01.07.2008
Jeu de Dame

Il faut l'avouer, j'ai lu mes premiers Alina Reyes à quatorze ou quinze ans. Je compulsais frénétiquement La nuit, Derrière la porte, Lilith en même temps que les quelques SAS que je piquais à mon oncle dans sa maison ardéchoise. Evidemment, ces lectures n'évoquaient pour moi aucun intérêt littéraire. Je ne garde donc que très peu de souvenirs des romans de Reyes. Il me semble même que je trouvais ses textes moyens. Manifestement, ma grille de lecture était un peu biaisée. Il aura fallu attendre bien longtemps pour que je ne me décide à lire un autre de ses romans, tant ces derniers sont intimement liés à l’époque de l’âge bête.
Le petit livre était là, sur la table de présentation, au milieu d’autres nouveautés, attendant qu’un lecteur daigne l’emprunter. Mais de lecteur, en ce vendredi après-midi, il n’y en avait point. Les provençaux ne sont pas des niaï (se prononce niaille). Avec la chaleur terrible de cette fin juin, soit ils n’ont pas le choix et ils travaillent, soit ils font la sieste à l’ombre. Quant à moi, seul à la banque de prêt, j’étais pris par la flemme du fonctionnaire. Quitte à remettre mes dossiers pour plus tard, autant en profiter pour lire un bon bouquin. Je me lève et regarde d’un air nonchalant la table de nouveauté. Rien d’extraordinaire dans cet amas de livres, plus litterature de consommation que Litterature. Seule une couverture retient ma curiosité. Celle, traditionnelle, des éditions Zulma. Il s'agit du dernier rejeton d’Alina Reyes. J’ai vraiment pas de chance. Entre les dernières polémiques littéraires et les souvenirs que j’ai de ses romans, La Dameuse ne me dit pas trop. En même temps, c’est un drôle de titre. Et puis il est court (est-ce le fonctionnaire ou le provençal qui parle ?). La Dameuse… Un rapport avec le jeu de dames ? Bon, je le reconnais volontiers, ma première réaction quant au titre est ridicule. Mais à ma décharge, je n’ai aucune habitude de la montagne et je ne connais guère le vocabulaire de ce monde à part. Finalement, la symbolique du roman ne me donnera pas tout à fait tort. J’attrape le bouquin, faisant plus confiance en Zulma qu’en Alina. Je m’installe sur mon fauteuil et commence à lire.
Je suis littéralement happé par les premières lignes. Il en faut dans le ventre pour mettre autant de densité dans un roman d’une cinquantaine de pages. Et cette densité, puisqu’elle ne se retrouve pas dans l’épaisseur physique doit se retrouver dans le style. L’auteur s’y prend à merveille, et j’avoue que je ne m’attendais pas ça. L’effet de surprise rend la lecture plus palpitante. Mais ça se gâte vite.
Marie-Rosella, sauvageonne de dix-sept ans, remonte dans sa station enneigée avec son père, Nardone (le véritable nom de famille d’Alina Reyes). A l’arrière d’une motoneige, la demoiselle, émue par la nature environnante et la vibration de l’engin entre ses jambes est prête à jouir. Arrivée à destination, toute excitée, elle n’aide même pas le père à rentrer les courses. Elle se dirige tout droit chez son amoureux, Baptiste, jeune aventurier solide vivant dans sa yourte. Au passage, elle caresse un des chiens husky du voyageur, son préféré. Les allégories sexuelles fusent, à la limite du kitsch. Rentrant rejoindre son homme, elle suce le Baptiste et le laisse jouir dans sa bouche. Buvant un café, elle pense à tous ces petits spermatozoïdes qui, dans son ventre, apprennent à nager dans le liquide noir. Il fait froid dehors et Marie-Rosella n’est pas rassasiée. Ils font l’amour parce que c’est bon, et en oublient le préservatif. Bah, c’est pas grave. Après avoir consommé l’acte, elle s’en retourne auprès de son père tenir le café. L’ange gardien de Marie-Rosella, Marto, est présent. C’est lui qui s’occupe de la dameuse.
Jusque là, je suis à la fois agréablement surpris par l’âme qui habite ce texte, et déçu par les situations érotiques que je trouve grotesque, un peu trop idyllique. Mais la qualité d'écriture emprunt de vigueur et d'intensité symbolique m'engage à continuer la lecture. Et puis, je fais toujours confiance à Zulma.
Dans la discussion avec les habitués surgit une faille, un trouble. Gilles, titi parisien, descendu récemment de sa capitale avec une équipe télé, revient dans les parages. Marie-Rosella se rappelle de cet homme qui lui avait promis monts et merveilles, amour et tendresse. Elle se rappelle de ce séducteur qui, curieusement, ne voulait pas lui faire l'amour. Une fois remonté dans sa capitale, Gilles coupa les ponts, oubliant ce qui ne devait être pour lui qu'une midinette. Elle a beau se dire qu'elle s'en moque, ça lui fiche un coup de savoir qu'elle va peut-être le croiser. Qu'importe. C'est Noël et, dans la crèche vivante de la paroisse, elle est Marie. Alors qu'elle se dirige vers l'Eglise, le Gilles la détourne de son chemin, l'attrappe dans la forêt et embrasse son cameraman alors que ce dernier la viole. Laissée seule, il ne lui faut pas longtemps pour retrouver ses esprits. Elle repart pour l'Eglise, trempée et ensanglantée, et joue son rôle.
Salie, Marie-Rosella se vengera. Comment ? Je vous ne le dirais pas, j'en ai déjà fait beaucoup trop. Mais tel le plus fort atout dans le jeu, elle damera le pion au mal, comme si c'était un simple obstacle. Un enfant naîtra de l'union non protégée avec Baptiste ou du viol. Le mystère demeure. Elle appellera son fils Jean-Loup. Jean parce que Baptiste, Loup, parce que le mal peut-être, la forêt sans doute, à moins que Loup ne soit cette sauvage de mère : Cet enfant en moi était la vie qui me forçait à vivre, Le père de cet enfant, c’était moi, et sa mère, la neige.
La dameuse est un hymne tout ensemble à la vie, à la femme, à la nature au mysticisme même. Gilles ne tient pas sa parole alors que Marie donne naissance au Verbe. Et du verbe, dans ce roman il y en a. Ayant été ébloui il y a peu par Théorie et jeu du Duende de Federico Garcia Lorca, je ne cesse de ramener tout ce que je trouve bon à ce texte. Néanmoins, il y a de ce duende dans le dernier roman d'Alina Reyes, de cette vie, de ce sang qui émerge de la douleur, de cette possibilité de la mort :Autrement dit, ce n’est pas une question de faculté, mais de véritable style vivant ; c’est à dire le sang ; c’est-à-dire de culture antique, de création en acte.
Aïn
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19.06.2008
Sacoche

Une sacoche mystérieuse serait le point de convergence, le trou noir, l’aporie, le MacGuffin d’un monde finement ciselé par Bahiyyih Nakhjavani, auteur iranienne d’expression anglaise. Un monde où la sensualité d’une jeune vierge zoroastrienne côtoierait l’animisme mystique d’un voleur solitaire, la raideur feinte d'un religieux inquisiteur, l’obséquiosité d’un eunuque indien, la dévotion nihiliste d’un mystique, un espion de sa majesté déguisé en derviche, la puanteur d’un mort enfermé dans son cercueil…
En tout, neuf destinées intenses dont nous rend compte l’auteur, chaque personnage vivant pour ce seul moment où cette sacoche se révelera en plein Hejjaz, près d'un sanctuaire dédié à la mère du Prophète Mohammed. Neuf vies totalement différentes, véritable mosaïque humaine, feront l'expérience du secret.
La sacoche de Bahiyyih Nakhjavani, épopée orientale aussi étrange et ubuesque que le Codex du Sinaï, vaut surtout par son écriture aussi poétique que le Palestine d'Hubert Haddad. La solide connaissance de l'auteur en matière de religion et sa capacité à donner de l'épaisseur à sa narration nous éloigne des mièvreries de Coelho.
Le procédé est simple donc : nous accompagnons, à chaque chapitre, l'histoire d'un personnage dont le cheminement s'incurve jusqu'à sa rencontre avec cette mystérieuse sacoche. En découle une prédestination mystique toute orientale. Les passages et les visions se répondent en écho, à chaque fois d'un point de vue différent. Le bruit provenant de ce kinétoscope symbolique viole le silence du désert, de la lecture, comme un sirocco.
Aïn
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10.05.2008
Morts-nés

Puis il avait retenu un cri alors qu'un rameau de piqûres d'épingle s'était vicieusement concentré autour de son anus déclenchant un anneau de douleur-plaisir dur et concret comme une bague d'acier cerclant le tube chaud d'une grosse bite de footballeur.
Il ne s'agit pas, avec cet extrait, de montrer une photo d'un singe lorsqu'il grimace. Tout au long du roman, une redondance de métaphores, comparaisons et autres figures de style tapent souvent à côté, ce qui a tendance à alourdir considérablement le texte. On retrouve, et c’est typique chez Dantec dans ses trois premiers romans, quelques fulgurances stylistiques d’une incroyable beauté, il faut le dire pour être tout à fait sincère. Mais ces perles rares ne suffisent pas. BB est, à mes yeux, très moyens.
Je suis sévère ? Non, qui aime bien châtie bien. A trop vouloir étreindre, Dantec embrasse mal. Il gagnerait à dépouiller son écriture, ce qui lui permettrait de mieux insérer ses spéculations philosophiques dans la trame romanesque. Y est-il arrivé avec Villa Vortex ? Je verrais bien.
17:46 Publié dans lecture au jour le jour | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : babylone babies, litterature, science-fiction, dantec
14.04.2008
Le codex du Sinaï

Le codex d’Alep, 929 ap. J. - C., Israel Museum
Le codex du Sinaï, première partie de la tétralogie Le quatuor de Jerusalem, gagnerait à être plus connue. Enfin, c'est surtout les lecteurs qui y gagneraient.
L'auteur, Edward Whittemore, fut un agent de la CIA avant d’avoir commencé à écrire. Ou bien en même temps. A vrai-dire on sait peu de choses de l’homme. Mais en tant qu'ex-Marines, c’est peu dire s’il connaissait la géopolitique, notamment les conflits qui agitent le Moyen-Orient.
Hélas, il quitta ce monde beaucoup trop tôt, en 1993, et ses quelques ouvrages, à savoir sa tétralogie parut récemment chez R. Laffont, et Quin’s Shangaï circus, jamais traduit en français, n’ont pas rencontré un grand succès. C’est que Le quatuor… est difficilement classable, et s’il s’adressait à un public jeunesse, nous pourrions le définir come un conte.
Dans son introduction, Gérard Klein le situe dans une suite de textes tout aussi inclassable : l’Histoire véridique de Lucien de Samosate, les Cinq livres de Rabelais, La tempête de Shakespeare, Alice au pays des merveilles de Carroll, Fictions de Borges, V de Pynchon… Sur ce point là, je suis totalement d’accord. Je rajouterai même dans cette liste le Don Quichotte de Cervantès, Les aventures du Baron de Munchausen par Raspe, Le vicomte pourfendu de Calvino ou encore le Tartarin de Tarascon de Daudet. Là où, me semble-t'il, Klein se trompe, c’est en voulant classer la tétralogie dans le genre de l’uchronie. Encore faudrait-il que je lise les quatre tomes pour assurer cela. Mais qu’importe les catégories. Il s’agit de ma part d’une déformation professionnelle. Ce qui compte, c’est Le codex du Sinaï, livre bien trop difficile à raconter, tant les personnages nombreux, plus ubuesques et incroyables les uns que les autres, se rencontrent, se perdent et se croisent à nouveau. Cependant, il ne me faut point vous effrayer, les qualités d’écriture de Whittemore, aussi flagrantes que celles des auteurs cités précédemment, transforment cette histoire complexe et echevelée en ballade dans le temps et les lieux. On suit tour à tour un lord anglais du 19ème siècle mesurant deux mètres trente, un albanais rendu fou par sa découverte de la Bible originale, un jeune irlandais luttant pour sa patrie et devenanttrafiqaunt d'armes à Jérusalem, un mystérieux arabe âgé de trois mille ans…
A la fin du livre se trouve une chronologie de l’histoire, avec dates de naissance et grandes lignes, rappelant au lecteur passage drôle ou émouvant. C’est que derrière le burlesque se cache une tristesse profonde. Sans doute, l’auteur était-il tombé amoureux de cette partie trouble du monde, jusqu’à faire de Jerusalem le personnage principal de son œuvre. Le moment le plus touchant est celui où nous est narré le génocide des arméniens et où Whittemore nous convainc de l’hypocrisie des grandes nations de ce monde. L'ex-agent de la CIA a du avoir les mêmes idéaux que Stern, un des protagonistes du roman, à savoir le désir d’une nation unifiant les habitants immémoriaux de Jérusalem, malgré leurs différentes religions. Peine perdue, dans sa mystification littéraire, il tente justement de démystifier la Bible, le livre fondateur des trois religions, en nous expliquant que ce fameux Codex fut écrit par un aveugle et un idiot, désacralisant ainsi les raisons de tensions absurdes.
Il paraîtrait que le jeune irlandais, avant de partir en Amérique pour devenir un medecine-man chez les indiens, a perdu Jerusalem au poker. C'est ce que le second tome est censé nous raconter. J'ai hâte de lire ça. Quant à vous, ne vous fiez pas à l'horrible couverture du roman signé Paternoster. Cet illustrateur sévit dans la collection Ailleurs & Demain, et participe aux faibles ventes des livres qu'il gratifie de ses gribouillages.
Aïn
16:59 Publié dans lecture au jour le jour | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : le codex du sinaï, le quatuor de jerusalem, edward whittemore, science-fiction, litterature
07.04.2008
Partir
Il fallait gagner sa place, travailler, étudier, mériter ses galons. Toujours poussé par des nécessités bouffonnes dans le flot de la foule, sans cesse aller, cavaler, vite, plus vite. La société tout entière accélère encore cette galopade insensée. Dans notre folie de bruit et d'urgence, qui trouve encore le temps de descendre de sa machine pour saluer l'étranger ? J'ai faim, dans cette troisième vie, de lenteurs et de silences. De m'arrêter pour un regard border de khôl, un mollet de femme qui se dévoile, une plaine brumeuse noyée de songes. Pour manger un bout de pain et de fromage, le cul dans l'herbe, le nez au vent.
Extrait de Longue Marche par Bernard Ollivier, T.1 : Traverser l'Anatolie.
Aïn
19:01 Publié dans lecture au jour le jour | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : longue marche, bernard ollivier, récit de voyage, voyage, orient
23.03.2008
Absent du monde

la jeune femme sergent qui me baptise d'un jet d'urine est la victime expiatoire du mensonge d'une théocratie dévoyée
ses aïeux ont résisté au pouvoir blanc, pour finir hélas, après trop de massacres, par s'accommoder des réserves que ce pouvoir leur assignait, comme se sont pliés à la servitude les ancêtres de Jim, une servitude ornée aujourd'hui des dorures en contreplaqué d'une égalité factice
et cette égalité, comble de l'illusion, prépare le lit de la terreur et se prête aux convenances des puissants énervés qui s'entourent des vigiles et des remparts, de caméras et de policiersnoirs complaisants comme des filles soumises
et toi, jeune Indienne aux grands yeux, de quel proxénète légal es-tu devenue la putain, et toi, Jim, à quel marchand d'esclaves as-tu vendu ton âme afin de te désonhorer dans le douteux emploi de garde-chiourme
et vous tous, qui nous tenez à votre merci, de quelle école de droit frelaté, de quels enseignements de l'imposture avez-vous reçu vos diplômes, vos médailles, vos grades
[...]
malgré votre colère qui est celle des imbéciles et prétend régner sur le monde, je construis au coeur de votre chaos ma demeure sereine
extrait de Absent de Bagdad par Jean-Claude Pirotte.
Qui a lu Cette aveuglante absence de lumière par Tahar ben Jelloun sait la terreur d'être enfermé dans une geôle et torturé pour raisons politiques, l'indicible horreur d'un bagne, mouroir où se retrouvent internés les opposants au régime monarchique d'Hassan II. Dans son roman, l'auteur marocain ne ne nous épargne rien de la noirceur d'un tel lieu.
Avec Absent de Bagdad, de Jean-Claude Pirotte, il n'en va pas de même. Müslüm, le narrateur, est certes emprisonné dans un cachot, dans une cave même, mais de ce prisonnier confiné dans de virtuelles ténèbres, puisque fabriquées par la main de l'homme, se dégage le rayonnement de l'illumination, du sceau même de la sainteté. Plutôt que de s'accrocher et de revenir à ce monde qui était le sien, il décide de s'en détacher. Ce que l'on appelle le fana dans le soufisme, où l'anéantissement de sa personne dans l'Universel, travail de longue haleine qui se concrétise périodiquement lors des transes mystiques, appelés hadra.
je dois avoir perdu connaissance à un moment, je veux dire que j'ai fait un effort pour perdre connaissance, ce n'est pas la douleur qui me rendait inconscient, mais la lucidité
c'est un état tellement aigu, tellement inconcevable de lucidité que seuls y résistent les saints ou les prophètes et martyrs qui en ont une perception exacte et minutieuse, une vision qui dit-on les transfigure
et c'est alors le ciel véritablement qui les pénètre, et moi, soudain, je voyais le ciel s'éclairer au coeur de ce médiocre enfer où j'étais plongé, c'est ainsi que je peux parler de ma lucidité sans prétendre me comparer aux martyrs qui rayonnent d'une foi, d'une certitude autrement prodigieuses que les miennes
mais au plus noir de cette détresse animale à laquelle je me trouvais réduit, une espèce de lumière humaine ou divine insistait avec une douceur tellement inattendue au fond de mon regard aveuglé
il y avait donc l'insistance de ce fragile et tenace filet de lumière comme le rappel ou la promesse d'une vie meilleure à laquelle j'avoue que je n'avais jamais cru sinon dans une enfance lointaine où circulaient des légendes, les nuits d'été, sous les étoiles, quand les bergers veillaient sur le grand silence du plateau
Pour atteindre l'état extatique et prétendre au fana, renoncement et dépouillement sont de mise. C'est ce que suggère l'écriture de Pirotte, qui, en omettant ponctuations et majuscules, évoque ce même appauvrissement nécessaire à Müslüm, le renforçant. Une forme de désindividualisation, d’effacement de la nafs, l’ego, combat frénétique ultime, le Djihad El Kebir. Plus qu’une distance ou un éloignement : une absence.
Quant à l’horreur, elle est bien présente. L’auteur l’incarne de manière elliptique, bien plus cinglante que celle du roman de Ben Jelloun cité plus haut. Cependant, cette horreur ne cause aucune peur, aucune effroi, aucune oppression. Elle est monstrueuse, hideuse, grossière et ridicule parce que vaine et d'autant plus inutile que le lecteur se rend compte sans doute, dès le début, que le narrateur est sauvé, qu'il a trouvé la voie. Peut-être même, pourrait-il se dire, que ce mal était nécessaire.
Pouvons-nous discerner dans ce roman une quelconque inclination politique, comme laisserait le suggéer les premiers extraits qui introduisent cette note ?
On ne sait si Müslüm se trouve dans les fameuses prisons d’Abu Ghraïb, même si elles y ressemblent fortement. C’est bien la découverte par le monde de cette abjecte épisode qui rend la guerre menée par les américains invalidée, inadmissible. Voici que des soi-disant sauveurs venant libérer un peuple du joug d’un dictateur féroce commet l’abjection même qui la place à pied d’égalité auprès de ces mêmes terroristes qu’ils sont censés combattre. Et c’est bien cela qui sous-tend en partie Absent de Bagdad. Pirotte dénonce donc l’invraisemblance de cette guerre menée par un peuple qui s’est littéralement perdu et qui a même oublié son enfance, sa genèse. L’auteur constate la schizophrénie et la rend manifeste à travers les yeux de cette femme sergent d’origine indienne, et Jim, le soldat noir.
Néanmoins, Absent de Bagdad n’est pas farouchement anti-américain, puisqu’il dénonce aussi l’Islam radical et ses errements, l’Islam séculaire, ses à-peu-près et son rapport étriqué au monde. Encore faut-il le répéter, à travers l’expérience de Müslüm, Jean-Claude Pirotte nous invite à dépasser ces stades politiques, idéologiques, et à observer l’horreur désincarnée du monde (la vraie peur, celle qui aurait de la chair, serait sans doute, l’auteur le suggère, celle ressentie envers Dieu).
Chaque mot est utile, chaque paragraphe est le condensé d’une réflexion longuement réfléchie et aboutie. Aussi bien au niveau poétique, que dans la force du sens, je retrouve un roman aussi puissant que le Palestine d’Hubert Haddad.
Aïn
00:10 Publié dans lecture au jour le jour | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : absent de bagdad, jean-claude pirotte, littérature, irak
20.03.2008
Le bal des vipères

Halluciné est le terme qui revient le plus dans la bouche des lecteurs pour qualifier le roman d'Horacio Castellanos Moya : Le bal des vipères. L'auteur salvadorien a avoué dans une interview qu'une nuit de rêve tourmenté l'avait inspiré pour écrire ce texte d'un jet : Un soir, après avoir fait un cauchemar révélateur, je suis descendu en courant dans mon bureau et je me suis mis à écrire fébrilement, possédé par une voix qui me dictait l’histoire, et qui n’a cessé de me la dicter que trois semaines plus tard. Le Bal des vipères a donc été mon expérience d’écriture la plus intense: pas de plan, pas de schéma, juste une voix qui me soufflait des mots.
Pour autant, ce roman édité par l'excellente maison des Allusifs, n'est pas seulement la narration déstructurée d'une ballade ophidienne, mi-fantastique, mi-policière, comme nous l’annonce le quatrième de couverture et les quelques résumés bêtes et disciplinés qui se baladent sur la toile. Il faut aller au-delà d’un récit mené tambour battant, histoire aussi poisseuse qu’un cauchemar obsédant.
Au-delà du miroir
La référence au roman de Caroll Lewis, Alice au pays des merveilles, n’est pas innocente. La célèbre jeune fille s’ennuyait avant de se décider à suivre le lapin blanc aux yeux roses vêtus d’une redingote. Il en va de même pour Eduardo Sosa, jeune chômeur, sociologue de formation et parasite vivant chez sa sœur et son beau-frère dans un quartier d’une grande ville latino américaine dont on ne sait pas grand-chose. Roi sans divertissement, il passe son temps à lire les journaux et à observer le voisinage. Le lapin qui le sortira de son ennui est Jacinto Bustillo, un drôle de bonhomme vivant dans une chevrolet jaune imperméable au regard d’autrui. Les rumeurs à son propos vont bon train. Un soir, Eduardo décide de suivre le vieillard, et quelques gorgées d’alcool plus tard, le voici qu’il égorge Jacinto, prend mystérieusement son apparence et son identité. En pénétrant dans la fameuse chevrolet, Eduardo y rencontre de surprenantes co-locatrices, Loli, Beti, Valentina et Carmela, quatre vipères belles et sensuelles.
Schizophrénie et violence
Horacio Castellanos Moya connaît la violence urbaine, étant originaire du Salvador, pays justement considéré comme le plus violent au monde (114 homicides pour 10 000 habitants !). Il la connaît d’autant mieux qu’il en discerne les rouages et qu’il les a exposé auparavant dans Le dégoût, publié en 1997. A la suite de la parution de ce roman, l’auteur reçu des menaces de mort et du s’exiler au Costa Rica et aux U.S.A, plus exactement à Pittsburgh, dans une de ces city of asylum, villes-refuges crées par Russel Banks.
Cette fois-ci, dans Le Bal des Vipères, plutôt que de s’en prendre nommément au Salvador, l’auteur exilé entreprend de serrer seulement les causes de ces terribles agitations contemporaines, schèmes transposables dans la majorité des grandes villes.
Eduardo et ses vipères décident de savoir quelles sont les raisons de la marginalisation de Jacinto Bustillo. Tout au long de cette quête, à chaque arrêt, dans une galerie marchande, chez l’ex-femme de Jacinto, au milieu de trafiquants de drogue et de ripoux, dans le palace d’un people, jusqu’à faire exploser une station essence, ils sèment la mort et provoquent le chaos. Il faut bien sûr y voir la stigmatisation du monde moderne et consumériste. Marchandisation de la sexualité, dont les vipères sont évidemment les symboles freudiens, jusqu’à reprendre ce qui apparaissait dans le Sanctuaire de Faulkner périodiquement, à savoir des jeunes filles à l’allure identique, blondeur juvénile, billes noires à la place des yeux et mollets appétissants générant chez les personnages masculins des envies interdites, répétitives, comme autant de rêves de transgressions sauvages que la modernité des idées et des civilisations n’a pas réussi à éteindre. Constat d’échec donc et volonté d’affirmer l’impossibilité des nations contemporaines, à partir du modèle qu’elles ont choisi, d’éradiquer le mal. Trois personnages évoquent cet échec. Le sociologue qui ne réussit pas à comprendre les rouages du mal, le commissaire, seul représentant intègre d'une corporation trop liée à la politique et à l'argent de la drogue et la journaliste, incapable d'être objective et emportée par le mouvement du scoop et du fait fivers, en un mot, du maljournalisme.
Aïn
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21.02.2008
Echappée belle

J'ai une réelle affection pour le voyage entrepris par Dominique Vérot et Damien Mignot. Leur périple, ils le racontent dans Echappée belle, paru chez Glénat en 2000. Certes ce récit de voyage n'a pas la même intensité littéraire que ceux de Nicolas Bouvier, mais il raconte avec une sincérité touchante une aventure de treize mois autour du monde. L'histoire d'un jeune couple de presque trente ans qui, après avoir réussi leur vie sociale, se lance un défi après une journée banale pour un citadin : boulot - ciné - resto.
C'est de cela que je me sens proche, ce besoin urgent d'exposer une apparente réussite sociale et somme toute casanière à la réalité d'un voyage qui sera sans doute formateur. Avoir vingt et quelques années et rester tous les jours enfermés dans ma petite bibliothèque en attendant les vacances n'est plus envisageable. C'est être prétentieux que de dire cela, sans doute. Je vous l'accorde. Je ne suis peut-être qu'un homme qui ne connaît pas sa chance, mais que faire quand on a le sentiment que la Vérité est ailleurs. Mieux vaut aller vérifier, et revenir alors quand il sera encore temps. Ces questions, Dominique Vérot et Damien Mignot se les sont posés. Et prononçant, à la face de leur monde intime, leur départ, ils brisent de même un cycle infernal, celui du monde des impossibles. Et de quelle manière ! Alors qu'ils avaient prévu de partir vers l'Orient par terre, ils se retrouvent faisant le chemin inverse, traversant l'Atlantique par convoyage. Dans mon esprit, et même si je sais qu'une amie d'amie a fait ainsi, ce mode de transport me semblait drôlement inconcevable. Comme quoi la normalité fixe tellement de barrières ! Que j'envie ces moments de solitude face à la mer calme, et ces temps de solidarité face à l'océan en colère. Que je convoite les longues périodes de silence lors des marches qu'ils partagèrent dans les contrées du Tibet et du nord de l'Inde jusqu'au Kailash, la sainte montagne interdite. Quel courage de se séparer quelques mois pour vivre chacun son aventure et aller au bout de soi-même, seul. Damien trouvant sa spiritualité dans les temples bouddhistes, et Dominique affirmant sa féminité dans les steppes arides des pays d' Asie centrale. Juste une odyssée authentique narrée avec des mots d'une simplicité attendrissante. A lire leur retour au pays, le je d'aujourd'hui ne ressortira pas indemne et je sais déjà qu'il me sera difficile de reprendre la même vie. J'aurai tout le temps d'y penser, quand j'aurai appris à apprivoiser le temps.
17:17 Publié dans lecture au jour le jour | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : voyage, Echapée belle, livre, récit de voyage, Dominique Vérot, Damien Mignot
08.02.2008
Mon usage du monde

A l’époque où j'étais étudiant, je passais beaucoup de temps avec un ami malien. Lors de nos soirées solitaires dans la tristesse de son logement universitaire, nous rêvions sans cesse de voyages. Je l'enviais sans qu'il me comprenne. Ne se rendait-il pas compte qu'il était venu vivre son aventure en Provence, loin de son Afrique natale ? En buvant l'Ayran dont nous raffolions, ce lait caillé et salé à la mode turque, il me suggéra un proverbe de son pays : Si tu n'as pas les moyens de voyager, alors lit. A la bonne heure ! Je lui fis comprendre que je ne l'avais pas attendu pour m'évader à travers les livres.
Comme dirait Mona Chollet, la réalité est une tyrannie. Elle exige une norme, celle de la société, et rend les rêves déraisonnables. Mais il y a peu, étouffé par ce quotidien répétitif ne laissant aucun espoir aux songeries de se réaliser, asphyxié par cette pression d'un monde où il ne faut que travailler ou au moins avoir un projet professionnel, sinon nous ne signifions rien, du moins tout bon à être un marginal, la décision a été prise de partir. Partir en voyage. Pas un simple voyage bien sûr, encadré dans une ou deux petites semaines de congés, simple petite bouée de sauvetage nécessaire pour avaler un bol d’air décisif et retourner sacrifier sa vie à une machine oppressante aux rouages huilés par le simple résultat pour le profit, tout cela en attendant une retraite minable dont je ne pourrais sans doute même pas profiter. Non, la décision a été prise de partir et de risquer son existence, de la mettre en danger loin du confort ouaté et soporifique dans lequel nous nous installons. Voir l’univers, sonder le silence de longues marches dans de grandes étendues, rencontrer l’autre pour finalement se trouver soi. L’enjeu est là. Se trouver pour se définir par rapport au monde, et enfin se révéler. Je me prépare donc à parcourir les espaces pour reconquérir mon propre Orient. Quitter Avignon et l’extrême occident du continent européen et m’en aller jusqu’à rejoindre la mer à l’extrême orient du continent asiatique. Voir lentement changer les paysages, les visages, les traditions, sans le côté abrupt du voyage en avion. Huit à douze mois seront nécessaires. Peut-être plus, pas moins j’espère. A l’inverse de ce que sous-entend le proverbe de mon ami malien, il ne s’agit pas tant de moyens financiers que d’une volonté, d’une décision. Il sera alors tant de se laisser construire par le voyage.
L’itinéraire suivi est réfléchi dans ses grandes lignes, quoique, une fois arrivé en Inde, des questions de choix affectifs se posent. Pour l’instant, il s’agit de battre le fer pendant qu’il est encore chaud, de soutenir ce rêve que l’on veut absolument concrétiser par des appuis salvateurs. En l’occurrence, je me suis jeté sur quelques récits de voyages. Et le premier d’entre eux n’est autre que le désormais classique témoignage de Nicolas Bouvier et de Thierry Vernet : L'usage du monde. 1953, sans doute une autre époque, mais l’esprit reste le même, une aventure bohême qui me conforte dans mon choix dès ses premières lignes. C’est qu’il est difficile de garder cet objectif en vue quand tout autour de soi vous oblige à penser que c’est une folie, voire un enfantillage.
C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat-ventre sur les tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui vous y attendent…Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sait nommer ce qui vous pousse. Quelque chose grandit en vous et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon.
Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais c'est bientôt le voyage qui vous fait, ou vous défait.
Suivre le périple des deux pèlerins est une véritable friandise. L’écriture du célèbre Bouvier est typiquement suisse, à la fois méticuleuse, quasi-mystique et savoureuse. L’auteur nous emmène à sa suite, alors qu’il a vingt trois ans, dans une traversée des Balkans, de la Turquie, de l’Afghanistan, l’Iran et ce jusqu’aux portes de l’Inde, là où se sépareront les deux compères. Le tourisme de masse n’ayant pas encore causé les dégâts que l’on connaît, les compagnons ne rencontreront que des gens du peuple, du terroir dirait-on. Utilisant une Fiat 500 Topolino pour se déplacer, ils gagnent leur pain en usant de leurs talents. Nicolas Bouvier propose tour à tour quelques articles à des journaux locaux, la langue française étant à l’époque particulièrement appréciée, et des cours de français à quelques classes. Thierry Vernet qui deviendra l’artiste que l’on connaît, vend les tableaux qu’il peint au fur et à mesure. L’usage du monde n’est certainement pas un guide touristique, non plus un manuel pratique du bon globbe-trotter, mais une approche littéraire du voyage qui permet de dégager avec subtilité l’inestimable effet des dons d’une telle pérégrination. Cette suavité que sécrète l’écriture de Nicolas Bouvier me met l’eau à la bouche et me donne la force d’avancer dans ce projet qui est mien pour les quelques mois décisifs à venir.
Thierry Vernet. Travnik, Bosnie, le 4 juillet.
Ce matin, soleil éclatant, chaleur ; je suis monté dessiner dans les collines. Marguerites, blés frais, calmes ombrages. Au retour, croisé un paysan monté sur un poney. Il en descend et me roule une cigarette qu'on fume accroupis au bord du chemin. Avec mes quelques mots de serbe je parviens à comprendre qu'il ramène des pains chez lui, qu'il a dépensé mille dinars pour aller trouver une fille qui a de gros bras et de gros seins, qu'il a cinq enfants et trois vaches, qu'il faut se méfier de foudre qui a tué sept personnes l'an dernier.
Ensuite je suis allé au marché. C'est le jour : des sacs faits avec la peau entière d'une chèvre, des faucilles à vous donner envie d'abattre des hectares de seigle, des peaux de renard, des paprikas, des sifflets, des godasses, du fromage, des bijoux de fer-blanc, ds tamis de jonc encore vert auquel des moustachus mettent la dernière main, et régnant sur tout cela, la galerie des unijambistes, des manchots, des trachomeux, des trembleurs et des béquillards.
Ce soir, été boire un coup sur les acacias pour écouter les Tziganes qui se surpassaient. Sur le chemin du retour, j'ai acheté une grosse pâte d'amande, rose et huileuse. L'Orient quoi !
Aïn
19:15 Publié dans lecture au jour le jour | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : Nicolas Bouvier, Thierry Vernet, L'usage du monde, Voyages, Orient
15.01.2008
Halter la colère

Avec un titre comme Je me suis réveillé en colère, j'espérais du subversif, du polémique voire du pamphlet. Si j'avais su que le dernier ouvrage de Marek Halter fut présenté début novembre 2007 à l'Assemblée nationale, je n'aurais pas nourri autant d'espoir. Ce genre d'adoubement institutionnel n'est administré qu'aux textes consensuels, babils dans lesquels les politiciens se reconnaissent puisque eux mêmes sont producteurs de grande parlouze organisée dont sincèrement, personne n'en a rien à faire. ( Nombre de livres publiés sur les cinq dernières années : Jack Lang (7), Nicolas Sarkozy (5), Ségolène Royale (2), François Fillon (1), Bernard Kouchner (2), Lionel Jospin (2), François Hollande (2), Jacques Chirac (1), Jean-Louis Borloo (2) Michèle Alliot-Marie (1), Rachida Dati (1), Brice Hortefeux (1) Valérie Pécresse (1), Roselyne Bachelot (1), Christine Boutin (1), Laurent Fabius (1) Dominique Strauss-Kahn (2), Arnaud Montebourg (1), Marine Le Pen (1), Philippe de Villiers (6), Olivier Besancenot (2)...)
Point d'esprit de révolte donc, pas non plus d'exagérations géniales, ni de caricatures astucieuses, d'accusations lumineuses. Juste l'avis, un de plus, d'une personne sur à peu près tout et n'importe quoi. Comme nous autre, il aurait du utiliser un blog pour support. Quoique non, il est des blogueurs, et évidemment je ne me compte pas parmi eux, bien plus pertinent, pour le coup, que Marek Halter.Je me suis réveillé en colère n'est pas un pamphlet. Pour que ce livre en soit un, encore eût il fallu une qualité littéraire nettement supérieure à ce qui nous est proposé, et pas seulement cette bouillie prémâchée lisse et désincarnée digne du Marc Levy ou du Werber le plus vendu sur le marché. Mais sans doute l'auteur n'avait-il pas l'intention d'écrire un pamphlet. Dans ce cas-là, nous pourrions peut-être nous contenter du fond et y déceler quelques acérées et vénéneuses flèches ayant pour cible injustices et frustrations. Malheureusement, point de trait de génie, mais une grande majorité d'opinion difficilement partageable. J'en veux pour preuve le chapitre sur l'écologie, seul exemple que j’utiliserais ici.
Même s'il est bien normal de se soucier de l'avenir de la planète, je partage avec Marek Halter une méfiance envers cette dictature verte que nous impose la bien-pensance actuelle : Moi je mange bio... Je gare ma voiture à l'ombre... Je ne pète plus, ceci afin d’éviter un rejet de dioxyde de carbone nocif pour la couche d’ozone… Je suis pour la réintroduction des ours dans les Pyrénées (4 millions d’euros !) même s’ils ne risquent pas de survivre et même s’il faut indemniser les dégâts subis par la prédation (6.3 millions d’euros en 2006 !).
Jusque là, je suis d’accord. Mais affirmer par la suite que les OGM, c’est bien parce que ça peut permettre d’annihiler la faim dans le monde provoque chez moi un fou-rire nerveux. Pourtant, cet homme si bien documenté doit bien savoir que, d’ores et déjà, la production mondiale agricole suffirait largement à nourrir la totalité des terriens. Autant de (fausse) naïveté pourrait émouvoir, mais les répétitions de telles absurdités finissent par agacer.
Toutes les tartes à la crème du moment y passent et n’évitent pas les contradictions : anti-communiste et pro-soviet, pro-démocrate et pro-Poutine, la mondialisation, les banlieues, l'intégrisme, le racisme, l'antisémitisme, les femmes, le conflit israélo-arabe, l’Europe, l’anti-américanisme, la Russie, l’action humanitaire…
Et puis, autre source de crispation, il y a cette obsédante manie du name-dropping : un café partagé avec Hannah Arendt, un repas avec BHL, une discussion avec Kouchner, une dispute avec Golda Meir, une bénédiction de Ben Gourion, une mésentente avec Sartre, un dialogue avec Yasser Arafat, une partie de carte avec Glucksmann…
Il y a quelque chose de très… bobo parisien. L’éditeur ne s’y est pas trompé puisqu’il a obtenu, selon un article du capital.fr datant du 24 octobre, la contribution de trois grands afficheurs à la promotion du livre : D’immenses panneaux publicitaires exposeront le visage et le regard talentueux de Marek Halter, y compris dans le métro parisien. Heureusement, la province fut épargnée.
Oui, très bobo disais-je, mais moderne. Cette gauche d’aujourd’hui aux grandes idées et aux comptes en banque bien garnis qui vote Sarkozy sans l’assumer. Au moins Marek, ancien gauchiste, assume avoir voté pour l’ancien ministre de l’Intérieur lors des dernières présidentielles.
Aïn
17:31 Publié dans lecture au jour le jour | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Marek Halter, Je me suis réveillé en colère, bla-bla




