14.08.2009

Ahmed, Hamid et Zahroun...

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A mon père et à ses frères, mes oncles.

 

Ils étaient trois. Si différents, et pourtant inséparables. De leur enfance jusqu’à ce que la vie leur fasse suivre un chemin différent.

Ahmed, Hamid et Zahroun...

L’école, le quartier, Tlemcen les avaient réunis. Une sainte misérable trinité fraternelle qui trouvait sa raison de vivre dans l’innocence de l’enfance.

C’était au début du XXème siècle. L’Algérie était française. Tlemcen préservait sa culture, son Mechouar, sa musique, sa fierté. Tlemcen, perle du Maghreb, selon Si Kaddour Benghabrit. La Cité du Savoir, du raffinement et des bonnes manières, selon Ibn Khaldoun.

Ils s’amusaient sous les oliviers de Lella Setti, plateau de verdure offrant un magnifique panorama sur la cité. Une Koubba où est enterrée la fille du célèbre Abd el Qader el Jilani. Ils se promenaient et méditaient aux milieux des roses d’El Eubbad, piton rocheux dominant la plaine de Tlemcen sur lequel le Sultan Noir fit édifié une mosquée et une medersa jouxtant la Koubba où fut inhumé Abu Madyane. Ils apprenaient leur culture à la Grande Mosquée de Tlemcen, puisque l’école obligatoire ne dispensait que des cours de français. Ils traînaient leurs babouches dans les ruelles odorantes de la ville, buvant autant de café que de thé à la menthe. Dans la campagne avoisinante, ils se régalaient de fruits de msirda, plus communément appelé figue de barbarie.

Zahroun était le plus drôle des trois. Petit, vif de corps et d’esprit, il était aussi le plus espiègle. Facétieux, il impliquait sans cesse ses deux compères dans des pitreries complexes. Il n’y avait pas de hiérarchie dans le groupe, néanmoins, il était le meneur. Son cerveau était une usine à idée qui ne servait qu’à rire. Avec lui, on ne s’ennuyait jamais. Il était le moteur, et ses deux amis le suivaient volontiers. Fils unique d’une famille noble et cependant modeste de Tlemcen, son défaut était le jeu. Invariablement attiré par les paris, les jeux de hasard, il défiait les lois de la probabilité… En vain. Dilapidant la maigre fortune qui lui revenait à la mort de ses parents, se distrayant frénétiquement lorsqu’il se sépara de ses acolytes, s’endettant toujours plus pour oublier sa solitude, jusqu’à hypothéquer la maison de ses ancêtres, à mendier pour rejouer, il poussa son dernier soupir dans les caniveaux, seul comme une ombre. Il n’avait que vingt-quatre ans.

Hamid, grand et fort. Le protecteur de la bande. Issue d’un milieu modeste, il se mit à travailler tôt dans les champs jouxtant Aïn el Houts. La difficulté du labeur lui permit d’avoir naturellement un physique puissant. Il ouvrait rarement la bouche, riait peu. Paradoxalement, il était la sagesse même. Pas de celle qu’on inculque dans les livres, mais de celle qu’enseigne les longues heures de silence à retourner la terre avec ses propres mains, à vivre de peu, à se divertir simplement pendant des heures d’un sillon creusé par une rangée de fourmis. Il était le plus pieux aussi, le plus respectueux de ses parents. Il n’avait de toute façon rien d’autre à cultiver que les champs de blé et les friches de son âme. Calme, tout le temps. Et malgré sa pauvreté et la banalité de ses habits, il était noble dans son comportement et son allure. Il épousa Aïcha, une chorfa du village alaouite où il travaillait, descendante de Sidi Abdallah Ben Mansour, qui lui fit une quinzaine d’enfants. Au lendemain de l’indépendance, alors qu’il s’appliquait jusque là à gérer son orangeraie, il trouva un emploi à la poste de Ras El Ma, une petite ville à l’orée du désert, et vécut simplement jusqu’à ses soixante-quatorze ans.

Ahmed, aussi grand que Hamid, mais tout en finesse, tant dans ses traits que dans son attitude. Fils d’une famille célèbre de Tlemcen, il était sans doute, des trois, le plus représentatif de l’essence même de cette cité. Verser dans les arts de la poésie, de la littérature, de l’histoire et de la musique, il était le délicat. Entre le calme imposant de Hamid et les polissonneries de Zahroun, il jouait de son élégance pour résoudre tout conflit. Hamid avait les traits épais, Zahroun était malingre, Ahmed était beau et aussi souple qu’un roseau. En lui, toute la préciosité d’une cité fière. Les hommes comme les femmes étaient sensibles à son charme. Ces dernières réclamaient souvent auprès de Zahroun son attention. Il eut une relation avec une jeune fille, Ghonata, la sœur d’Aïcha. Ghonata tomba enceinte, et le mariage fût, comme il était d’usage à l’époque lorsque telle aventure arrivait honteusement, prononcé rapidement. Un garçon vint au monde en 1938 : Benali. Pour subvenir au besoin de sa toute jeune famille, il se fit cafetier dans une brasserie française luxueuse de la Grande Place. Il y gagnait bien sa vie, rencontrait le beau monde. Son filsétait  à peine âgé d’un an lorsqu'il du le quitter pour se rendre en France, dans un centre de la Drôme, soigner sa tuberculose. C’est dans cette région au climat tempéré frais, qu’il apprit le décès de sa femme. Ghonata était elle morte de chagrin après ce mariage obligatoire, se rendant peut-être compte qu’Ahmed n’éprouvait seulement que responsabilité et non amour envers elle ? Avait-elle eu le sentiment qu’il avait fui ? Le fait est qu’il devait recevoir encore des soins. Benali fut confié à une de ses tantes et vécut ses premières années comme un déchirement, une incompréhension. Un invité, voire un bâtard dans une famille d’accueil, voilà ce qu'il était. Il avait grandi dans une famille qui n'était pas vraiment la sienne, il le sentait, mais ne comprenait pas. On lui disait que son père était en France et sa mère au ciel. Allez, va cherchez l'eau dans le puits maintenant.

Ahmed, dans son centre de soin, se reposait, profitait de son temps libre pour lire et correspondre avec sa marraine, une personne affectée par le centre pour palier à sa solitude. Des liens commençaient à se nouer, et il finit par épouser celle-ci, Augusta. Cette dernière, annonçant ses désirs de convoler à sa famille, fut déshéritée. D'une part parce qu'elle osait se marier avec un indigène, d'autre part, parce que c'était un moyen comme un autre de se séparer d'une brebis galeuse gênante, pupille de la nation, héritière de terrains et de maisons revendiqués par ses tantes et oncles jaloux. Ils commencèrent leur vie à deux sans un sou. D'autant plus qu'Ahmed, malgrè sa tuberculose soignée fut toujours fragile.

Au bout de quelques années, Ahmed, l'exilé, fit venir en France son fils. Benali avait cinq ans, parlait, mangeait, marchait en arabe déjà. C'était en 1943, en pleine seconde guerre mondiale. Benali fut accueilli à Marseille par son père, en plein hiver, avec comme seul bagage un pantalon court, des sandales, un tricot de peau et un pull léger. Ils firent un long trajet pour arriver en Ardèche, à Bourg Saint-Andeol. Ahmed lui présenta sa mère, Augusta, et deux bébés, ses nouveaux frères, Georges et Alain. On lui donna du pain avec une tomate qu'il avala rapidement.

La nuit tombante, il se réfugia dans un coin du salon, effrayé par ce nouveau monde, ses nouveaux parents, ces gens qu'il ne comprenait pas. Tlemcen lui manquait. Et il faisait froid. Les premiers mots qui sortirent de sa bouche dans son nouveau pays furent pour réclamer en arabe par trois fois une couverture, tant l'hiver glacial lui et la peur lui rongeait les os.

Comment Benali pouvait-il évoluer dans sa nouvelle vie, à la campagne où tous les badauds le regardaient comme un bête étrange ? Que faire avec son passé de jeune tlemcenien, avec l'Algérie, son ancienne vie ?

Aïn

 

Trackbacks

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Commentaires

Parfois j'aimerais savoir si ces textes sont, un peu, autobiographiques.
En tous cas en voici encore un que j'ai beaucoup apprécié.

Ecrit par : L | 14.08.2009

Parfois ils le sont oui, parfois non.
Que préfererais tu ?

Ecrit par : Aïn | 14.08.2009

Qu'ils le soient.
Que le lien existe.
Par exemple que ce petit dernier de ce récit soit de ta famille proche.
Ou qu'on t'ait conté cette histoire.

Ecrit par : L | 14.08.2009

Ce petit dernier, c'est mon papa.

Ecrit par : Aïn | 14.08.2009

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah !
C'est ce que je voulais entendre !!!!!!
Han trop bien !
:)

Ecrit par : L | 14.08.2009

Désolée.
C'est totalement inappropriée.
Ma réaction n'est pas en rapport avec le récit lui-même mais simplement sur le fait que je suis heureuse que ces personnes aient existé/existent.
Je l'espérais en te lisant.

Ecrit par : L | 14.08.2009

T'es drôle :)
T'as pas à t'excuser. Je ne l'ai absolument pas mal pris.
Ces personnes ont bien existé.
Je prépare un autre texte en parallèle à celui-ci, comme un reflet... Avec une surprise.
Fiction ou réalité ?

Tu crois pas qu'un écrivain (ce que je ne suis pas), quelque soit le sujet sur lequel il écrit, que ses personnages aient existé ou pas, met toujours de lui (de son vécu, je veux dire) dans ses créations ?

Ecrit par : Aïn | 14.08.2009

C'est pas vrai L.
Ne le crois pas. Il sera bientôt officiellement un écrivain :)

Ecrit par : Virginie | 14.08.2009

J'ai mes sources !!!!!

Ecrit par : Virginie | 14.08.2009

Je pense effectivement qu'un écrivain (en entendant par là une personne qui écrit, professionnellement ou non) mettra toujours une part de "vérité" dans ses mots.
Par là même que son imagination est liée à son vécu, peu importe la façon dont il change les faits. Le lien existera.

Néanmoins, pour ce récit, je me plaisais à croire que le lien était direct. D'où ma réaction.

Virginie : cela ne m'étonnerait absolument pas. :)

Ecrit par : L | 14.08.2009

L, depuis que je connais Virginie, je l'ai toujours entendu raconter que des salades !

Pour le reste, c'est la seule fois où je vendrais la mèche sur un de mes textes ;)

Ecrit par : Aïn | 14.08.2009

Dommage.
Mais compréhensible.
Je continuerai de lire, de parfois apprécier, et de souvent espérer alors.

Ecrit par : L | 14.08.2009

Fais comme chez toi :)

Ecrit par : Aïn | 14.08.2009

Je me suis permis quelque chose.

Ecrit par : L | 14.08.2009

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