28.01.2010
Né trois fois

Le baiser du Sphinx, Frederick Von Stuck, 1895
Este texto pensado en Barcelona es dedicado a la luna
Je me demande encore ce qui a eu de l'intérêt pour moi. Je veux dire par là, qu'est-ce-que j'ai eu peur de perdre réellement un jour ?
Rien...
D'aussi loin que je me souvienne, je me suis toujours senti seul. Ca ne m'a jamais fait de peine. J'ai juste compris très tôt qu'en réalité, même accompagné de mes parents, de mes amis, de toutes ces personnes qu'il m'est possible de croiser, j'ai toujours été invariablement seul... Ou alors deux, disons moi et moi-même. Ce que je suis dans les actes, et la conscience qui juge ces actes.
Two people both equal like I'm Gemini.
Et j'ai très vite saisi, dans une expérience que je vais vous raconter, combien le système humain tel qu'il existe est factice, en ce sens que l'homme est porté, malgrè ses élans mystiques, par le désir du matériel, alors qu'il semblerait que seul le devenir métaphysique ait un véritable intérêt. Aussi, la réussite sociale et l'apparence qui en est inhérente n'a jamais eu pour moi aucune sorte d'importance.
So i keep makin' the street's ballads
While you lookin' for dressin' to go with your tossed salad
You could get the money
You could get the power
But keep your eyes on the final Hour.
Mais je vais déjà trop loin et j'avais promis de raconter une petite histoire pour illustrer mon propos. Une histoire qui est en fait mon premier souvenir. Et ce premier souvenir, c'est le moment où je me suis rendu compte que j'existais.
A l'instar de ma naissance biologique un 28 décembre 1978, je suis né une deuxième fois, trois ans après. Je ne saurais me rappeler de la date exacte, mais je sais que c'était un dimanche matin. J'en suis sûr, parce que c'était jour de marché dans ma ville, et que le marché a toujours eu lieu le dimanche.
J'éprouve une sensation étrange, le sentiment d'ouvrir les yeux, et de décider moi-même qu'il est temps de se réveiller, ou plutôt de s'éveiller. Cette période dans le noir n'a que trop duré. J'ai choisi de naître, je me suis accouché moi-même et sans douleurs.
Je suis entrain de marcher sur du bitume. Je porte un pantalon gris. Non une salopette grise sur une chemise bordeaux. Mes chaussures noires claquent sur le sol à chaque pas et je reste bête... Je marche. De comprendre cela, je n'arrive plus à maîtriser mes jambes. Je les lève trop haut, les rabaisse trop vite. J'apprends à marcher. Ca dure quoi ? Une ou deux secondes ? Jusqu'à ce que je comprenne que je savais déjà marcher.
Je lève la tête et mes yeux rencontrent un horizon bouché par les étals de vêtements alors que j'ai soif d'étendue. Je veux voir loin. Alors je regarde le ciel, gris et nuageux. Les nuages sont gras et le soleil se cache. Etrangement, un quart de lune brille doucement. Aucune sensation olfactive, mais la vue fonctionne. L'ouïe... Je ne sais pas. Aucun bruit. Le toucher non plus. Pourtant, je vois qu'on tient ma main, qu'on la tire même un peu vers le haut.
Ma mère. Elle a les cheveux bruns, si longs, le regard perdu dans la foule. Elle ne remarque même pas que je suis là. Oui, je suis enfin là.
Tout autour de moi, ça crie, enfin je crois, vu les bouches des vendeurs qui s'agitent, les apparentes discussions. Je suis en moi-même, et je ne comprends pas pourquoi, pourquoi ces bouts de tissus sur des tables n'appartiennent qu'à une personne ? Et pourquoi d'autres personnes décident de se les approprier ?
Je comprends bien ce qui se trame là. On vend, on achète. Ce pour quoi nous vivons tous aujourd'hui... vendre et acheter et se sentir mieux ainsi. Et moi, dans ma candeur d'être neuf au monde, je me sens seul. Suis-je l'unique être humain à percevoir l'instant du miracle, celui où je suis le centre de mon monde ? Suis-je le seul à percevoir cette chance que nous avons de marcher ? Suis-je le seul à comprendre que ces grandes personnes jouent à un jeu qui n'a aucune valeur réelle si ce n'est le poids de quelques cailloux dorés, ou la qualité d'un dessin sur un bout de papier signé Banque de France. Un bout de papier, des cailloux... Je les vois échanger objets et veaux d'or, et j'ai envie de renverser tout cela. Ils ne respectent pas ce monde sacré où ils ont eu la chance de venir avant moi, ce Temple où ils font commerce du vide. Ils ont oublié ou ils n'y prennent plus garde.
Oui, ne vous étonnez pas, j'ai ressenti cela. Je ne fais même pas l'effort d'être modeste. Le vice de la vie m'a rattrappé plusieurs fois, j'ai trahi éhontement ce trésor que je garde en moi. Et puis, je suis certain que ce moment de lucidité absolu, cette transcendance unique, nous l'avons tous vécu au moins une fois. Ce sentiment d'être seul, même avec les autres, et que c'est ainsi que cela doit être.
Je n'ai plus trois ans, j'ai compris certaines choses.
Je me demandais ce qui avait réellement de l'importance pour moi. Je crois que je l'ai toujours cherché. Je crois bien que je viens de trouver.
But if I lack love then I am nothin' at all
I can give away everything I possess
But left without love then I have no happiness
I know I'm imperfect
& not without sin
But now that I'm older all childish things end
Aïn
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| Tags : déclaration, mesli chekib |
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