01.07.2010
Les chasseurs de primes, western chrétien

Roger Martin : La question classique, qu’exprimez-vous à travers vos romans ?
Elmore Leonard : J’utilise mes romans pour commenter la vie moderne, les habitudes sociales, les traditions, le mode de vie. Mais je ne prêche pas. J’essaie de plaire, de faire sourire en soulignant l’humour et l’ironie que recèle la vie, mais aussi de faire réfléchir devant les mille et un problèmes de nos sociétés modernes.
Il est intéressant de voir comment un auteur engagé (à gauche) tel que Roger Martin mène un entretien avec un immense auteur du polar américain. Je pourrais relever encore une fois cette étrange passion qu’éprouvent les écrivains d’extrême-gauche (vraiment très à gauche ! M. Martin est militant communiste, expert proclamé de l’extrême-droite française et américaine) pour tout ce qui relève des Etats-Unis, de son histoire, de sa culture… Mais ici, ce qui saute le plus aux yeux, justement, c’est cet aveuglement idéologique qui ne permet pas à Roger Martin de déceler autre chose qu’un simple manichéisme dans l’œuvre de Leonard. Encore qu'il s'agit ici de l'extrait d'une vieille interview, et que M. Martin a été l'initiateur de la publication des oeuvres de Leonard en France. Donc, ne lui jetons pas la pierre aussi facilement.
Il suffit de lire ne serait-ce que le coruscant Les chasseurs de primes, éblouissant aussi bien par le style réaliste et efficace que par la lumière se dégageant physiquement de ce western sombre. Paradoxe de chroniqueur journaliste me direz-vous ? Et pourtant... Le lecteur qui pénètre dans ce roman noir, de cette noirceur d’âme que provoque le pire défaut de l'homme, le mensonge par lâcheté, une étincelle suffit pour l’éblouir aussi intensément qu’une apparition divine : Chasseur de primes est un roman métaphysique et profondément chrétien. Elmore Leonard ne « prêche pas », en effet, mais il met en situation l'ineffable.
Dave Flynn est éclaireur civil. Il fut un temps où il était lieutenant de cavalerie. Une époque qu’a révolu la traîtrise d'un confrère qu’il n’a jamais révélé. Sa nouvelle mission, ordonnée par son ancien supérieur, le traître en question, ressemble à un véritable suicide : accompagner un jeune lieutenant à peine sorti de l'école au Mexique, et y attraper Soldado Viejo, vieux chef apache qui fait tourner en bourrique depuis des années et les américains et les mexicains. Tâche d’autant plus rude que sur place, les rurales, nouvelle force de police mise en place par le gouvernement mexicain, formée essentiellement de crapules sorties de prison pour l'occasion, ainsi qu'une bande de chasseurs de primes plus teigneux et dangereux qu'un nid de crotales, tous recherchés au Nord du Rio Grande, sont aussi sur la piste de Soldado Viejo.
Au fur et à mesure que l'intrigue progresse, Elmore Leonard, par touche succincte, impressionniste, fait basculer le monde de son roman jusqu'au point nodal se situant lors du dias de la muerte, le jour de la mort.
« Elle est calme, se dit Flynn. Même après tout ce qu'elle a enduré, elle se contrôle parfaitement et elle réussit à parler sans que sa voix la trahisse. C'est une femme du Mexique, habituée à voir la mort en face – non, ça, ce sont des foutaises. Non, ce n'est pas de l'indifférence. C'est de la foi. Dieu est Dieu et Il laisse certaines choses arriver, et nul n'y peut rien. Mais Il a Ses raisons, et Ses raisons sont plus importantes que celles qu'un simple mortel peut invoquer pour questionner ce qui arrive. Voilà comment elle a probablement envisagé tout ça et cela a émoussé une partie de sa douleur. Mais une partie seulement. »
A partir de cette réflexion, les nœuds se délient naturellement, et toutes les problématiques, petit à petit, trouvent une solution juste, ce jusqu'au point culminant de la rencontre finale entre Flynn, son ancien supérieur, les Apaches... :
« A présent, Flynn regardait au-delà de l'arbre mort, ses yeux fouillant l'obscurité et les arbres. Là ! Tu as entendu ? Ils doivent être rudement nombreux s'ils font du bruit. Les Coyoteros seront cloués au sol par leur feu ; ils ne sont pas assez nombreux pour tenter quoique ce soit. A deux reprises, il crut voir un mouvement, mais il se retint de tirer. Attends encore, ça va arriver bien assez vite. Le temps passait et il savait qu'il n'y en avait plus pour très longtemps et il était aussi sûr qu'il pouvait l'être qu'il allait mourir dans l'heure qui suivrait. Tu dois te débrouiller pour trouver le temps de recharger.
Ô mon Dieu, je regrette sincèrement de T'avoir offensé. Je renie tous mes péchés parce que je redoute la perte du paradis et les affres de l'enfer ; mais par-dessus tout parce qu'ils Te font offense, mon Dieu, Toi qui es juste et mérites tout mon amour. Je prends la ferme résolution avec l'aide de Ta grâce... »
De toute évidence, Elmore Leonard, prétendant créer des romans « pour plaire » est d'une assez grande humilité pour ne pas déclarer que ses ouvrages ont une visée transcendantale. Et pourtant, c'est là l'essentiel de son oeuvre, avec toujours ce même schéma : le personnage principal, en proie aux inconstances de l'homme, devant choisir entre le Bien et le Mal, se retrouve guidé par Dieu lorsqu'il décide sincèrement de s'en remettre à lui.
On ne peut imaginer, si l'on utilise les termes péjoratifs et les étiquettes à la mode, plus conservateur, voire réactionnaire. C'est peut-être grâce à cela que les romans noirs d'Elmore Leonard dépassent allègrement les spéculations du genre pour atteindre une profondeur rare.
Aïn
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| Tags : les chasseurs de primes, elmore leonard, roger martin, litterature, western |
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Commentaires
Écrit par : Pascal | 10.10.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Aïn | 12.10.2009
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