17.12.2009

Promenons-nous dans les bois

edward-hopper-office-at-night.jpg

Edward Hopper, Office at night

Rappel : la série Aliénation

1- Un samedi après-midi à Grochan

2 - Oussama Ben Laden nous parle

3 - C'est laquelle Laura Ingalls

4 - Just me

5 - Let's go down

Une demi-heure que je poireaute comme un imbécile. 'Tain, je le sentais gros comme un camion. Elle pourrait m'envoyer un sms quand même. Ou peut-être que c'est mon Bigophone© qui déconne ?

...

Bienvenue sur votre messagerie ÉsÉfÉr© . Vous n'avez aucun message. Pour écouter vos mess...

...

Pas de message donc, et en plus, elle me laisse sur rep ?

Bon, encore dix minutes et je rentre.

C'est qu'elle m'a fait saliver cette Brianna avec son slyblog et ses photos d'elle assez... mmmhh, suggestives, au milieu d'images de désert et de dauphins numérisés, d'autres photos du chat adoré, de la famille, etc.

Pour avoir un rencard, un mois que je la travaille au corps sur ĔmĔsĔn© cette hispano de Brianna.

...

'Tain de lapin. Bon, j'me casse, tellement énervé que sur mon scooter, je double comme un dingue, je klaxonne sur tout ce qui bouge et je fais cracher le son de Paris sous les bombes en augmentant le volume du caisson.

Ok, on est en Avignon. Mais n'empêche, ça peut le faire aussi.

Sorti du centre-ville, je prends la Rocade, notre périph' à nous, zigzague entre les voitures, et prends un raccourci qui m'emmène directement devant l'immeuble de mes parents. 'Tain d'immeuble pourri. Les parcs bétonnés avec des semblants d'arbres, les poubelles éventrées, les chats errants, les canettes de bière brisées jonchant le bitume... Les mêmes gars, toujours avec leur petite sacoche, qui vendent des barrettes de shit à des clients en voiture qui font gentiment la queue, comme si c'était le drive-in du McGros©.

Vous paierez au guichet suivant.

Je gare ma bécane dans le parc à vélo, débranche le caisson de watts et le rapatrie avec moi. Dans le hall de l'immeuble, vitres fracassées, tags pourris raturés au feutre noir, et comme une odeur de merde se mélangeant avec des fumets de friture, de coriandre et autres joyeusetés culinaires préparées par les mamans.

Je grimpe jusqu'au troisième, 'tain d'ascenseur en panne. En trifouillant dans les poches pour chercher les clés, je regarde une fois encore mon portable, on sait jamais : rien. La salope !

hopper9.jpg
Edward Hopper, Room in New York
Moi : 'Soir m'an.

Mother : Chérie, je croyais que tu rentrais plus tard ?

Moi : Moua osi je croyé...

Ce qui se passe devant mes yeux me rappelle une scène de ce bouquin qu'on nous avait obligé à lire en cours, Farhenheit 451. La meuf du personnage principal matait toute la journée sur un mur de sa maison ce qui ressemblerait à la télé, je dirais. Je crois même qu'elle en avait deux déjà, un sur chaque mur, et qu'elle en voulait une troisième. Et le pire, c'est qu'elle appelait ces télés sa famille ! Quand la maison crame à la fin, elle chiale à mort parce qu'elle a perdu sa famille.

Bah voilà. Ma daronne est là, affalée sur son sofa en sky noir, une couverture à carreau pour chien sur le râble, à regarder encore cette émission débile de couples bidons là, sur la première. Je connais par coeur son programme. Après, elle mettra la sixième, on bouffera, et elle ira digérer devant Pas jojo la life.

Je traverse le salon pour me rendre à ma chambre, dépose le caisson devant la porte. Il y a de la lumière dans mon chez moi : mon père qui m'emprunte mon ordi, comme d'hab' quand ma mère se légume devant la télé.

 

Moi : 'Lu pap's, g besoin 2 lordi la !

Father : Salut fiston. Très bien, je finis d'écrire mon message et je te laisse.

Moi : Ok, vé pissé pandan se temp.

 

A mon retour du chiotte, mon père a quitté la chambre en laissant l'ordi éclairé. Je me connecte sur la toile et vérifie l'historique pour voir où mon père a mis le nez, pour rester poli : au travail soi-disant. Sans déconner ? Je le sais, le pire c'est qu'il ment pas.

Pffff... Le nullard, il a laissé ses sessions allumées. Il a fait un tour sur Jobeo.com, le site n°1  du réseautage professionnel. Bah voyons. Réseautage mon derche oui ! Mon père, sous ses dehors d'ingenieur d'affaire pour une grosse boîte en devenir, c'est un branleur de première qui passe son temps à brancher tout ce qui bouge. Et ses contacts sur Jobeo.com, c'est quasi que des jeunes meufs, et pas môches, évidemment. Il a bon goût le con. Je les vois ses messages. Sous prétexte de résautage professionnel, il drague gentiment, l'air de rien, en tâtant le terrain, en flattant le CV. Il agit même de manière pragmatique, suivant un tableau bien précis, collecte un maximum d'information pour bien cibler la fille. Un ingénieur d'affaire quoi. Entre nous, il a connu beaucoup d'échecs, mais il a conclu quelques fois, mon salaud. Il me dégoûte ce vieux beau. Après, il s'étonne de me voir faire la gueule à table. Tu parles d'un modèle.

ANTON-SOLOMOUKHA-PETIT-CHAPERON-ROUGE.jpg

Anton Solomoukha, Le petit chaperon rouge

Jobeo.com, c'est pas son seul terrain de chasse. Il y a aussi son travail. J'ouvre sa boîte pro pas déconnectée. Quel blaireau ! Il se sent tellement protégé et hors de toute accusation qu'il ne prend aucune précaution. Et sur sa boîte mail, il drague tout aussi gentiment les filles de son entreprise : les stagiaires, les standardistes, les assistantes... Encore une fois, ça marche de temps en temps. Alors d'une, soit les filles font semblant de ne pas voir, comprennent et acceptent de jouer tout en sachant que mon père est marié . Soit elles sont niaises pour de bon, et ne voient pas que derrière le masque du gentil monsieur se cache un méchant loup aux dents acérées et à la langue baveuse. Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n'y est pas... De vrais petits chaperons rouges ces filles, avec toute l'ironie que ça comporte.

La prochaine cible de mon père, c'est Asuncion, la nouvelle secrétaire de son patron. Il la taquine un peu : La prochaine fois, tu rameneras le café chez moi plutôt qu'au bureau ! Je plaisante. Il échange continuellement des mails pendant deux ou trois jours lors des heures de travail et, au bout, propose un drink après le taf, en tout bien tout honneur bien sûr, ni vu ni connu, histoire de faire plus ample connaissance, d'agrandir son 'tain de réseautage, ou d'alimenter une nouvelle amitié. Quoi de plus normal, hum ?

Quand-est ce qu'il va boire avec Asuncion ? Vendredi, je vois ! Il lui a proposé un bar sympa avec un super happy hour. Mouais.

Asuncion ? C'est quoi ce prénom ridicule, c'est de quel origine ? Hispano ?

Envie de dégueuler. Je pense à ma mère, la pauvre. D'un côté, elle a ce qu'elle mérite. A rester devant la télé, ça devait arriver tôt ou tard.

bush_sarasota-b02a4.jpg

On annonce à Bush fils qu'un avion s'est écrasé sur une des deux tours jumelles.

Je ferme les sessions de mon père  et me connecte sur ĔmĔsĔn©. Tiens, un message dans ma boîte mail, et devinez de qui ? Je clique fébrilement sur le lien :

SaLuT tOi ! Ca Va ♥ ?

J'pEuX pAs VeNiR, t'A vU ! DéSoLé, MoN PaDrE PaR ToUtE a LeUr PoUr Au MoInS 3 SeMèNe

MoN pAdRe Ai MiLiTaIrE eT iL a EtE mObIlIsE pOuR La GuErE eN AfGhRaNiStRaN eT jE vOuLaIs LuI dIrE bYe. NoRmAl, LoL.

On S'KaPt VeR 21h sUr ĔmĔsĔn©. A tOuT'.

KiSs ♥♥♥♥♥

 

Ah bah voilà. Je savais qu'elle avait une bonne raison de pas venir me voir. Attends, elle peut pas me lâcher comme ça, non mais.

A taaaaaaaaaaaaaaable !

Je laisse mon ordi en veille. J'ai la dalle. En attrapant le saladier, mon père dit : Chérie, après demain, je t'avertis, j'ai un dîner d'affaire, et ça risque de durer.

Ma mère lui embrasse le front : Il faudra que tu penses à lever la pédale mon amour. C'est bien d'avoir des responsabiltés et de gagner de l'argent, mais il faut penser à toi. Je trouve que ça se répète souvent.

- Ca va durer un temps mon coeur. C'est comme ça. Mais ça va se calmer bientôt. Je vais en discuter avec mon supérieur direct. Et puis, j'ai une bonne nouvelle Manuela, on va déménager, enfin ! Aller à la campagne, ça sera plus sûr... Pour nous tous.

Je me lève et part en courant pour vomir mes pemières bouchées de viande.

Après-demain, c'est vendredi.

Putain d'hispanos.

dyn008_original_380_312_pjpeg__fc266ffb33d42dc0ea8c0805c01fdde5.jpg

Les pompiers à l'oeuvre suite à l'attentat terroriste perpétré à la gare Madrid-Atocha, le 11 mars 2004

Aïn

Trackbacks

Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://www.lesirocco.net/trackback/2518722

Commentaires

Ca prend forme cette série "aliénation".
Je t'avoues avec les notes 2, 3, 4 et 5, je savais pas où ça allait nous mener, mais il y a une sacré cohérence.
Ayant mes sources, :D, mouarf, je sais que tu as fini cette série depuis 4 mois, alors cette fois-ci tu nous laisse pas en plan hein !
Et j'adore Edward Hopper, j'ai l'impression qu'avec tes textes, je le comprends mieux.

Ecrit par : Max M. | 17.12.2009

Tu t'es servie de ton expérience en bib, hihihihihihiihi !
C'est que dans ton métier y a que des filles, et les hommes sont rares. Tu dois t'en donner à coeur joie, et la boîte outlook, elle doit chauffer.

Ecrit par : Auré | 17.12.2009

Très bon texte, ça me rappelle le style Jestaire...

Et le "father" en question, il me rappelle le mien...

C'est ouf, suis sûre que ce genre de texte parle à tout le monde. On a tous un peu branché sur internet...

Bon, je vais chercher le mot aliénation, connaît pas par contre...

Bonne continuation !!!

Ecrit par : Céline | 17.12.2009

L'homme du XXIème siècle rendu étranger à lui-même et aux autres pour x raisons. Dans ce cas-ci, évidemment, la modernité.

Ecrit par : Max M. | 17.12.2009

Écrire un commentaire