation, il y a cette obsédante manie du name-dropping : un café partagé avec Hannah Arendt, un repas avec BHL, une discussion avec Kouchner, une dispute avec Golda Meir, une bénédiction de Ben Gourion, une mésentente avec Sartre, un dialogue avec Yasser Arafat, une partie de carte avec Glucksmann…
Il y a quelque chose de très… bobo parisien. L’éditeur ne s’y est pas trompé puisqu’il a obtenu, selon un article du capital.fr datant du 24 octobre, la contribution de trois grands afficheurs à la promotion du livre : D’immenses panneaux publicitaires exposeront le visage et le regard talentueux de Marek Halter, y compris dans le métro parisien. Heureusement, la province fut épargnée.
Oui, très bobo disais-je, mais moderne. Cette gauche d’aujourd’hui aux grandes idées et aux comptes en banque bien garnis qui vote Sarkozy sans l’assumer. Au moins Marek, ancien gauchiste, assume avoir voté pour l’ancien ministre de l’Intérieur lors des dernières présidentielles.
Aïn
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Les filles d'Ephraïm : Cheikh Zouzou
De droite à gauche.
De gauche à droite.
De droite à gauche...
Je ne pouvais empêcher mes yeux de suivre le va et vient des mouchoirs et chiffons. A force de rires et de youyous délirants, Khadidja, la voisine, accourue chez nous, un petit foulard sur la tête pour tenir les cheveux, une robe aux couleurs vives sous un tablier terne, et, je vous le donne en mille... un torchon dans les mains. Apparemment, c'était l'heure où toutes les mères de famille algérienne utilisent ce bout de tissus. Et la voilà qui entama une danse de tous les diables, loin de la majesté et de la préciosité des tlemceniennes, déclenchant notre hilarité et faisant pleurer ma grand-mère comme jamais.
Le ballet des mouchoirs reprit de plus belle.
De droite à gauche.
De gauche à droite.
De droite à gauche...
Le mal de mer ne tarda pas à venir. Heureusement, Dali terminait sa chanson et je n'eus pas à régurgiter mon goûter. Khadidja et ma mère s'assirent lourdement sur les canapés, mortes de rire et de fatigue. Ma Mouima essuyait ses yeux avec son mouchoir blanc. Quant à moi, je devais être livide.
- Vous lui avez donner à manger à ce petit demanda la voisine.
- Il vient d'avaler qautre makrouts d'affilé, ce ghaoul, lui dit ma mère.
- Chékib, viens chez moi, je vais te faire goûter quelque chose.
- Mais Khadidja, ils annoncent qu'il va y avoir un autre chanteur de hawzi qui va passer. Ma'n bougich : je ne bouge pas.
- J'ai fait des cornes de gazelle, et j'ai la télé chez moi. Si tu te dépêc...
- On y va, fissah.
Khaf, khaf, dépêche-toi, me disait ma grand-mère. Je n'attendis pas son conseil pour être déjà dans le patio, près de la lourde porte en bois. Tes chaussures criaient ma mère. Je fis semblant de ne pas l'entendre. De toute façon j'étais déjà dehors. Ma mère brailla son habituel negro batata, pomme de terre noir, pour me réprimander.
Qu'elle parle ! Les cornes de gazelle m'attendaient.
Dehors, le mariage battait son plein. Jaouad m' interpella : Hey, el chinoué - pas besoin de vous traduire un de mes nombreux surnom - il est où ton volant. Je le saluai juste de la main et n'attendis pas Khadidja pour rentrer chez elle. Dans son patio bleu et blanc, magnifiquement carrelé, les filles de la voisine balançaient des sceaux d'eau pour nettoyer et rafraîchir les lieux. J'avançais sur le sol trempé en courrant pour me jeter dans leurs bras. Elles sentaient bon la fleur d'oranger. Et leurs baisers forcés qu'elles me faisaient sur la bouche en m'écrasant les deux joues de leurs mains, étaient aussi fruités qu'un coeur de grenade. Khadidja entra et me demanda de m'installer dans le salon, ce que je fis. Des étoiles à six branches clouées sur les murs de la pièce, des chandeliers à sept branches, des tapis rouges et jaunes ornaient la pièce de lumière et de couleur. Une des filles amena un joli plateau en fer forgé finement sur lequel elle disposa une théière brûlante, quatre verres et un plat rempli de cornes de gazelle. Une autre alluma la télévision. Yasmina, la plus jeune, assise à même le sol, m’appela et me fit signe de venir s’asseoir entre ses jambes croisées. Des trois jeunes filles de Khadidja, elle était ma préférée. Douce et pure comme de l’eau, élégante tlemcenienne, dans le geste et la parole. J’avais sept ans et j’étais amoureux d’une gazelle de vingt ans. Adossé contre elle, je posais naturellement ma tête entre ses seins. Dans mon cou, je sentis le pendentif qu’elle ne quittait jamais, une main de Fatma en argent.
Cette fois-ci, nous ne danserons, ni ne chanterons. Cheikh Zouzou, accompagné d’un orchestre oranais, entamait une qassidat mélancolique.
Il chante mal ces marocains. Ca n’a rien avoir avec ceux de Tlemcen.
Personne ne répondit à Khadidja. Nous étions tous attentif. Moi, je l’aimai ce yahoud, ce juif. Son apparence amusante dépareillait avec la tristesse et le sérieux de son chant. Je savais aussi qu’il était un des plus grands maîtres de musique andalouse, celui qui a élevé un autre juif marocain, Samy El Maghribi, dans l’Art.
Nous étions si absorbé à l’écoute de la complainte que nous n’entendîmes pas entrer ma Mouima avec ses béquilles, ni l’époux de Khadidja, Ephraïm, le rabbin du quartier.
18:13 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : tlemcen, hawzi, musique, algérie, cheikh zouzou, djesmi fani |
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De la misère dans Neverwhere de Neil Gaiman

J'ai laissé passer la journée mondiale de la misère (17 octobre 2007), mais j'aurais pu en parler en l'illustrant du texte de Neil Gaiman : Neverwhere. A mon sens, ce roman relève plus de l'urban fantsy que Stardust.
Richard Mayhew vit d'un boulot tranquille dans la City de Londres. Aucune ambition, une existence routinière presque malgrè lui. Aucune combativité, un laisser-aller cynique. Sa future femme gère même son avenir professionnel sans qu'il est à s'en soucier. Pas de prise de risque à prendre. La seule fantaisie que Richard se permet, c'est un petit troll chevelu sur l'ordinateur de son bureau, là où il travaille.
Mais sa vie bascule une nuit, alors que sa fiancée l'emmène de force à une soirée privé qu'elle considère comme importante pour la carrière de son futur mari. Il suffira d'un acte volontaire, un seul, pour que la vie de Richard soit chamboulée. Dans une ruelle sombre de la capitale anglaise, Richard décide de venir en aide à une jeune fille étendue au sol, ensanglantée. En la ramenant chez lui pour la soigner, contre l'avis de sa fiancée, Richard bascule dans une autre réalité, le Londres d'en-Bas, cet univers qui a fait de la marge son territoire, dans les moindres recoins du Londres d'en-Haut : les égoûts, les galeries du métro, les conduites de canalisation et toutes ces ruelles qui débouchent sur nulle part, les lieux abandonnés... forment un monde dont personne ne soupçonne l'existence. Un envers où vivent hommes et femmes, mais aussi des rats considérés comme des seigneurs. Richard, lâche et couard, apprendra les lois de ce nouveau monde et saura très vite qu'il ne pourra retrouver le Londres d'en-Haut où il ne reste plus aucune trace de lui.
Ce conte moderne est une métaphore de la misère. Dès les premières pages du roman, l'auteur s'arrête sur les clochards et les marginalisés que les londoniens n'aperçoivent même pas. Il fera vivre à son anti-héros ce rejet fort dans le seul lieu commun au Londres d'en-Haut et d'en-Bas : le métro.
Neil Gaiman : La fantasy, à mon avis, ce n'est pas tant montrer aux gens d'autres mondes mais leur montrer le leur sous un autre angle, leur faire évaluer, lui donner un sens. Neverwhere traite du passage des illusions vers la réalité, mais aussi de la misère, de ce qu'on fait de son environnement, de la nature et du temps dans les grandes villes.
Aïn
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| Tags : neverwhere, neil gaiman, urban fantasy, littéraure, misère |
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