26.08.2009

Un samedi après-midi à Grochan

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Samedi, je ne suis pas en cours. C’est le meilleur moment de la semaine et j’en profite. Je ne suis pas le seul, mes amis m’accompagnent. L’instinct  grégaire me direz-vous. Il y a peut-être un peu de ça.

 

Tous les cinq assis, serrés sur un petit banc, nous guettons.

La lumière douce des néons est réconfortante. Samuel, mon pote renoi, me donne un coup de coude discret pour me faire remarquer une fille d’une vingtaine d’années accompagnée de son homme. Décidément, on n’a pas les mêmes goûts. Il les aime bien grasses, alors que moi ce serait plutôt le contraire. D’ailleurs, à chaque fois qu’il nous en montre une, ça nous fait rire mes potes et moi. Et bon sang comme ça l’énerve. C’est trop marrant de le voir râler Samuel, parce que dans cet état là, même s’il est noir, il rougit : on voit sa peau se foncer encore plus.

 

Le petit Michael, âgé de sept ans, attend ses parents à l’accueil.

 

Seule cette voix féminine, claire et cristalline, s’élève de temps en temps au-dessus du brouhaha éternel et réconfortant. On s’est posé en face du Frunch ©. C’est notre coin préféré. Toujours plein de monde dans ce fast-food, même l’après-midi. Au moins, si on a rien à mater, on peut toujours admirer les vendeuses isolées dans leur kiosque à glaces, crêpes et gaufres. Ces malins, ils engagent toujours des canons pour attirer la clientèle. Même si tu n’as pas faim, juste parce que tu vois  continuellement du monde devant la cafétéria et les belles filles, tu vas t’acheter un truc à grailler, quelque chose à manger. Certains appellent ça le business. D'autres le baise-nass.
Jaz, il est amoureux de la rousse qui s’occupe de vendre les cafés. Elle s’appelle Mylène. On l’a vu sur la carte qu’elle accroche à son tee-shirt.

Je m’appelle Mylène. Pour vous servir !

Mais bon, Jaz, du haut de ses seize ans, qu’est ce qu’il veut aller brancher Mylène. Il le sait, alors il bouge pas. Il regarde juste.

Pedro se lève. Lui, il arrive pas à tenir en place. C’est une boule de nerf.  Je le comprends pas. On est pourtant si bien là, calé comme des rois. Mais Pedro, il faut qu’il bouge. Il est sur ressort. Il tourne, vire, se balance, mange ce qui lui reste d’ongles, à moins qu’il n’attaque la peau. Quand il regarde une fille, il la dévore des yeux presque agressivement. Et si celle-ci ne répond pas à ses œillades, Pedro se retourne vers nous et la traite de vilaine. Il nous fait rire. En fait tout nous fait rire chez lui. Même sa dégaine. Des cheveux noirs gominés, plaqués au maximum, avec une belle raie au milieu. Un long nez coincé entre deux joues creuses et boutonneuses. Trois poils qui tiennent lieu de bouc viril. Une croix kato en argent qui lui sert de boucle d’oreille. Et une maigreur impressionnante. Il s’habille toujours de la même façon. Un sweat à rayures de chez Hache&Aime © rentré dans un jean qui lui remonte jusqu’au nombril et des runnings blanches et roses, parce que cette année, le rose tafiole est à la mode. Sans oublier le must, le petit sac imité Louis Louitton © qu’il porte tout le temps en bandoulière, à croire qu’il dort avec.

 

Pedro : Keskonf’ lé ga ? On bouj ? C mor ici.
Jaz : On vien just darivé, Pe2ro !
Samuel : Ta bouch Jaz. Tu voa pa le tan pacé kan tu mate ta gazel.
Moi : Ki le voi pacé le tan ici ? Ki è kapabl 2 me dir kel eur il ai ? Et osi kel tan il fè 2or ? Kel jour on è ?
Zef : Allez, on avance !

Zef se lève et pousse Pedro en rigolant. Je vous l’ai pas présenté encore lui, hein ? Zef alias Joseph. Il aime pas qu’on l’appelle par son prénom. C’est le beau gosse de la bande. Secret, on connaît pas ses parents, ni vraiment sa vie. Il parle peu, mais dégage beaucoup de charisme. Je ne sais pas si c’est tactique, mais il donne l’apparence de ne jamais s’occuper des filles. Et ça marche. Elles sont toutes folles de lui. Mais c’est marrant, on est à peine jaloux de Zef. Par sa seule façon d’être, il impose le respect et naturellement, sans que cela ne pose de
problème à qui ce soit, il est le leader de notre bande.

Nous voilà parti le long des galeries. Tout est étudié dans notre façon de marcher, de se tenir, de regarder : on appelle ça le style (avec l’accent américain, s’il vous plaît). Nous nous étalons sur la largeur, histoire d’en imposer. Les nombreux chariots, vides ou pleins, se sentent la plupart du temps obliger de nous laisser passer. Il y a tellement de monde. Il n’existe pas de demi-mesure. Les gens sont majoritairement pressés, sauf ceux qui, comme nous, aiment passer leur temps libre au Grochan ©. Il a grandi le nôtre. L’hypermarché a quadruplé en taille depuis que je le fréquente. De nouveaux magasins ont largement agrandi les galeries marchandes. La fréquentation a énormément augmenté. A l’extérieur, la circulation routière a été chamboulée et mis en adéquation pour développer un centre de consommation à vocation régionale. 'Tain, je parle bien quand je veux.

 

Deux filles passent à côté de nous. La plus âgée regarde Zef avec insistance et lui, comme à son habitude joue l’indifférence. Pedro a vu la scène.

Pedro : Mais kestuf ZeF ? Vu kom el ta téma, ya + k keuyr. Bon, l è pa top, mai c mieu k rien.

Zef : Pedro, faut vraiment que tu portes des lunettes, où que tu changes de cerveau. Bon, c’est vrai qu’elles étaient habillées toutes les deux gamines, mais puisque tu l’as pas remarqué, je me permets de te signaler que c’était une fille et sa mère.

Pedro : Nooon ? Lé salooooopes.

 

On se retournait pour mieux les reluquer. De derrière, une seule chose nous permettait de faire la différence, la mère avait le cul un peu plus bas.

 

On s’approchait du coin stratégique, devant le Kevina ©, boutique pas cher pour les filles. Bien sûr, le banc en bois qui se trouvait juste devant était pris. Mais cette fois-ci on avait de la chance. Trois filles d’une quinzaine d’années habillées comme à la dernière mode, jean moulant enfilé dans les bottes, piercing sur un nombril à l’air, poitrine gonflée par je ne sais quel stratagème (peut-être le désir de plaire), maquillage tapageur et brushing de chez Boréal ©, squattaient là.

Jaz : ‘Tain Lé gas. L zatendè ke nou.  

Moi : Tema komen on fè Jaz.

 

Certain de ma beau-gossité, j’avançais d’un pas sûr. Mon atout principal, ma chaîne en argent sorti du tee-shirt et mon bagou à tout épreuve.

 

Moi : Ouaich lai fil. Bien ou koi ? Z’ete du Ponté ?

 

Aucune réponse, même pas un regard. J’entendais les gars qui commençaient à se marrer.

 

Moi : Ouaich, paske j croa ke je vouzevu laba, é je me sui di k fhksn ksiop, ;coijdop^cni…

 

Putain, je commençais à avoir les mains moites et je perdais le fil de la conversation. Les filles continuaient à me taper l’ignore comme si je n’existais pas.

Fallait que je me venge. Deux gars de la dernière branchittude moisie passaient par là. Coupe de cheveux débile, tee-shirt ridicule, pantalon slim noir et Zoo York © aux pieds.

 

Moi : Hey ! Lé tafiole ! Vou la pratiké ensembl la dance vienkjtenik ?

 

Les garçons baissaient la tête et accéléraient le pas et, miracle, les filles pouffaient de rire. Rassuré, je sortis mon sourire ravageur. Derrière moi un portable sonnait.

 

Moi : Vou voyé  bien kon è dé marran, lé gazèl. Ca vou dirè si on vouz ofre 1 crèp o nutela ?... Alé koa, vené.

 

Une des filles, la plus mignonne, quelle chance, se retourna vers moi.

 

Brianna : Ok , Ta VuE ! NoU, oN pArL Pa O gAs KoN cOnE pA. sI tU vE mIeU mE cOnEtR, vIeN sUr MoN sLyBlOg ©, LoL, oU cOnEcT tOi sUr SlYrOcK ©. sALU.

 

Sur ce, elle se leva avec ses copines, me fournit son pseudonyme slyrock © avec un petit sourire coquin, et elles s’en allèrent. Bon sang, la demoiselle avait un petit accent caillera-bitch qui était pas fait pour me déplaire.

Je me retournais vers mes amis, triomphant. Zef était au téléphone. C’était sa mère qui l’attendait à la maison. Apparemment, elle avait une mauvaise nouvelle à lui annoncer. De toute façon, il était dix-neuf heures, il fallait rentrer.

Dehors, il faisait doux. Dans le parking, la tôle des voitures brillait. Dans l’air, une forte odeur de bitume. Pas moyen de faire du stop, Zef était pressé. La cité n’était qu’à vingt minutes à pied. J’avais hâte d’être à la maison pour me connecter.

 

Le 11 septembre 2001 

Aïn.

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Commentaires

Magique.
Vaut mieux que je ne détaille pas mais vraiment MAGIQUE.
Mouahahahah.

Ecrit par : L | 26.08.2009

Ah bah si, détaille, je t'en prie :)

Ecrit par : Aïn | 26.08.2009

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