24.09.2009
Nous ne sommes rien soyons tout

Valerio Evangelisti a un don pour croquer les anti-héros détestables et pourtant attachants. Son personnage fétiche, l'inquisiteur détective rigide et obtus Nicolas Eymerich (du cycle Nicolas Eymerich), en est un exemple parfait. La qualité de l’auteur italien, en plus de cette faculté à créer ce genre d’individu, réside dans l’aisance à construire une structure romanesque qui fait mouche à chaque fois. En effet, l’écrivain déroule généralement sa trame en trois récits parallèles (différents lieux, époques – passé avec Eymerich, présent, et futur lointain désastreux) chacun plein de mystères, qui à l’issue du roman se résolvent les uns les autres à l’aide d’explications scientifiques mêlées de théologie ou encore de mythe, comme dans l’excellent Black Flag (excellemment traduit en son temps par le non moins génial Jacques Barberi).
Evangelisti n’est pas seulement un auteur de science-fiction. Aux éditions Rivages, nous pouvons désormais lire Anthracite, une épopée noire prenant le meilleur du western spaghetti, racontant la main mise sur les Etats-Unis par les industries du rail, du charbon et de l’acier, au lendemain de la guerre de Sécession. Cette époque ou l’Amérique est devenue capitaliste, selon l'auteur. Avec Nous ne sommes rien soyons tout, paru en 2008, il continue dans cette thématique.
Dans l’Amérique troublée des années vingt s’est développé un puissant mouvement syndical. Eddie Lombardo, jeune italo-américain de Seattle, d’abord tenté par le proxénétisme, entame une carrière de mouchard au service du patronat. Violent, totalement dépourvu de morale, Eddie — qui se fait appeler Florio pour rompre avec sa famille communiste — gravit rapidement les échelons de l’International Longshoremen’s Association, organisation du port de New York bien connue pour ménager les intérêts des armateurs plutôt que ceux des dockers. Maître ès chantage et extorsion, aussi doué pour déclencher une grève que pour y mettre fin, il n’hésite jamais à rendre service à ses puissants protecteurs mafieux, ni à utiliser les femmes pour satisfaire ses pulsions perverses, quitte à s’en débarrasser ensuite le plus cyniquement du monde.
Mais avec la guerre, l’Amérique change, et le syndicat du crime avec elle. Eddie a beau avoir passé sa vie à étouffer des rouges, le délire maccarthyste ne le sert pas. Devenu encombrant, trop voyant du fait de ses mœurs effrayantes, il perd la confiance des parrains. Or dans ce monde-là, mieux vaut ne pas se retrouver seul.
Raconter l’histoire d’un pays à travers celle d’un homme ou d’une famille, c’est du classique, surtout quand on s’attaque aux Etats-Unis et à ses travers. Pour sortir du lot, il faut être rudement efficace. Evangelisti a choisi le milieu syndical des grands ports américains, c’est original. Et il est vrai que Nous ne sommes rien soyons tout est une mine d’information sur le sujet. Un vrai livre d'histoire. Et c'est justement là où le bas blesse. L'auteur se laisse trop porter par l'évènement historique et aussi, sans doute, ses opinions politiques personnelles. Les explications sont mal insérées dans la trame narrative. Tant de sigles, de syndicats différents, de résumé historique, que le lecteur finit par se perdre inéluctablement. Sans oublier le manichéisme simple et bête (les capitalistes sont tous représentés par des personnages horribles, les vrais syndicalistes, communistes ou autres gauchistes sont tous droits et bons) et le final quasi grotesque, lorsqu' Eddie Lombardo / Florio, vieux, sur son fauteuil à rouler, crache au hasard sur deux jeunes altermondialistes manifestant en 1999 lors de la Conférence ministérielle organisée par l'Organisation Mondiale du Commerce. Eux-mêmes l'ignorent, ces deux jeunes gens sont les petits enfants d'Eddie, descendance que même ce dernier a cru annihiler. L'OMC représenterait les patrons corrompus de la jeunesse d'Eddie, et les deux alter-mondialistes les anciens syndicalistes aux droits bafoués. Un joli symbole... qui ne fonctionne pas. Ce n'est pas que je m'oppose à l'avis de Valerio Evangelisti qui, par ailleurs, a publié quelques articles pertinents dans Le Monde Diplomatique (quoiqu'il serait intéressant d'analyser cette attirance/répulsion que provoque les États-Unis sur des auteurs réputés d'extrême-gauche tel que Roger Martin, Evangelisti, ou en son temps, Simone de Beauvoir), mais les ficelles sont ici bien trop grosses et nuisent à un roman au final poussif et ennuyeux.
Quand à lire un texte sur l'histoire des Etats-Unis d'un point de vue social, je préfère largement l'ouvrage d'Howard Zinn : Une histoire populaire des Etats-Unis. De 1942 à nos jours.
Aïn





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