29.12.2009

Lagos to Cape Town

 En quittant Lagos pour Le Cap, je ne m'attendais pas à trouver pire.

Dans l'ancienne capitale nigériane, j'ai vu l'horreur, l'indicible, l'inacceptable. Une image restera à jamais gravée dans ma mémoire.

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Orumi m'emmena à la bouche, the mouth, lieu connu par tous les crève-la-faim du coin. Cette bouche, c'est de là que sort une grande partie des déchets et du tout-à-l'égoût de la capitale, rejoignant la lagune... Au milieu des immondices, des excréments et des serviettes hygiéniques, Orumi me montra la tête d'un enfant nageant entre les détritus, à la recherche de nourriture ou d'un objet ayant un peu de valeur. Ils sont des centaines par jour, m'expliqua-t-il, à plonger dans les eaux troubles, en quête de moyens de survie. Le soir même, je refusais de jouer à Ikeja, un quartier populaire et invitais mes amis à se produire dans un des bidonvilles monté sur pilotis.

 

Un peu moins de onze heures, et nous débarquons en Afrique du Sud pour notre dernière étape avant de rejoindre la France. J'ai le coeur endolori, les tripes dans la gorge, une barbe de cinq jours, et des images terribles plein la tête. Je reste silencieux. Mes amis sont dans le même état. Sauf F., notre assistant technique. Je le comprends. Au Cap, nous serons moins exposés à la violence quotidienne, et un programme alléchant nous attend.

En prenant le mini-bus en direction de l'hôtel, je me sens étrange. Hier, ma conscience se débattait pour accepter l'effroyable comme une fatalité à laquelle je n'y pouvais rien, aujourd'hui, je me retrouve dans le faste d'une ville hyper-occidentalisée, dans un véhicule luxueux, traversant le quartier d'affaire aux buildings imposants. Arrivé à l'hôtel, je jette mon sac dans la chambre, passe à la terrasse pour admirer le Waterfront et Tableview, et me dirige illico prendre une douche réparatrice. Après une légère collation, je me décide à faire une sieste, histoire de récupérer un peu, tout en évitant de ressasser des idées sombres.

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A vingt heures, nous sommes attendus à un restaurant réputé d'une station balnéaire voisine, Sommerset. Je goûte quelques mets locaux sans grande conviction. F. se régale tout en nous racontant sa visite de la ville. Tant mieux pour lui. Nous nous rendons ensuite à une soirée privée, dans une villa cossue de Sommerset. Un groupe africain nous propose un mélange détonnant de musique electro et de rythme zulu. Au milieu des musiciens, une danseuse noire, sublime, féline, terrible. A voir sa performance, je fus transporté un instant... un instant seulement. F est tout fou. Avec son appareil dernier cri, il photographie toutes les filles qui passent devant nous. Et elles sont nombreuses. Je ne sais pas d'où elles sortent, vraiment... Mais qu'est-ce-que c'est que cette soirée ? En tout cas, ces filles jeunes, fraîches, plantureuses, étalent leur sensualité dans des robes de soirée sexy. On ne bronchait pas devant ce spectacle... Sauf F.

Flash... Flash... Flash...

Elles prennent toutes les positions pour lui, sortent leur plus beau sourire. Avec son accent français et son gadget impressionnant, elles le prennent pour un grand journaliste français. Il en profite, drague à tour de bras... Il branche tout ce qui bouge en général, tente toujours le coup à l'aide de flatteries mielleuses ou d'humour fielleux, histoire de voir si le poisson mord à l'hameçon, s'il y a moyen. Ce soir, il se sent pousser des ailes. Il demande même qu'on le prenne en photo en compagnie de ces gazelles. Je n'en crois pas mes yeux. N'a-t-il pas vécu la même chose que nous à Lagos ? Il s'approche de moi et me crie à l'oreille : Et demain, c'est safari. Grande balade dans la nature du pays, au milieu des autruches et des bêtes sauvages du coin, en 4x4, nuits à la belle étoile après une belle journée ensoleillée à admirer la beauté des paysages...

Je le laisse parler et il retourne vite à ses bimbos.

Trois heures du matin, l'heure de rentrer, enfin. Le chauffeur du mini-bus est obligé de faire un détour à cause d'une route barrée pour cause de travaux de nuit. Pour cause, nous traversons un township redouté, Brown Farm. A travers la vitre, je retrouve l'ambiance de Lagos, quelque chose dans l'air d'indéfinissable. Aucune lumière n'éclaire le chemin cahoteux. Dans l'ombre bleutée de la nuit, je devine les toits en mauvais états, ces maisons en tôles collées les une aux autres... Des odeurs me reviennent, des regards terribles, des mains tendues. Je me sens mal. Ma poitrine est secouée. En tournant le visage vers mes amis, je vois qu'ils ressentent la même chose. F., lui, fait défiler les photos de pin-up sur l'écran de son appareil.

Les pneus crissent. Le mini-bus s'arrête violemment. Mon visage se cogne contre l'appui-tête du siège devant moi. Le chauffeur hurle quelque chose. Devant le véhicule, éclairé par les phares, un nuage de poussière provoqué par l'arrêt brutal ne me permet pas de déterminer la cause de ce coup de frein. Le chauffeur sort. Je fais de même.

Etendu par terre, un enfant noir d'une douzaine d'années, en short et tee-shirt, une main sérrée contre son ventre ensanglantée, l'autre posée sur son front. Il est encore vivant, mais pour combien de temps ? Il bouge légèrement, essaie de parler. Le chauffeur appelle les pompiers, la police et nous propose d'attendre les secours avec lui. Nous resterons jusqu'au petit matin. J'apprendrai plus tard qu'il était la victime d'une vengeance de dealer.

Cape-Town-Hotels-Fusion-5.jpg

De retour à l'hôtel, impossible de trouver le sommeil. J'en profite pour faire mon sac. Je ne resterai pas une journée de plus sur ce continent.

F., encore une fois, a eu raison de rester la semaine... Il a récupéré des numéros de téléphone de charmantes missis, découvert le spectacle ahurissant d'animaux sauvages protégées, vu une partie de rugby des Cape Buccaneers, etc.

Aïn

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Commentaires

j'ai lu presque tous vos articles, je vs remercie à chaque lecture je voyage dans votre monde

Ecrit par : zoubida | 03.01.2010

j'ai lu presque tous vos articles, je vs remercie à chaque lecture je voyage dans votre monde

Ecrit par : zoubida | 03.01.2010

Mon très cher et charmant Chekib,
mon petit maharadjah,
je te souhaite beaucoup de bonnes choses pour cette année 2010. Et j'espère qu'elle sera meilleure que 2009. Parce que tu as connu de sacrées mésaventures l'année passée...
Ta santé, c'est ce qui importe le plus. Et au nom de ce que nous avons vécu à cette époque que me rappelle ton texte, prends soin de toi, s'il te plaît. Et le reste viendra petit à petit.
Je te l'ai déjà dit il y a pas longtemps, mais je suis là aussi si tu as besoin. Je n'oublierai jamais 2001 et ce que tu as fait pour moi, même si a tes yeux, c'est peu, pour moi, tes actes et ce que tu es m'importent beaucoup.

Je t'embrasse tendrement et affectueusement mon petit maharadjah.

Sandr.

Ecrit par : Sandr | 04.01.2010

Ahlan wa sahlan cher Aïn,

Revenir dans vos contrées littéraires fait toujours du bien. J'avoue éhontément avoir déserté le sirocco pendant quelque temps limaza ana katabto al kitab...

Je n'ai pas d'affinités particulières avec les thèses postcolonialistes, mais votre récit de voyage m'a rappelé ces mots de feu Claude Lévi Strauss:

"Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n'a certes pas réussi à les produire sans contrepartie. Comme son oeuvre la plus fameuse, pile où s'élabore des architectures d'une complexité inconnue, l'ordre et l'harmonie de l'Occident exigent l'élimination d'une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la Terre est aujourd'hui infectée. Ce que d'abord vous nousmontrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité." (Tristes Tropiques)

Par ailleurs ya sahabi, j'organise dans mon Sud, une diffusion-débat autour d'Invictus, le dernier Clint Eastwood, avec des spécialistes de l'Afrique du Sud, sur le thème Rugby, Nation et Apartheid... Envoyez moi un courriel si vous êtes intéressé...

Ecrit par : Cédric | 05.01.2010

Dis, tu veux pas venir à l'expo de la Bodeguita, ça me ferait vraiment très plaisir de t'y accueillir. Je t'offrirais un de mes tableaux en échange de ta visite de courtoisie et d'un petit thé :)

Ecrit par : Sandr | 13.01.2010

Je suis atterrée par ce que je viens de lire. Même si on sait que la misère existe, tes preuves à l'appui écrites "noir sur blanc" font l'effet d'un électrochoc. Et dire que ce sont les enfants qui paient en premier lieu.....

Ah que faire ? Sinon pour revenir à des espérances plus douces je te souhaite une très bonne année sans oublier la santé bien sûr.

Amitiés

Ecrit par : Mère mi | 19.01.2010

Merci pour ce billet remuant.

Qui me rappelle un peu mon voyage au Cap. Afrique du Sud, terre de contrastes. Le Cap qui est à l'Afrique du Sud ce que Paris est à la France. Le Cap c'est un peu l'Afrique du Sud mais pas vraiment.
Au plaisir de vous lire.

Ecrit par : des fraises et de la tendresse | 22.01.2010

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