29.01.2010

Né trois fois (bis)

 

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Chouchinet : l'enfant prophète

 

Oui, je fais des efforts pour paraître modeste. Je sais, n’en rajoutez pas. J’adore mes chevilles. Mais enfin, vous ne pouvez pas m’empêcher de m’autocongratuler : j’ai la comprenette rapide. Enfin pour certaines choses, parce que pour d’autres, il paraît que je suis buté… Suivez mon regard !

Je me rappelle bien, j’avais quatre ans et demi (et je tiens au « demi »). C’était à l’école. Ma maîtresse nous faisait faire quelques exercices pratiques. Des jeux qui lui permettaient d’évaluer nos capacités. A la fin d’une journée de classe, elle interpella mon père et le fit entrer dans la salle. Je dessinais à mon bureau tranquillement. J’étais ravi qu’ils discutent, ça me donnait le temps de finir mon ouvrage. Je n’aurais absolument pas aimé le laisser inachevé. Entre deux coups de feutre, j’écoutais nonchalamment ma maîtresse. Elle tenait dans ses mains un classeur qu’on tenait à jour, une chemise orange avec une grande étiquette blanche sur laquelle était écrit mon nom et le mot « éveil ».

Chekib est en avance pour son âge monsieur M. il est très éveillé. Mais il a des attitudes étranges parfois. J’avais demandé aux élèves de faire un joli dessin sur ce que représentait la vie pour eux, et Chekib, à la fin de l’heure, m’a rendu une feuille blanche. Quand je lui demandais pourquoi il n’avait rien fait, il me répondit qu’il n’avait pas attendu le cours pour se poser cette question et qu’il n’y avait trouvé aucune réponse. Le lendemain matin, je lui ai demandé d’essayer quand même, pour me faire plaisir. Et voici ce qu’il a dessiné.

Elle tendit une feuille Canson à mon père, une feuille sur laquelle j’avais reproduit à l’identique ou presque (bon, j’avais que quatre ans et demi) un billet de cinq cents francs. Mon père ne dit rien. Il rendit le dessin à la maîtresse. Et puis voilà.

Cinq cents francs… Le pouvoir qu’avait ce billet pour les hommes, ce bout de papier… Je ne comprenais pas. Et ça ne m’intéressait pas. Je voulais juste faire plaisir à la maîtresse. Mais je préférais nettement la feuille blanche. C’était plus complexe, plus fastidieux à penser et à remplir de mes questions. Alors que dessiner un billet, faut juste être pragmatique, rationnel… Un feutre, une règle et une représentation du concret, du matériel, du réaliste.

Sérieusement, vous en connaissez beaucoup des personnes qui se posaient des questions existentielles à l’âge de trois ans ? Et bien moi, non. Ah si, Sartre dans Les mots. Mais lui, c’était d’ordre existentialisto-communiste, et je suis sûr qu’il a arrangé son enfance à sa sauce pour servir son idéologie. Pour finir, son sujet n’était pas la solitude tel que je l'entends…

Cette question de l’Homme et de son devenir, de l’Homme face au monde… Non, je me reprends : cette question de Chekib, de son devenir, et du monde m’a obsédé pendant toute ma jeunesse. Pour preuve, à six ans, je me retrouve dans la voiture de mon père. Il m’arrivait souvent de réfléchir en voiture parce que je trouvais le temps long. J’étais assis à côté de lui. Il faisait chaud et je détestais l’odeur du faux cuir. Ca me soulevait le cœur. Par contre j’adorais voir le capot se soulever lorsque mon père appuyait sur l’accélérateur. J’étais du genre à lui poser des questions simples, après une longue période de silence. On partait d’Avignon pour rentrer à la maison. Ca faisait vingt minutes qu’on roulait sans se parler. Sur une route qui s’allongeait au milieu des vignes, j’imaginais les vies des conducteurs de ces voitures qui nous croisaient dans l’autre sens. Ils avaient bien un but, non ? Ils allaient où ? Qu’est ce qu’ils faisaient là ? Toutes ces questions sans réponses rajoutaient à ma nausée.

- Papa, pourquoi Dieu a crée l’homme ?

- Alors ça, mon fils, c’est une question à laquelle personne n’a encore trouvé la réponse.

Mince alors, même lui, mon père qui savait tout sur tout, ne pouvait me répondre. Alors, c’est allé vite dans ma tête. Très vite. Je me suis dit qui si l’Homme se gâche, perd de sa fraîcheur enfantine, c’est tout simplement parce qu’il est persuadé qu’il n’y a pas de réponse à cette question. Vu que j’étais en avance pour mon âge et que je risquais fort bien d’avoir le bac à douze ans, à ce rythme là, à trente deux ans, je serais prophète… ou Indiana Jones.

Vous imaginez bien qu’avec ce genre de réflexion, je me sentais vraiment seul. Quelle responsabilité tout de même.

Encore une fois, je vous assure, je fais de mon mieux pour paraître modeste.

Cependant, si vous voulez bien faire l’effort de lire la suite qui paraîtra dans les jours à venir, je vous raconterais comment je ne me suis plus senti seul.

Aïn

28.01.2010

Né trois fois

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Le baiser du Sphinx, Frederick Von Stuck, 1895

 

Este texto pensado en Barcelona es dedicado a la luna

 

 

Je me demande encore ce qui a eu de l'intérêt pour moi. Je veux dire par là, qu'est-ce-que j'ai eu peur de perdre réellement un jour ?

Rien...

 

D'aussi loin que je me souvienne, je me suis toujours senti seul. Ca ne m'a jamais fait de peine. J'ai juste compris très tôt qu'en réalité, même accompagné de mes parents, de mes amis, de toutes ces personnes qu'il m'est possible de croiser, j'ai toujours été invariablement seul... Ou alors deux, disons moi et moi-même. Ce que je suis dans les actes, et la conscience qui juge ces actes.

 

Two people both equal like I'm Gemini.

 

Et j'ai très vite saisi, dans une expérience que je vais vous raconter, combien le système humain tel qu'il existe est factice, en ce sens que l'homme est porté, malgrè ses élans mystiques, par le désir du matériel, alors qu'il semblerait que seul le devenir métaphysique ait un véritable intérêt. Aussi, la réussite sociale et l'apparence qui en est inhérente n'a jamais eu pour moi aucune sorte d'importance.

 

So i keep makin' the street's ballads

While you lookin' for dressin' to go with your tossed salad

You could get the money

You could get the power

But keep your eyes on the final Hour.

 

Mais je vais déjà trop loin et j'avais promis de raconter une petite histoire pour illustrer mon propos. Une histoire qui est en fait mon premier souvenir. Et ce premier souvenir, c'est le moment où je me suis rendu compte que j'existais.

A l'instar de ma naissance biologique un 28 décembre 1978, je suis né une deuxième fois, trois ans après. Je ne saurais me rappeler de la date exacte, mais je sais que c'était un dimanche matin. J'en suis sûr, parce que c'était jour de marché dans ma ville, et que le marché a toujours eu lieu le dimanche.

J'éprouve une sensation étrange, le sentiment d'ouvrir les yeux, et de décider moi-même qu'il est temps de se réveiller, ou plutôt de s'éveiller. Cette période dans le noir n'a que trop duré. J'ai choisi de naître, je me suis accouché moi-même et sans douleurs.

Je suis entrain de marcher sur du bitume. Je porte un pantalon gris. Non une salopette grise sur une chemise bordeaux. Mes chaussures noires claquent sur le sol à chaque pas et je reste bête... Je marche. De comprendre cela, je n'arrive plus à maîtriser mes jambes. Je les lève trop haut, les rabaisse trop vite. J'apprends à marcher. Ca dure quoi ? Une ou deux secondes ? Jusqu'à ce que je comprenne que je savais déjà marcher.

Je lève la tête et mes yeux rencontrent un horizon bouché par les étals de vêtements alors que j'ai soif d'étendue. Je veux voir loin. Alors je regarde le ciel, gris et nuageux. Les nuages sont gras et le soleil se cache. Etrangement, un quart de lune brille doucement. Aucune sensation olfactive, mais la vue fonctionne. L'ouïe... Je ne sais pas. Aucun bruit. Le toucher non plus. Pourtant, je vois qu'on tient ma main, qu'on la tire même un peu vers le haut.

Ma mère. Elle a les cheveux bruns, si longs, le regard perdu dans la foule. Elle ne remarque même pas que je suis là. Oui, je suis enfin là.

Tout autour de moi, ça crie, enfin je crois, vu les bouches des vendeurs qui s'agitent, les apparentes discussions. Je suis en moi-même, et je ne comprends pas pourquoi, pourquoi ces bouts de tissus sur des tables n'appartiennent qu'à une personne ? Et pourquoi d'autres personnes décident de se les approprier ?

Je comprends bien ce qui se trame là. On vend, on achète. Ce pour quoi nous vivons tous aujourd'hui... vendre et acheter et se sentir mieux ainsi. Et moi, dans ma candeur d'être neuf au monde, je me sens seul. Suis-je l'unique être humain à percevoir l'instant du miracle, celui où je suis le centre de mon monde ? Suis-je le seul à percevoir cette chance que nous avons de marcher ? Suis-je le seul à comprendre que ces grandes personnes jouent à un jeu qui n'a aucune valeur réelle si ce n'est le poids de quelques cailloux dorés, ou la qualité d'un dessin sur un bout de papier signé Banque de France. Un bout de papier, des cailloux... Je les vois échanger objets et veaux d'or, et j'ai envie de renverser tout cela. Ils ne respectent pas ce monde sacré où ils ont eu la chance de venir avant moi, ce Temple où ils font commerce du vide. Ils ont oublié ou ils n'y prennent plus garde.

Oui, ne vous étonnez pas, j'ai ressenti cela. Je ne fais même pas l'effort d'être modeste. Le vice de la vie m'a rattrappé plusieurs fois, j'ai trahi éhontement ce trésor que je garde en moi. Et puis, je suis certain que ce moment de lucidité absolu, cette transcendance unique, nous l'avons tous vécu au moins une fois. Ce sentiment d'être seul, même avec les autres, et que c'est ainsi que cela doit être.

Je n'ai plus trois ans, j'ai compris certaines choses.

Je me demandais ce qui avait réellement de l'importance pour moi. Je crois que je l'ai toujours cherché. Je crois bien que je viens de trouver. 

 

But if I lack love then I am nothin' at all

I can give away everything I possess

But left without love then I have no happiness

I know I'm imperfect

& not without sin

But now that I'm older all childish things end

Aïn

11.01.2010

L'algérien...

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