06.10.2009
Les chasseurs de prime, western chrétien

Elmore Leonard : J’utilise mes romans pour commenter la vie moderne, les habitudes sociales, les traditions, le mode de vie. Mais je ne prêche pas. J’essaie de plaire, de faire sourire en soulignant l’humour et l’ironie que recèle la vie, mais aussi de faire réfléchir devant les mille et un problèmes de nos sociétés modernes.
Il est intéressant de voir comment un auteur engagé (à gauche) tel que Roger Martin mène un entretien avec un immense auteur du polar américain. Je pourrais relever encore une fois cette étrange passion qu’éprouvent les écrivains d’extrême-gauche (vraiment très à gauche ! M. Martin est militant communiste, expert autoproclamé de l’extrême-droite française et américaine) pour tout ce qui relève des Etats-Unis, de son histoire, de sa culture… Mais ici, ce qui saute le plus aux yeux, justement, c’est cet aveuglement idéologique qui ne permet pas à Roger Martin de déceler autre chose qu’un simple manichéisme dans l’œuvre de Leonard.
Il lui suffirait de lire ne serait-ce que le coruscant Les chasseurs de prime, éblouissant aussi bien par le style réaliste et efficace que par la lumière se dégageant physiquement de ce western sombre. Paradoxe me direz-vous ? Le lecteur qui pénètre dans ce roman noir, de cette noirceur d’âme que provoque surtout le mensonge par lâcheté, une étincelle suffit pour l’éblouir aussi intensément qu’une apparition divine : Chasseur de prime est un roman métaphysique et profondément chrétien.
Dave Flynn est éclaireur civil. Il fût un temps où il était Lieutenant de cavalerie. Un temps qu’a révolu la traîtrise d'un confrère qu’il n’a jamais révélé. Sa nouvelle mission, ordonnée par son ancien supérieur, ressemble à un véritable suicide : accompagner un jeune lieutenant, à peine sorti de l'école, au Mexique, et y attraper Soldado Viejo, vieux chef apache qui fait tourner en bourrique américains et mexicains depuis des années. Tâche d’autant plus rude que sur place, les rurales, nouvelle force de police mise en place par le gouvernement mexicain, formée essentiellement de crapules sorties de prison pour l'occasion, et une bande de chasseurs de primes plus teigneux et dangereux qu'un nid de crotales, tous recherchés au Nord du Rio Grande, sont aussi sur la piste de Soldado Viejo.
Au fur et à mesure que l'intrigue progresse, Elmore Leonard, par touche succincte, impressionniste, fais basculer le monde de son roman jusqu'au point nodal se situant lors du dias de la muerte, le jour de la mort.
Elle est calme, se dit Flynn. Même après tout ce qu'elle a enduré, elle se contrôle parfaitement et elle réussit à parler sans que sa voix la trahisse. C'est une femme du Mexique, habituée à voir la mort en face – non, ça, ce sont des foutaises. Non, ce n'est pas de l'indifférence. C'est de la foi. Dieu est Dieu et Il laisse certaines choses arriver, et nul n'y peut rien. Mais Il a Ses raisons, et Ses raisons sont plus importantes que celles qu'un simple mortel peut invoquer pour questionner ce qui arrive. Voilà comment elle a probablement envisagé tout ça et cela a émoussé une partie de sa douleur. Mais une partie seulement.
A partir de cette réflexion se situant au milieu de l'ouvrage, les nœuds se délient, naturellement, et toutes les problématiques trouvent une solution juste jusqu'au point culminant de la rencontre finale entre Flynn, son ancien supérieur, les Apaches... :
A présent, Flynn regardait au-delà de l'arbre mort, ses yeux fouillant l'obscurité et les arbres. Là ! Tu as entendu ? Ils doivent être rudement nombreux s'ils font du bruit. Les Coyoteros seront cloués au sol par leur feu ; ils ne sont pas assez nombreux pour tenter quoique ce soit. A deux reprises, il crut voir un mouvement, mais il se retint de tirer. Attends encore, ça va arriver bien assez vite. Le temps passait et il savait qu'il n'y en avait plus pour très longtemps et il était aussi sûr qu'il pouvait l'être qu'il allait mourir dans l'heure qui suivrait. Tu dois te débrouiller pour trouver le temps de recharger.
Ô mon Dieu, je regrette sincèrement de T'avoir offensé. Je renie tous mes péchés parce que je redoute la perte du paradis et les affres de l'enfer ; mais par-dessus tout parce qu'ils Te font offense, mon Dieu, Toi qui es juste et mérites tout mon amour. Je prends la ferme résolutin avec l'aide de Ta grâce...
C'est ainsi, comme je le souligne au début de ce texte, que Roger Martin, aveuglé par la question sociale, ne voit pas l'essentiel de l'oeuvre d'Elmore Leonard, ne serait-ce qu'à travers Les chasseurs de prime (évidence que l'on retrouve dans Dieu reconnaîtra les siens, Hombre , La Loi à Randado, Bandits...) ce qui lui aurait permis d'éviter un écueil certain en disant que les romans de l'auteur américain sont manichéistes.
Aïn
22:14 Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : les chasseurs de prime, elmore leonard, roger martin, litterature, western





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Commentaires
Eh bien, simplement merci, votre billet m'a donné envie de lire Elmore Leonard. Reste à savoir si je le ferai, bien sûr...
Ecrit par : Pascal | 10.10.2009
Je vous en prie Pascal, ravi que ce texte vous ai donné envie de lire Elmore Leonard.
Ecrit par : Aïn | 12.10.2009
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